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LIVRE 2003 / LA SITUATION EN TECHETCHENIE
__Tchétchénie : le déshonneur russe

Tchétchénie : le déshonneur russeL'une des rares journalistes russes à couvrir la seconde guerre de Tchétchénie, Anna Politkovskaïa a séjourné dans l'enfer de la guerre coloniale. Elle a vu la barbarie de l'armée russe éveiller les pires archaïsmes de la société tchétchène.

La réalité crue d'un conflit. "Tchétchénie : le déshonneur russe" dévide, à travers le regard d'Anna Politkovskaïa, grand reporter à Novaïa Gazetta, la réalité crue d'un conflit que la journaliste couvre, et endure, depuis 1999. Les exécutions sommaires, les tortures et les humiliations, les pillages, l'arbitraire permanent, le tout aggravé par la pauvreté, la faim et le froid, tout cela qui est le lot de la population civile, l'auteur le chronique simplement, sans fioritures mais sans pathos. Les combattants ? Des êtres déshumanisés, engagés dans un engrenage de violence, de vengeance et de répression.

[…] La thèse d'Anna Politkovskaïa, qui traite presque explicitement Vladimir Poutine de criminel, est que le carnage tchétchène ne constitue, pour le tyran, qu'un leurre face aux graves problèmes de la société russe post-communiste. Un bouc émissaire d'ailleurs de longue tradition, rappelle-t-elle. Le jugement est sans appel pour le pouvoir russe. Le reproche à l'adresse d'une Union européenne scandaleusement inerte est tout aussi sévère. Jean-Michel Cedro, septembre 2003.

Russie, la dignité perdue. Officiellement, il s'agit d'une "opération antiterroriste". Mais voilà quatre ans qu'elle a commencé et on n'en voit pas le bout. Pis, cette seconde guerre de Tchétchénie ordonnée par Vladimir Poutine dans la foulée de la première, sous le mandat de Boris Eltsine, est en train, à lire Anna Politkovskaïa, de faire perdre à la Russie sa dignité. Ce témoignage est une mise en accusation non seulement de l'appareil d'Etat, coupable aux yeux de son auteur de couvrir des horreurs et de ne jamais poursuivre les bourreaux du peuple tchétchène, mais des Russes dans leur ensemble ici interpellés au mieux sur leur passivité complice, au pire sur un racisme anticaucasien de la rue alimenté par la propagande. Sa véhémence n'épargne personne, Poutine au premier chef, celui par qui les zatchistka, les pogroms lancés contre les civils, ont reçu droit de cité dans les usages de l'armée. Anna Politkovskaïa, que l'on a vue en octobre 2002 tenter de dénouer la prise d'otages menée par un commando de boïeviki dans un théâtre de Moscou, ne se fait pas d'illusion sur l'issue d'une guerre conduite au nom du combat contre l'islamisme. L'ordre règne à Grozny, mais la Russie y perd son honneur. Daniel Bermond, Lire, mai 2003.Haut page

Une Russie déshonorée. C'est le récit d'une guerre à huis clos, celle que le Kremlin mène depuis huit ans contre la Tchétchénie, territoire grand comme l'Ile-de-France au sud de la Russie, châtié pour sa revendication d'indépendance et dont la population civile subit au quotidien les exactions d'une soldatesque ”en proie à des pulsions génocidaires”. […]

Au long de ses quarante périples sur place, la journaliste se livre à un précieux travail d'investigation. Vues de Moscou ou de Strasbourg, où siège le Conseil de l'Europe, on pourrait presque croire le Kremlin lorsqu'il affirme que ses forces luttent contre les dangereux tenants d'un islam radical. Anna Politkovskaïa, qui a pour seul maître le terrain, restitue une autre vérité. Le 11 janvier 2002, six corps de civils sont retrouvés carbonisés dans leur voiture à Chatoï : ceux de dangereux bandits, ”éliminés” au terme d'une ”opération spéciale”. Parmi eux, celui de Zeïnap Djavatkhanova, 40 ans, mère de sept enfants et enceinte de huit mois au moment des faits. ”Il ne resta de Zeïnap qu'un pied. Son mari et ses enfants la reconnurent au reste de sa botte”. Que s'était-il donc passé ? Voici la réponse du responsable de l'”opération”, le colonel Plotnikov : ”Tout ce vacarme pour six cadavres ? J'en ai buté 92 récemment et rien ne s'est passé !” Marie Jégo, Le Monde, 31 octobre 2003.

Tchétchénie : le déshonneur russe, par Anna Politkovskaïa. Traduit par Galia Ackerman. Préface d'André Glucksmann. Editions Buchet Chastel, 185 p., 2003. Prix : 20 €.

EXTRAIT

A la fin de l'année 2001, par une belle matinée ensoleillée, alors que le couvre-feu venait d'être levé, au centre de la ville d'Argoun, près du marché qui commençait juste à s'animer, au carrefour, quelques soldats se tenaient en cercle, avec leurs fusils pointés vers le bas. Par terre, à leurs pieds, gisaient trois adolescentes nues, âgées de 13 ou 14 ans, qui n'essayaient même pas de se rouler en boule ou même de se couvrir de leurs mains. Elles étaient vivantes mais probablement démentes. Elles étaient couvertes de sang, de bleus et de boue. Une pancarte en carton, accrochée à un bâton fiché dans le sol, disait : "C'est ce qui vous attend toutes, sales garces. Vous allez coucher avec nous". Une foule se rassembla peu à peu, et personne n'eut de doute sur ce qui s'était passé. Des femmes arrachaient leurs foulards, et des vendeuses, leurs tabliers pour en couvrir les jeunes filles, surtout leurs visages - afin qu'on ne les reconnaisse pas. Les hommes se détournaient en continuant leur chemin. "Qui êtes-vous ?", demandaient les femmes. Les malheureuses se taisaient. "Où sont vos parents ? Où vous emmener ?", insistaient les femmes, mais les jeunes filles gardaient le silence. Un silence trop obstiné.Haut page

Puis une femme très connue et respectée à Argoun arriva. Une institutrice. Sans poser de questions, elle fit transporter les jeunes femmes violées chez elle. Et très rapidement elle les envoya, dit-on, dans une autre localité, puis dans une autre encore... Afin que les traces de ces jeunes filles disparaissent pour toujours. Car c'était leur seule chance de rester en vie. Les soldats partirent eux aussi, fiers de l'effet produit. Personne n'essaya de les arrêter, ni même de les suivre pour connaître leur identité. Personne n'appela ni médecin ni milicien, n'exigea d'expertise, ne proposa son témoignage, ne porta plainte. Il n'en fut pas question.

Telles sont les traditions locales. Si l'on suivait un parcours juridique normal, les filles tchétchènes seraient assurées de mourir de la main même des hommes de leurs familles. Pourquoi évoquer cela ? Parce que c'est la raison pour laquelle, après trois ans de guerre, aucun militaire coupable de viol n'a été jugé, malgré la fréquence de ce type d'exactions.

A LIRE AUSSI

Voyage en Enfer, Journal de Tchétchénie, par Anna Politkovskaia. Editions Robert Laffont, Paris, mai 2000.

Anna Politkovskaïa est la seule journaliste russe à sillonner la Tchétchénie depuis le début de la guerre, et la seule à témoigner dans son pays des atrocités qui y sont perpétrées. Parus dans l'hebdomadaire Novaïa Gazeta entre fin août 1999 et avril 2000, ces reportages constituent le livre de la guerre, en démontent les ressorts et la logique, brossent le portrait impitoyable et tragique d'une armée russe à la dérive, en proie à une haine raciste à l'égard des Tchétchènes. A travers ses investigations, Anna Politkovskaïa arrive à la conclusion que les autorités russes veulent instaurer en Tchétchénie un régime militaire brutal, avec des villages transformés en ghettos, et faire ainsi de la république indépendantiste une réserve pour les Indiens du XXIe siècle, les Tchétchènes, voués à l'extinction.

Trait caractéristique, Anna Politkovskaïa raconte que non seulement les militaires, mais aussi le personnel hospitalier et les fonctionnaires, qui ont affaire aux réfugiés, les traitent de zverti, de "bêtes" pour qui la mort n'est pas aussi tragique que pour "nous autres", car "les bêtes se multiplient vite". Cette déshumanisation d'un peuple justifie les pires excès : les récits de témoins à propos des "nettoyages" à Alkhan-Iourt et en particulier à Aldy, un bourg de Grozny, où les troupes russes commirent des atrocités, poussent la journaliste à poser une question terrible : les Russes, vainqueurs de la peste brune, sont-ils en passe de succomber eux-mêmes à une tentation néo-nazie ?

La force particulière de ce livre réside dans la manière dont Anna Politkovskaïa raconte les événements. Tous ses reportages comportent une énorme charge émotionnelle : négative vis à vis des militaires brutaux ou des fonctionnaires véreux; positive, compatissante à l'égard des victimes, quelle que soit leur origine ethnique. Elles esquisse des paysages et des lieux avec précision, dresse des portraits émouvants et donne la parole aux gens qu'elle rencontre, de sorte que l'ensemble forme un tableau d'une complexité et d'une finesse étonnantes, qualités propres à une œuvre littéraire.
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