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NATIONS UNIES, CONSEIL DE SECURITE, 13 JUIN 2005 / LE RAPPORT DU TPIY
__"Dix ans après Srebrenica, cest une honte que Radovan Karadzic et Ratko Mladic soient toujours en liberté"
| Allocution du juge Theodor Meron, président du
Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY),
devant le Conseil de sécurité de l'Organisation
des Nations unies, le 13 juin 2005. |
Prendre la parole devant votre éminente assemblée
est toujours pour moi un grand honneur. Cet honneur est d'autant
plus grand qu'elle est aujourd'hui présidée par
le représentant de la France.
Votre pays, Monsieur le Président, a profondément
marqué de son empreinte l'histoire de la démocratie
et est considéré comme la patrie des droits de l'homme.
En tant que président du Tribunal pénal international
pour l'ex-Yougoslavie, je me dois de souligner qu'il a aussi activement
contribué à la mise en place et au développement
du Tribunal et joué un rôle de tout premier plan
dans la lutte contre l'impunité.
En tant que représentant d'un pays de "civil law",
vous serez sans doute sensible, Monsieur le Président,
à l'évolution progressive de nos règles de
procédure. Dictés par un souci constant d'améliorer
l'efficacité des procédures sans sacrifier à
l'impératif de protection des droits de la défense,
ces changements ont notamment sensiblement modifié le rôle
du juge. D'un arbitre neutre propre au modèle de "common
law", le juge est devenu un véritable acteur de la
procédure, tant au stade de la mise en état préalable
au procès que lors du procès proprement dit. Au
cours des débats qui ont précédé et
accompagné cette évolution, le droit et la pratique
judiciaire française ont souvent été source
d'inspiration.
C'est le troisième rapport que je vous présente
depuis l'adoption en 2004 de la résolution 1534 dans laquelle le Conseil de sécurité a demandé au Président et au Procureur de chaque tribunal ad hoc de lui fournir, tous les six mois, des évaluations indiquant en détail les progrès accomplis dans la mise en uvre de la stratégie d'achèvement de leurs travaux respectifs. [
]
Dans sa partie principale et ses annexes, ce rapport tend à
présenter avec réalisme les efforts qui ont été
entrepris par le Tribunal pour l'ex-Yougoslavie pour atteindre
les objectifs fixés dans le cadre de la stratégie
d'achèvement de ses travaux. Dans mon allocution, je m'efforcerai,
sans entrer dans les détails, de mettre l'accent sur les
points marquants du rapport et de vous fournir une mise à
jour des informations qu'il contient.
Depuis la présentation du précédent rapport
en novembre 2004, les trois Chambres de première instance
et la Chambre d'appel du Tribunal ont travaillé au maximum
de leur capacité, les premières menant six procès
de front. C'est ainsi que six affaires, en moyenne, sont jugées
par les différentes sections des Chambres de première
instance, composées chacune de trois juges. Comme il est
indiqué dans le rapport, deux jugements ont été
rendus depuis novembre dernier et il est prévu que, d'ici
à novembre prochain, quatre autres jugements ou arrêts
seront rendus dans des affaires mettant en cause sept accusés.
Par conséquent, d'ici à la fin de l'année
2005, quatre autres procès pourront s'ouvrir. Les Chambres
du Tribunal travaillent à un rythme soutenu.
Le nouveau rapport met également en évidence
le fait que 22 nouveaux accusés sont arrivés
à La Haye durant le semestre écoulé. C'est
ainsi que, depuis ma dernière présentation au Conseil
de sécurité, le nombre des accusés attendant
l'ouverture de leur procès a augmenté de plus de
50 %. Cette augmentation spectaculaire a bien évidemment
des conséquences importantes pour la stratégie d'achèvement
des travaux du Tribunal.
Après avoir évoqué ces deux questions
liminaires essentielles, permettez-moi, Monsieur le Président,
de passer en revue les principaux points mentionnés dans
le rapport et d'insister, en particulier, sur les mises à
jour importantes qui y sont effectuées.
Parmi les mesures internes prises pour mettre en uvre la stratégie
d'achèvement des travaux, figurent les importantes modifications
du Règlement de procédure et de preuve du Tribunal
que nous avons adoptées, et notamment celle concernant
son article 98 bis ("Acquittement") selon lequel les
parties présentent désormais des arguments oraux,
et non écrits. Je suis heureux d'annoncer que cette modification
a déjà eu un effet bénéfique puisqu'elle
permet au Tribunal de garantir aux accusés un procès
rapide sans compromettre leurs droits à une procédure
régulière. Avant cette modification, les Chambres
de première instance pouvaient consacrer plusieurs mois
à la procédure prévue par l'article 98 bis.
J'ai également désigné des juges pour
former deux groupes de travail chargés de trouver des solutions
pour accélérer les procès en première
instance et les procédures en appel. Le groupe de travail
chargé des procès en première instance (présidé
par le Juge Bonomy) réfléchit aux mesures qui pourraient
être prises pour accélérer les procès,
mesures consistant, entre autres, à modifier le nombre
d'affaires traitées par le Tribunal, à ménager
d'autres salles d'audience ou à rationaliser les procédures
durant la phase préalable au procès et pendant celui-ci.
Les juges du Tribunal ont longuement débattu de ces mesures
la semaine dernière. Le groupe de travail chargé
de trouver des solutions pour accélérer les procédures
en appel (présidé par le Juge Mumba) axe quant à
lui son attention sur les règles gouvernant l'admissibilité
des moyens de preuve supplémentaires en appel et sur les
dispositions concernant la traduction des décisions et
des jugements à l'intention des appelants - celle-ci pouvant
peser sur les délais d'examen des recours en appel. D'ici
à la prochaine session plénière des juges
du Tribunal, prévue en juillet [2005], j'espère
que les deux groupes de travail auront fait des recommandations
en faveur de solutions concrètes et réalisables.
J'en viens maintenant, Monsieur le Président, aux juges
ad litem et je tiens à remercier le Conseil de sécurité
qui a adopté en 2005 la résolution 1597 modifiant
le Statut du Tribunal pour permettre de réélire
les juges ad litem. Je reste toutefois très préoccupé
par le nombre insuffisant de candidats. Ce problème a déjà
eu pour effet de retarder l'élection du nouveau groupe
de juges ad litem qui fait cruellement défaut au Tribunal.
Pour que des juges puissent siéger dans de nouveaux procès
dans les meilleurs délais, il est absolument nécessaire
que le Président dispose d'un groupe de juristes éminents
désireux de servir le Tribunal et prêts à
travailler souvent dans les plus brefs délais, à
cette étape décisive de son histoire. J'adresse
un appel à tous les États qui n'ont pas encore désigné
leurs candidats à l'élection des juges ad litem
pour qu'ils présentent la candidature de juristes expérimentés.
Il s'agit là d'une occasion unique pour tous ceux qui souhaitent
faire progresser la cause de la justice internationale.
Je vais maintenant aborder l'un des éléments-clés
de la stratégie d'achèvement des travaux du Tribunal
: le renvoi devant les juridictions nationales compétentes
des accusés de rang intermédiaire ou subalterne.
Je souhaiterais en particulier rappeler l'ouverture le 9 mars
2005, au sein de la Cour d'Etat de Bosnie-Herzégovine,
d'une chambre spécialisée dans les crimes de guerre
(la "Chambre des crimes de guerre"). Beaucoup de temps
et d'efforts ont été consacrés à la
réalisation de ce projet et la Chambre des crimes de guerre
siégeant à Sarajevo est désormais en mesure
de juger les affaires que la Formation de renvoi du Tribunal peut
décider de déférer aux autorités de
Bosnie-Herzégovine. Les autorités et la population
bosniaques, le Haut Représentant, les États Membres
donateurs et la communauté internationale ont permis ensemble
à ce projet d'aboutir et le Tribunal ainsi que son personnel
sont heureux d'avoir participé à cette entreprise.
Le rapport indique qu'à ce jour, le Procureur a présenté
en application de l'article 11 bis du Règlement 10 demandes
de renvoi concernant 18 accusés. Dans la pièce jointe
V, il apparaît qu'une seule de ces demandes a été
accueillie par la Formation de renvoi qui a déféré
l'affaire aux autorités de Bosnie-Herzégovine afin
qu'elles saisissent la Chambre des crimes de guerre à Sarajevo
pour en juger. Le renvoi de cette affaire est toutefois suspendu
jusqu'à ce que la Chambre d'appel se prononce sur les recours
qui ont été formés devant elle. Il est à
noter que la Formation de renvoi a déjà tenu des
audiences consacrées à six autres affaires mettant
en cause 13 accusés.
En conséquence, de nouvelles décisions relatives
aux requêtes du Procureur aux fins de déférer
d'autres affaires aux juridictions nationales compétentes
devraient être rendues très prochainement. En outre,
ainsi qu'il l'indique dans ses propres évaluations, le
Procureur envisage de présenter d'autres demandes de renvoi
fondées sur l'article 11 bis du Règlement. 
Pour ce qui est de la coopération apportée par
les Etats de la région, j'ai déjà
fait état de l'augmentation spectaculaire du nombre des
transfèrements, notamment d'accusés en fuite, au
Tribunal. Ces progrès sont dus principalement aux efforts
des autorités de la Serbie-et-Monténégro,
parfois conjugués à ceux des autorités de
la Republika Srpska. Je reviendrai dans la suite de ma présentation
sur les conséquences de l'arrivée de ces nouveaux
accusés à La Haye.
S'agissant de la Croatie, si les résultats obtenus
dans certains domaines restent satisfaisants, le fait que les
autorités croates n'ont toujours pas appréhendé
et transféré Ante Gotovina à La Haye
constitue le dernier obstacle à une coopération
pleine et entière de cet État avec le Tribunal et
demeure un sujet de préoccupation grave.
S'agissant de la Republika Srpska, excepté l'aide
fournie par cet Etat concernant l'arrivée d'un petit nombre
d'accusés, dont certains fugitifs, la coopération
avec le Tribunal demeure par trop insuffisante dans d'autres domaines.
Il faut noter en particulier l'absence de tout effort sérieux
pour localiser et arrêter des fugitifs aussi célèbres
que Radovan Karadzic et Ratko Mladic.
La coopération fournie par la Serbie-et-Monténégro
s'est améliorée avec l'arrivée de plusieurs
accusés, dont certains étaient en fuite. Durant
la réunion et les discussions approfondies que j'ai eues
en mars 2005 avec M. Kostunica, Premier Ministre, et M. Tadic,
Président de la Serbie, je les ai exhortés à
obtenir l'arrestation des autres fugitifs soupçonnés
d'être en Serbie-et-Monténégro ou en Republika
Srpska. Le fait que Ratko Mladic n'a toujours pas été
appréhendé et transféré à La
Haye reste le principal obstacle à une coopération
entièrement satisfaisante.
Permettez-moi d'ajouter, Monsieur le Président, que,
bien évidemment, lorsque nos trois principaux fugitifs
franchissent les frontières dans l'espoir d'échapper
à une arrestation, l'obligation de les poursuivre et de
les appréhender incombe entièrement aux autorités
de l'État où ils se trouvent temporairement. Aussi
est-il nécessaire que les Etats de la région redoublent
d'efforts pour favoriser l'entraide judiciaire. J'ai sans cesse
rappelé que, si l'on ne peut compter sur la reddition volontaire
des personnes accusées de crimes de guerre, il incombe
aux États de la région, du fait de leurs obligations
internationales, d'arrêter et de transférer ces personnes
sans délai.
Comme je l'ai déjà dit à maintes reprises
aux membres du Conseil, le Tribunal n'aura pas accompli sa
mission historique et ne fermera pas ses portes avant que MM.
Karadzic, Mladic et Gotovina ne soient arrêtés et
transférés à La Haye pour y être jugés
dans le respect des garanties de procédures reconnues par
notre jurisprudence. 
J'en viens aux prévisions mises à jour concernant
la mise en uvre de la stratégie d'achèvement. Dans
mes évaluations de novembre 2004, j'avais prévu
que, d'ici à 2008, le Tribunal serait en mesure d'achever
les procès de tous les accusés remis à sa
garde (y compris celui d'Ante Gotovina à condition qu'il
arrive avant 2006). J'avais toutefois signalé que, dans
l'hypothèse d'une nouvelle augmentation du nombre d'affaires,
le Tribunal ne pourrait respecter cette échéance
que si certains accusés décidaient de plaider coupable.
J'avais également dit que si des accusés nouvellement
inculpés ou des fugitifs étaient transférés
et jugés dans le cadre d'une procédure disjointe,
"il [était] probable qu'il ne [serait] pas possible
d'achever tous les procès des accusés actuellement
détenus par le Tribunal avant la fin de 2009".
Comme il ressort clairement du rapport qui vous a été
remis, certains facteurs influant sur la mise en uvre de la stratégie
d'achèvement des travaux ont disparu et d'autres doivent
maintenant être pris en compte. Permettez-moi de les aborder
un par un :
Premièrement, le nombre de nouveaux actes d'accusation.
Ainsi qu'il est indiqué dans le rapport, sept actes d'accusation
récemment établis ou modifiés ont été
présentés depuis mon rapport de novembre. Cinq d'entre
eux donneront lieu à des procédures nouvelles et
disjointes. S'agissant des deux autres, établis contre
cinq accusés, j'ai cru comprendre que le Procureur avait
l'intention de joindre ces affaires avec d'autres instances déjà
en cours.
Deuxièmement, le nombre d'affaires déférées
en application de l'article 11 bis. Comme je viens de l'indiquer,
une seule des 10 demandes pendantes devant la Formation de renvoi
a été accueillie et fait actuellement l'objet d'un
recours en appel. Six autres ont été examinées
en audience. Si je suis d'ores et déjà en mesure
d'annoncer que la Formation de renvoi rendra plusieurs décisions
d'ici à la fin du mois, je ne puis ni ne veux conjecturer
l'issue de ces demandes.
Troisièmement, le nombre de plaidoyers de culpabilité.
Il me faut simplement signaler à ce propos qu'il n'y a
eu aucun nouveau plaidoyer de culpabilité depuis mon dernier
rapport.
Quatrièmement, l'arrivée de nouveaux accusés
et fugitifs. L'arrivée à La Haye de 22 nouveaux
accusés ou fugitifs nous oblige à revoir nos prévisions,
ainsi que je l'avais signalé dans mon précédent
rapport au Conseil de sécurité. Désormais,
nous partons de l'hypothèse que 10 au moins de ces accusés
seront jugés dans le cadre de sept nouveaux procès
(cinq instances distinctes, un procès unique pour deux
accusés et un procès unique pour trois autres).
Pour ce qui est des 12 accusés restants, le Procureur a
déjà demandé la jonction de l'instance introduite
contre trois d'entre eux avec une autre. Je crois comprendre que
le Procureur envisage également de demander que sept accusés
soient jugés dans le cadre d'un autre procès en
cours, ce qui donnerait lieu à un « méga procès
» dans lequel huit ou neuf personnes se retrouveraient ensemble
sur le banc des accusés. Enfin, une requête aux fins
du renvoi de deux nouveaux accusés devant des juridictions
nationales a été présentée en vertu
de l'article 11 bis du Règlement. Bien évidemment,
je ne saurais préjuger des décisions des Chambres
de première instance concernant les demandes de jonction
d'instances, et encore moins de la décision du Procureur
de présenter des requêtes en ce sens. 
Quant aux 10 fugitifs qui n'ont toujours pas été
remis au Tribunal et à l'incidence que leur transfèrement
pourrait avoir sur le nombre des affaires, il convient de signaler
que six d'entre eux sont mis en cause conjointement avec des personnes
se trouvant déjà à La Haye, et, dans ce cas,
une procédure nouvelle et distincte ne s'impose pas. Dans
l'intervalle, le Procureur étudie l'opportunité
de présenter une demande de jonction d'instances concernant
deux autres accusés. L'arrestation de Radovan Karadzic
et de Ratko Mladic donnerait lieu à un procès unique,
à condition qu'ils soient remis au Tribunal à peu
près à la même date. Une chose est sûre,
leur procès sera long et complexe, mais personne ne peut
prévoir l'effet qu'il pourrait avoir sur le calendrier
d'achèvement des travaux avant de connaître les dates
de leur transfèrement à La Haye et du début
de la présentation des moyens à charge et à
décharge. Il va de soi qu'afin d'établir des prévisions
et de s'assurer que le Tribunal termine le plus rapidement possible
ses travaux, il est essentiel que ces deux accusés soient
au plus tôt appréhendés et remis au Tribunal.
Cinquièmement, la date à laquelle les
accusés encore en fuite seront transférés
à La Haye. Ce facteur revêt une importance cruciale
pour la stratégie d'achèvement mais ne saurait être
déterminé avec précision. S'il est possible
d'estimer grosso modo la durée d'un procès avant
l'arrivée d'un accusé, nous devons attendre que
ce dernier soit transféré à La Haye pour
évaluer divers facteurs l'état de préparation
des parties, la possibilité d'une jonction d'instances
et la disponibilité des salles d'audience et des juges.
Sixièmement, les suites données aux demandes
de jonction d'instances. Ainsi que je l'ai dit précédemment,
les Chambres de première instance sont saisies de plusieurs
demandes de jonction d'instances présentées par
le Procureur et ce dernier envisage de déposer d'autres
requêtes en ce sens. Les Chambres de première instance
devraient se prononcer sous peu sur les demandes pendantes. Si
elles y font droit, des procès pourraient réunir
jusqu'à huit ou neuf accusés. Bien entendu, une
jonction d'instances n'est pas la solution idéale, dans
la mesure où des délais supplémentaires seront
nécessaires pour mener le procès à terme,
mais, à la différence d'un procès distinct
pour chaque accusé, elle représente un gain de temps
incontestable pour le Tribunal. Ainsi qu'il est dit dans mon rapport,
je suis favorable à toute solution nous permettant de réaliser
un gain de temps important, à condition qu'elle soit compatible
avec les garanties de procédure et les droits des accusés.

Permettez-moi, Monsieur le Président, d'aborder une
autre question d'importance. Si, de toute évidence,
le transfèrement des accusés et des fugitifs compromet
l'achèvement des travaux du Tribunal dans les délais
prévus, on ne peut que se réjouir de l'arrivée
à La Haye de criminels de guerre présumés.
Les personnes accusées d'avoir commis des crimes de guerre
doivent être traduites en justice et on ne saurait leur
permettre de se mettre à l'abri dans l'espoir que le Tribunal
ferme ses portes sans qu'elles soient retrouvées et appréhendées.
L'arrivée à La Haye d'un nombre aussi important
d'accusés est un pas de plus vers l'achèvement de
la mission du Tribunal : poursuivre les personnes accusées
d'avoir commis des crimes de guerre dans l'ex-Yougoslavie.
A propos des prévisions actuelles, il convient de garder
à l'esprit que toute prévision ne peut, par nature,
être qu'hypothétique, car elle fait intervenir des
impondérables. Ainsi, je pourrais dire que s'il est fait
droit à toutes les demandes de renvoi présentées
en application de l'article 11 bis du Règlement et à
toutes les demandes de jonction d'instances, que si aucun autre
fugitif n'est transféré à La Haye et si aucun
autre accusé ne plaide coupable, tous les procès
pourraient se conclure dans le courant de l'année 2009.
Mais tous ces « si » indiquent que ces prévisions
reposent sur des hypothèses qui seront revues à
la lumière des réalités.
Si, par exemple, les trois fugitifs les plus connus - Radovan
Karadzic, Ratko Mladic et Ante Gotovina - étaient arrêtés
prochainement, la tenue de leurs procès prolongerait de
quatre à sept mois, selon les possibilités de jonctions
d'instances, le temps nécessaire pour achever les procès
en première instance. Par ailleurs, si la moitié
des demandes de renvoi, déjà présentées
ou prévues, était rejetée, la date d'achèvement
des procès en première instance serait, selon nos
prévisions, repoussée de neuf mois. En outre, si
la plus importante demande de jonction d'instances concernant
ce qui est appelé le "méga procès"
venait à être rejetée, il faudrait sans doute
encore ajouter trois mois au total pour juger tous ces accusés.
Tout autre événement imprévu - interruptions
de la procédure pour raisons médicales, plaidoyers
de culpabilité, etc. - pourrait également modifier
nos prévisions.
En conséquence, tout ce que je peux dire c'est que des
procès se tiendront nécessairement en 2009 et se
poursuivront, selon toute probabilité, jusqu'à la
fin de cette année. Lorsque le prochain rapport vous sera
présenté dans six mois, le Président devrait,
pour ses évaluations, pouvoir se fonder sur des faits plus
précis. Il faut espérer que d'ici le mois de novembre,
toutes les demandes de renvoi et de jonction d'instances, présentées
ou qui pourraient l'être, auront été tranchées.
L'arrivée de nouveaux accusés nous fournira des
informations supplémentaires concernant l'ensemble des
affaires dont le Tribunal sera saisi et les délais qu'il
lui faudra respecter. De plus, les juges auront examiné
des recommandations en vue d'accélérer les procès
en première instance et les procédures en appel.
Avant de conclure, permettez-moi d'aborder une autre question
soulevée dans mon rapport : la possibilité d'aménager
une quatrième salle d'audience. En effet, une salle d'audience
supplémentaire présenterait à mes yeux bien
des avantages et nous permettrait d'accélérer les
procès en première instance et les procédures
en appel. Les avantages d'une quatrième salle d'audience
sont énumérés dans mon rapport. Nous y gagnerons
même si nous continuons de mener six procès de front
ou, a fortiori, si trois autres juges ad litem étaient
nommés pour constituer un septième collège
de juges, ce qui aiderait à résorber l'arriéré
judiciaire. Je tiens à souligner que je ne demanderai pas
que la construction de cette salle d'audience soit financée
sur le budget de l'Organisation des Nations unies; je compte évoquer
la question avec des donateurs éventuels en leur exposant
l'utilité à long terme d'une salle d'audience supplémentaire
pour la rapidité des procès et des procédures
en appel. C'est là une question que nous commençons
seulement à étudier et le Président y reviendra
sans doute devant le Conseil de sécurité, une fois
que le projet aura pris forme. A ce propos, les commentaires que
les membres du Conseil de sécurité pourraient formuler
seront les bienvenus et nous comptons, comme toujours, sur les
orientations et l'impulsion du Conseil.
Monsieur le Président, avant de conclure, je souhaite
évoquer le dixième anniversaire d'un massacre
qui, par sa nature et son ampleur, rappelle ceux commis pendant
la Seconde Guerre mondiale. Au mois de juillet [2005], dix ans
se seront écoulés depuis le massacre - le
génocide - de Srebrenica. Je voudrais citer
un extrait du paragraphe 37 de l'Arrêt Krstic rendu par
la Chambre d'appel le 19 avril 2004 :
"En cherchant à éliminer une partie des
Musulmans de Bosnie, les forces serbes de Bosnie ont commis un
génocide. Elles ont uvré à l'extinction des
40'000 Musulmans de Bosnie qui vivaient à Srebrenica,
un groupe qui était représentatif des Musulmans
de Bosnie dans leur ensemble. Elles ont dépouillé
tous les hommes musulmans faits prisonniers, les soldats, les
civils, les vieillards et les enfants de leurs effets personnels
et de leurs papiers d'identité, et les ont tués
de manière délibérée et méthodique
du seul fait de leur identité. Les forces serbes de Bosnie
savaient, quand elles se sont lancées dans cette entreprise
génocidaire, que le mal qu'elles causaient marquerait à
jamais l'ensemble des Musulmans de Bosnie.
La Chambre d'appel affirme clairement que le droit condamne
expressément les souffrances profondes et durables infligées,
et elle donne au massacre de Srebrenica le nom qu'il mérite
: un génocide. Les responsables porteront le
sceau de l'infamie qui s'attache à ce crime, et les personnes
qui envisageraient à l'avenir de commettre un crime aussi
odieux seront dès lors mises en garde".
Dix ans après Srebrenica, c'est une honte que Radovan
Karadzic et Ratko Mladic soient toujours en liberté.
Tant qu'ils le seront, je ne prendrai pas part aux cérémonies
commémoratives organisées à Srebrenica.
A l'approche de cette date anniversaire, il convient de souligner
que c'est vers le Conseil de sécurité que la communauté
internationale, le public, et en particulier les victimes se tournent
pour qu'il prenne des initiatives et pour que justice soit faite.
Le Tribunal incarne l'engagement pris par le Conseil de sécurité
en faveur d'une justice internationale, de l'état de droit,
de la lutte contre l'impunité, de la paix et de la réconciliation.
Au Tribunal, nous uvrons pour que la mission que vous nous avez
confiée soit menée à bien.
Nous nous engageons à redoubler d'efforts pour que justice
soit faite, pour les victimes comme pour les accusés, pour
que les garanties de procédure soient respectées
et pour que les criminels de guerre mis en cause ne restent pas
impunis mais soient jugés au terme d'un procès équitable.
Grâce à l'appui des membres du Conseil de sécurité,
je suis persuadé que la lourde tâche qui nous est
confiée sera, d'ici la fin de notre mandat, couronnée
de succès.
Monsieur le Président, je souhaite dire quelques
mots à titre personnel. Au fil des ans, le Conseil
de sécurité a joué un rôle décisif
en utilisant son pouvoir et son prestige pour lutter contre l'impunité,
établir la responsabilité pénale individuelle
des auteurs d'atrocités et pour infliger des sanctions
à ceux qui violent les droits de l'homme et les principes
du droit humanitaire. L'initiative du Conseil de sécurité,
fondée sur le Chapitre VII de la Charte des Nations unies,
de créer les tribunaux ad hoc en 1993 et 1994 - cinquante
ans après Nuremberg - a marqué un tournant majeur.
Elle a non seulement permis que les principaux responsables des
atrocités commises dans les Balkans et au Rwanda soient
jugés et punis, mais elle a aussi donné naissance
à un corpus de décisions dans le domaine du droit
pénal international et en matière de procédure
et de preuve, c'est-à-dire à des règles de
droit qui seront l'héritage historique des tribunaux ad
hoc. Bien sûr, il reste encore beaucoup à faire pour
combattre l'impunité dans les régions qui échappent
à la compétence des tribunaux ad hoc. Le Conseil
de sécurité a le pouvoir et la responsabilité
de tout mettre en uvre pour parvenir à cet objectif. A
mes yeux, la décision prise par le Conseil de sécurité,
en vertu du Chapitre VII de la Charte des Nations Unies, de déférer
à la Cour pénale internationale la situation au
Darfour constitue une nouvelle étape déterminante
dans l'évolution historique du principe de la lutte contre
l'impunité. Cette décision montre bien que la
communauté internationale est fermement engagée
à respecter le principe selon lequel les auteurs des crimes
contre l'humanité devront rendre des comptes. Elle témoigne
aussi de la portée du Chapitre VII et de son efficacité
lorsqu'il s'agit de promouvoir ce principe partout dans le monde.
C'est en spécialiste du droit international humanitaire
que je félicite le Conseil de sécurité de
la décision avisée qu'il a prise au printemps.
Monsieur le Président, Excellences, à la mi-novembre
[2005], mon mandat de Président du Tribunal prendra fin
et je continuerai à siéger au sein de la Chambre
d'appel. C'est donc la dernière fois que je m'adresse au
Conseil de sécurité en qualité de Président
du Tribunal. Je souhaite saisir cette occasion pour vous exprimer
à vous et à tous les membres de cette assemblée
ma sincère gratitude pour le soutien sans faille que vous
apportez au Tribunal et à la justice internationale et
pour l'aide que vous m'avez généreusement offerte
pendant l'exercice de mes fonctions.
Source : site du TPIY, juin 2005.
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