|
Retour

|
CONSEIL DES DROITS DE L'HOMME, SEPTEMBRE-OCTOBRE 2006/ 2e SESSION
__Les rapports : les exécutions extra-judiciaires
Le Conseil des droits de l'homme a examiné, les
19 et 20 septembre 2006, le rapport du Rapporteur
spécial sur les exécutions extrajudiciaires,
sommaires ou arbitraires.
M. Philip Alston, Rapporteur spécial sur les
exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires,
a souligné que tout comme la pratique des assassinats ciblés,
l'ordre de "tirer pour tuer" traduit une attitude selon
laquelle, face au terrorisme, il serait futile d'opérer
dans le cadre de la loi. M. Alston a aussi attiré l'attention
sur la situation des personnes tuées en fonction de leur
orientation sexuelle.
S'agissant du Nigéria, où il a effectué
une mission, M. Alston a fait état de problèmes
en ce qui concerne l'administration de la peine de mort et le
système de police. Il a en outre fait observer que la situation
à Sri Lanka s'est gravement détériorée
depuis la visite qu'il y a effectuée fin 2005. En ce qui
concerne ce dernier pays, le moment est venu de créer,
au niveau international, une mission de surveillance des droits
de l'homme, a estimé M. Alston.
Le Nigéria et Sri Lanka sont intervenus
en tant que pays concernés par le rapport de M. Alston.
LA PRESENTATION DU RAPPORT
M. PHILIP ALSTON a fait observer que le système
des visites par pays est en crise. Il a précisé
que la Commission avait perdu beaucoup de sa crédibilité
en permettant l'existence d'un système dans lequel les
gouvernements qui refusaient d'adresser une invitation à
un détenteur de mandat étaient récompensés
par le silence alors que ceux qui honoraient l'appel de la Commission
à rendre des comptes étaient punis par la préparation
de rapports critiques. Le Conseil doit se résoudre à
ne pas accepter une telle approche, a estimé M. Alston.
Le Rapporteur spécial a rappelé qu'il avait adressé
en vain à l'Iran des demandes répétées afin de se rendre dans le pays où, selon des informations crédibles, des personnes seraient exécutées alors qu'elles étaient mineures au moment des faits qui leur sont reprochés. M. Alston a par ailleurs souligné que le taux de réponse aux communications qu'il adresse aux États est beaucoup trop faible, se situant aux alentours de 50%. Il a par ailleurs déploré que bien trop souvent, ses rapports ne font pas l'objet d'un suivi.
S'agissant de la question de la transparence dans le contexte
de la peine de mort, M. Alston a fait observer que son mandat exige de veiller à ce que, lorsque la peine capitale est appliquée, elle le soit en respectant les exigences du droit international; or il n'est pas possible de s'acquitter de ce mandat lorsque les exécutions sont tenues secrètes. Les Etats ont l'obligation d'enquêter sur les violations du droit à la vie de manière prompte et efficace au moyen d'organes indépendants et impartiaux, a rappelé le Rapporteur. Or nombre d'Etats cessent de se soumettre à ces obligations en période de conflit armé et d'occupation, alors qu'ils devraient continuer à s'y soumettre même dans de tels contextes, a poursuivi M. Alston. S'agissant de la question de la condamnation de soldats, il est alarmant de voir que des Etats font preuve de mansuétude lorsqu'il s'agit de sanctionner des crimes graves commis contre des civils ou des combattants ennemis, a ajouté le Rapporteur spécial.
Tout comme la pratique des assassinats ciblés, l'ordre de "tirer pour tuer" est utilisé pour laisser entendre qu'il serait futile d'opérer dans le cadre de la loi face au terrorisme, a relevé le Rapporteur spécial. M. Alston a indiqué que sur la base des informations qu'il a reçues, il est difficile d'imaginer une question qui puisse être moins controversée dans le cadre de son mandat que celle de l'homosexualité; en effet, nombre de personnes sont tuées en fonction de leur orientation sexuelle et ces crimes restent impunis, a souligné le Rapporteur spécial.
S'agissant du Nigéria, où il a effectué
une mission, M. Alston a fait état de problèmes
en ce qui concerne l'application de la peine de mort et le système
de police. La peine de mort est entachée d'irrégularités
de procédures et la durée moyenne de séjour
dans les couloirs de la mort est de 20 ans, ce qui est inacceptable.
En outre, dans 12 Etats nigérians, des personnes peuvent
être condamnées à mort par lapidation pour
des actes d'adultère ou de sodomie. M. Alston a souligné
qu'au nombre de ses recommandations, figure celle visant à
ce que le vol à main armée soit rayé de la
liste des crimes passibles de la peine de mort. Il faudrait en
outre que le Nigéria établisse un registre national
de toutes les personnes tuées chaque année par la
police.
M. Alston a par ailleurs fait observer que la situation
à Sri Lanka s'est gravement détériorée
depuis la visite qu'il y a effectuée fin 2005. Il a précisé
que 700 civils auraient été tués au cours
des quatre derniers mois. Plus de 200'000 personnes ont été
déplacées et des milliers ont fui vers l'Inde. Les
assassinats politiques se poursuivent, tandis que le Gouvernement
comme les Tigres tamouls du LTTE et d'autres groupes militaires
nient toute responsabilité, rejÉtant la faute sur
l'autre partie. La seule manière de progresser serait d'établir
un système de surveillance effectif des droits de l'homme.
Le moment est venu de créer, au niveau international, une
mission de surveillance des droits de l'homme.
Le Rapporteur spécial a indiqué s'être
également rendu au Guatemala, mais étant
donné qu'il n'a pas encore présenté son rapport
au Gouvernement guatémaltèque, pas plus d'ailleurs
qu'au Conseil, il a précisé qu'il s'abstiendrait
aujourd'hui d'en traiter. Le Rapporteur s'est également
rendu en Israël et au Liban.
LE RAPPORT
Le rapport sur les exécutions extrajudiciaires, sommaires
ou arbitraires (E/CN.4/2006/53 et Add.1 à 5) traite
notamment du principe de transparence, qui est étroitement
lié aux efforts déployés en vue d'assurer
le droit à la vie. La transparence permet de mieux
comprendre les causes des exécutions extrajudiciaires et
de concevoir d'éventuelles mesures correctives. Le rapport
aborde plusieurs domaines clefs dans lesquels la transparence
fait souvent défaut: commissions d'enquête sur les
exécutions extrajudiciaires, modalités d'application
de la peine de mort, et violations commises dans le cadre de conflits
armés.
A partir de l'analyse juridique et empirique des processus
de gouvernance dans ces domaines, le Rapporteur spécial
recommande les mesures ci-après en vue d'améliorer
la transparence et de réduire le nombre des exécutions
extrajudiciaires. Les Etats qui appliquent la peine de mort devraient,
au moins une fois par an, rendre publiques des informations détaillées
concernant les personnes concernées à toutes les
étapes du processus d'application de la peine capitale,
à savoir le nombre de condamnations à mort prononcées,
le nombre d'exécutions effectives, le nombre de condamnations
à mort annulées ou commuées en appel, le
nombre de cas où la grâce a été accordée,
chacune de ces informations étant ventilée en fonction
du type d'infraction dont la personne condamnée a été
reconnue coupable.
En outre, les personnes condamnées à mort, leur
famille et leurs avocats devraient disposer en temps utile d'informations
fiables sur les procédures et les délais applicables
en matière d'appels, de recours en grâce et d'exécutions.
De plus, les Etats doivent s'acquitter des obligations qui leur
incombent en vertu des instruments relatifs aux droits de l'homme
lors de conflits armés. Ils sont notamment tenus de faire
procéder de manière rapide, approfondie et efficace,
par des organes indépendants et impartiaux, à des
enquêtes sur les allégations de violation du droit
à la vie et de punir les auteurs de telles violations selon
la gravité de leurs crimes.
En 2005, plusieurs événements ont démontré
que les stratégies du type "tirer pour tuer"
représentent un risque très réel pour le
droit à la vie, poursuit le rapport. Plusieurs menaces,
telles que le pillage généralisé, le vol
à main armée, la revente de drogues et, surtout,
les attentats-suicide à la bombe, remettent en question
l'adéquation des mesures de répression traditionnelles.
Il n'en demeure pas moins que l'emploi de la force meurtrière
par les représentants de la loi doit être réglementé
dans le cadre du droit des droits de l'homme qui pose la condition
de la stricte nécessité.
L'additif 1 au rapport contient un résumé
des cas transmis aux gouvernements et des réponses reçues.
L'additif 2 au rapport porte sur le suivi des recommandations
adressées aux pays.
L'additif 3 au rapport de M. Alston concerne la question
de la transparence et l'imposition de la peine de mort.
Il prend comme point de départ l'affirmation selon laquelle
"les pays qui choisissent de conserver la peine de mort n'en
sont pas empêchés par le droit international, mais
ils ont clairement l'obligation de faire connaître les détails
de la manière dont ils appliquent la peine". Il étudie
la base légale de cette obligation de transparence et examine
des cas concrets qui illustrent les principaux problèmes
qui existent dans ce domaine. Deux grandes conclusions découlent
de cette analyse. Premièrement, le public est incapable
de faire une évaluation avisée de la peine de mort
s'il ne dispose pas de certaines informations clefs. Deuxièmement,
les personnes condamnées, leur famille et leurs avocats
devraient avoir des informations fiables et en temps utile sur
les procédures et les délais en matière d'appel,
de recours en grâce et d'exécution. L'expérience
montre qu'à agir autrement on augmente sensiblement les
risques d'atteintes aux droits à une procédure régulière
et d'exposition à un traitement inhumain et dégradant.
S'agissant de la mission qu'il a effectuée au Nigéria
(additif 4), le Rapporteur spécial indique que malgré
tous les efforts déployés par le gouvernement nigérian
pour lutter contre la corruption et consolider le rétablissement
de la démocratie, il subsiste dans le pays de graves problèmes
qui concernent les exécutions extrajudiciaires, affirme
notamment le rapport. Les exécutions extrajudiciaires sont
facilitées aussi par l'impunité dont bénéficient
les forces de police, souligne-t-il.
S'agisant de la mission que le Rapporteur spécial a effectuée à Sri Lanka (additif 5), le Rapporteur spécial relève que les exécutions extrajudiciaires constituent un facteur particulièrement important dans l'exacerbation du conflit. De nombreux civils tamouls et musulmans ont été tués, essentiellement parce qu'ils cherchaient à exercer leur liberté d'expression, de circulation et d'association et leur droit de participer à la vie publique sous des formes qui ne convenaient pas à l'une ou l'autre des factions en guerre contre le Gouvernement. Beaucoup d'autres ont été tués en guise de représailles ou parce qu'ils étaient considérés comme des «sympathisants». Quasiment aucune de ces exécutions extrajudiciaires n'a fait l'objet d'une véritable enquête. Du côté des rebelles, les LTTE émettent régulièrement des démentis peu convaincants quant à leur responsabilité dans divers assassinats tout en se gardant de le faire dans les cas qui servent leurs objectifs. Le rapport présente en conclusion l'argument selon lequel les droits de l'homme doivent occuper une place centrale tant dans le processus de paix que dans le système général de gouvernance. Actuellement, ils ne reçoivent l'attention qu'ils méritent d'aucune des parties en présence.
LES DECLARATIONS DES PAYS CONCERNES
M. JOSEPH U. AYALOGU (Nigéria) a déclaré que l'administration de la justice fondée sur les principes démocratiques, la responsabilité et la "tolérance zéro" vis-à-vis de l'impunité est au cur du programme de réformes actuellement en cours dans le pays. Depuis la visite du Rapporteur, le gouvernement fédéral a agi de manière concertée sur les questions soulevées et a décidé de prendre toutes les mesures nécessaires pour dissiper les inquiétudes concernant l'administration de la justice au Nigeria. C'est ainsi qu'en mars dernier une Commission présidentielle pour la réforme de l'administration de la justice a été instituée, dont le mandat est de procéder à une réforme de la prison, de la police, du système judiciaire et du code de procédure pénale. La police nigériane est, d'une manière générale, disciplinée mais doit agir dans des circonstances parfois difficiles, a précisé le représentant. Quoi qu'il en soit, aucun de ses membres n'est à l'abri de poursuites en cas d'abus. Par ailleurs, le représentant nigérian a expliqué que les événements qui ont justifié la visite du Rapporteur étaient exceptionnels. Les exécutions
extrajudiciaires qui sont intervenues ne sont pas du fait de l'Etat,
même si des responsabilités doivent en effet être
cherchées parmi les membres des forces de l'ordre.
Dans le cas dit "Apo 6", par exemple, on a pu établir la culpabilité de certains agents de sécurité. Le gouvernement a donc pris des mesures énergiques pour empêcher que ne se reproduisent de tels actes à l'avenir, a assuré le représentant. Le représentant nigérian a toutefois estimé que l'on ne saurait assimiler la peine de mort par lapidation à une forme d'exécution extrajudiciaire. Il ne s'agit d'abord pas d'une procédure généralisée, et ne figure pas dans le code pénal du pays. Par ailleurs, le Nigeria impose depuis longtemps un moratoire sur la peine de mort. Quant à la charia,
il s'agit d'un système juridique en vigueur depuis très
longtemps et reconnu par la Constitution comme l'un des systèmes
de droit du pays. La question de savoir si les exécutions
prononcées pour des délits tels qu'homosexualité
sont des peines excessives est une affaire de point de vue, a
estimé le représentant, telle peine apparaissant
disproportionnée pour certains pouvant très bien
sembler tout à fait légitime pour d'autres. C'est
pourquoi, a conclu le représentant, ces aspects ne devraient
pas figurer dans le rapport de M. Alston.
MME SARALA FERNANDO (Sri Lanka) a rappelé que son pays applique une politique de coopération avec les procédures spéciales. Elle a indiqué que Sri Lanka avait adressé des invitations aux rapporteurs spéciaux sur la torture et sur la liberté d'opinion. Elle a également rappelé l'initiative du président sri-lankais d'inviter un organe international indépendant en rapport avec les récentes allégations de violations des droits de l'homme. Cette attitude d'ouverture de Sri Lanka s'inscrit dans le cadre de son engagement en faveur des droits de l'homme, tout en luttant contre le terrorisme, a souligné la représentante. Elle a précisé que des discussions étaient en cours avec Amnesty International à Londres ainsi qu'avec le Haut Commissariat aux droits de l'homme concernant les modalités de l'organe international indépendant qui devra fonctionner dans le cadre de l'ordre juridique interne. Le LTTE a refusé de participer à la Conférence des donateurs tenue à Tokyo en 2003 et il n'a donc pas été possible de mettre en uvre le programme conjoint de cette conférence qui aurait exigé que le LTTE cesse tout recrutement d'enfants soldats.
La visite de M. Alston s'est déroulée dans un
contexte de recrudescence des violences imputables au LTTE. Dans
son rapport, M. Alston fait référence aux "nombreux
civils tamouls et musulmans tués"; mais, durant la
visite du Rapporteur spécial et dans les mois qui ont suivi,
ce sont les forces de sécurité et les non-combattants
qui ont essuyé le plus grand nombre de pertes, avec 512
morts en huit mois, a fait observer la représentante.
LES COMMENTAIRES DU RAPPORTEUR
M. PHILIP ALSTON a répondu aux questions posées
par les membres du Conseil, se disant très rassuré
par le ton général du débat. Il a notamment
estimé que les observations du Nigéria et
du Nicaragua sont rassurantes et témoignent de l'importance
accordée par ces pays au dialogue. Elles constituent aussi
une réaffirmation de la valeur des procédures spéciales
des Nations unies. Concernant certaines questions concrètes
posées, par exemple par l'Algérie, relatives
à des commentaires faits par le Rapporteur sur un projet
de loi d'amnistie soumis au référendum dans ce pays,
M. Alston a observé qu'inévitablement, il va demeurer
une différence entre la position de la communauté
internationale et celle des gouvernements des pays qui sortent
de conflits. La communauté internationale évolue
nettement vers une conception restrictive des lois d'amnistie.
Il est compréhensible que les Etats concernés accueillent
mal cette position. M. Alston a par ailleurs fait remarquer qu'il
n'aurait servi de rien de faire part de ses commentaires après
la tenue de ce référendum.
Quant aux explications du Nigéria concernant
les condamnations à mort prononcées pour crime de
sodomie, elles sont insuffisantes, a estimé M. Alston.
Ce dernier a fait valoir que lors de discussions qu'il a eues
sur place avec des juristes, il lui a été signifié
que cette sanction, bien que présente dans la loi, ne serait
jamais appliquée. Or, la visite du Rapporteur lui a montré
au moins un prisonnier condamné à mort pour "sodomie"
et attendant, depuis plusieurs années, dans le couloir
de la mort, dans des conditions éprouvantes. Cette assurance
officieuse que la peine de mort ne lui serait pas infligée
ne lui est manifestement d'aucun secours moral. Le gouvernement
du Nigéria doit donc réaffirmer ses obligations
juridiques et faire en sorte que les différentes parties
du pays se conforment à la loi.
M. Alston a par ailleurs estimé que trois ans était
un délai sans doute un peu long pour recevoir du gouvernement
de l'Iran une date de confirmation de visite. M. Alston
s'est félicité que de nombreux pays d'Asie aient
exprimé leur soutien à l'action du gouvernement
de Sri Lanka. A l'origine, un mécanisme international
de surveillance aurait dû être mis sur pied dans ce
pays : à l'heure actuelle, il est plutôt question
d'y instaurer une commission ministérielle qui n'a, a dit
le Rapporteur, que peu de chances d'être acceptée.
La communauté internationale doit donc aider Sri Lanka
à créer un modèle de surveillance des droits
de l'homme qui donne satisfaction à la population. Quant
à la question de la sécurité, il est erroné
de juxtaposer cette notion avec celle des droits de l'homme :
dans le cas de Sri Lanka notamment, la sécurité
passe nécessairement par le respect des droits de l'homme,
a conclu M. Alston.
Source : Nations unies, Genève, septembre 2006.
|