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CONSEIL DES DROITS DE L'HOMME, SEPTEMBRE-OCTOBRE 2006/ 2e SESSION
__Les rapports : l'indépendance des juges et des avocats
Le Conseil des droits de l'homme a examiné, le
20 septembre 2006, un rapport sur l'indépendance
des juges et des avocats.
M. Leandro Despouy, Rapporteur spécial sur
l'indépendance des juges et des avocats, a notamment
souligné que le droit à la vérité
sur les violations graves des droits de l'homme est un droit fondamental
qui a acquis une dimension indépendante au plan international.
Il s'agit davantage que du simple droit à la justice :
le droit à la vérité implique en particulier
la possibilité pour les victimes de réclamer et
recevoir une réparation.
Les commissions "vérité et réconciliation"
jouent à cet égard un rôle très important,
a rappelé M. Despouy. Concernant ses visites au Tadjikistan
et au Kirghizistan, le Rapporteur a relevé que toutes
les anciennes républiques soviétiques connaissaient
des difficultés dans le recrutement et le licenciement
du personnel juridique.
La figure du procureur général est proéminente
dans ces systèmes, parfois supérieure à celle
des juges. Les avocats ne sont dans ces conditions pas en mesure
d'assurer leur mission avec l'indépendance requise, a déploré
M. Despouy. L'Equateur est intervenu à titre de pays concerné.
LA PRESENTATION DU RAPPORT
M. LEANDRO DESPOUY a indiqué que l'essentiel de ses activités au cours de l'année écoulée ont porté sur le droit à la vérité et aux menaces et pressions contre les avocats. Le droit à
la vérité sur les violations graves des droits de
l'homme est un droit fondamental qui a acquis une dimension
indépendante au plan international. Il s'agit davantage
que du simple droit à la justice et implique la possibilité
pour les victimes de réclamer et recevoir une réparation.
Les Commissions "vérité et réconciliation"
jouent à cet égard un rôle très important,
a rappelé M. Despouy. La problématique de la justice
en période de transition est présente dans le rapport
de cette année, a dit M. Despouy, estimant que les premières
urgences des Etats sortant de conflits sont de lutter contre l'impunité
et de sanctionner les coupables de violations de droit humanitaire.
Cependant il faut dans ce contexte assainir et renforcer le pouvoir
judiciaire, afin que ces mesures aient une légitimité
certaine. De nombreuses bonnes pratiques existent désormais
au plan international pour guider les Etats dans cette étape
délicate, a fait valoir le Rapporteur - bonnes pratiques
qui sont actuellement systématiquement recensées.
Concernant la situation en Irak, le Rapporteur spécial
a estimé que le Tribunal pénal spécial
chargé de juger Saddam Hussein est d'une légitimité
et d'une portée limitées. M. Despouy s'est aussi dit inquiet de la restauration de la peine de mort en Iraq. M. Despouy s'est dit par ailleurs très préoccupé par les jugements de civils par des tribunaux militaires, en Amérique latine, en Asie et en Afrique de l'Est. Le Conseil des droits de l'homme doit uvrer pour que chacun puisse bénéficier en toute circonstance d'un jugement équitable.
Concernant sa visite au Tadjikistan et au Kirghizistan,
le Rapporteur a relevé que toutes les anciennes républiques
soviétiques connaissaient des difficultés dans le
recrutement et le licenciement du personnel juridique. La figure
du procureur général est proéminente dans
ces systèmes, parfois supérieure à celle
des juges. Les avocats ne sont dans ces conditions pas en mesure
d'assurer leur mission avec l'indépendance requise, a déploré
M. Despouy, c'est pourquoi ce système devrait être
réformé.
En ce qui concerne l'Equateur, où il a aussi
fait une visite, le Rapporteur spécial a espéré
en particulier que le processus d'élection de la nouvelle
Cour suprême pourra se faire en collaboration avec les Nations
unies.
LE RAPPORT
Le rapport sur l'indépendance des juges et des avocats
(E/CN.4/2006/52) porte son attention sur les questions liées
à l'administration de la justice et au droit à la
vérité, au pouvoir judiciaire et à la justice
en période de transition et au Tribunal spécial
irakien. Il aborde le droit à la vérité en tant que droit autonome et en tant que moyen de réalisation du droit à l'information, à l'identité, à la possibilité de faire son deuil et en particulier du droit à la justice; il évoque également sa dimension individuelle et collective et analyse les différents acteurs et procédures à même d'assurer sa réalisation. En ce sens, il traite de la question de la qualité pour agir en justice en vue de la mise en uvre de ce droit, ainsi que de l'interaction entre les tribunaux et les commissions de la vérité. Enfin, il passe
en revue les expériences de certains pays (Argentine,
Chili, Espagne et Timor-Leste, entre autres) afin d'en dégager
les traits communs et d'en tirer un certain nombre d'enseignements.
Concernant la justice en période de transition,
le Rapporteur dresse une liste non exhaustive des différentes
catégories de situations les plus fréquentes à
l'heure actuelle. Le rôle central de la justice en tant
que colonne vertébrale du processus de construction ou
de reconstruction institutionnelle d'un pays y est mis en évidence.
Il en ressort surtout la nécessité de respecter
les Principes fondamentaux relatifs à l'indépendance
de la magistrature dans l'application des mesures prises dans
le cadre d'un processus de réforme judiciaire.
Le Rapporteur a analysé le Tribunal spécial
irakien, qui lui inspire une préoccupation particulière
et il réitère ses réserves concernant sa
légitimité, les limites de sa compétence
personnelle et temporelle, ainsi que la violation de principes
et normes internationales de protection des droits de l'homme.
Il lui paraît souhaitable, au vu des irrégularités
notoires du procès à ce jour, qu'il se déroule
devant un tribunal international bénéficiant de
la coopération de l'Organisation des Nations unies.
Les conclusions et recommandations mettent en lumière
le poids croissant du droit à la vérité et
de la justice de transition. La communauté internationale
est invitée à jouer un rôle fondamental tant
pour la réalisation du droit à la vérité
que pour la mise en route des activités de coopération
requises en période de transition. La justice, dans ce
contexte, n'est pas seulement l'objectif à atteindre pour
l'instauration de l'Etat de droit, mais aussi le moyen de consolider
la stabilité institutionnelle. Le rapport informe par ailleurs
des communications formulées aux gouvernements et des réponses
qui ont été reçues (Add.1).
S'agissant des missions qu'il a effectuées en Equateur
(Add.2), en rapport avec la crise judiciaire et institutionnelle
qu'a connue ce pays, le Rapporteur indique que les institutions
équatoriennes ont créé un comité de
qualification qui a procédé à la sélection
des nouveaux juges de la Cour suprême de justice de manière
transparente, sous le contrôle des citoyens et la supervision
d'organismes internationaux et nationaux, avec la participation
de magistrats d'autres pays de la région. Il convient également
de souligner l'importance de l'observation internationale assurée
par les Nations unies au cours de ce processus qui, par son caractère
inédit, représente une véritable innovation
en ce qui concerne les activités de l'Organisation dans
ce domaine. Le Rapporteur recommande de faire de toute urgence la mise en uvre de réformes dans le domaine de la justice, notamment par l'adoption d'une nouvelle loi organique relative à l'ordre judiciaire et d'une loi tendant à réglementer et garantir la carrière judiciaire, la réalisation concrète du principe d'unité juridictionnelle et la mise en place d'une aide juridique efficace. De même, le Rapporteur recommande que la priorité soit donnée à la création du Tribunal constitutionnel et à la normalisation du Tribunal suprême électoral ainsi qu'à la nomination du Contrôleur général et du Ministro Fiscal General.
S'agissant de s amission au Kirghizistan (Add.3),
effectuée en 2005, le Rapporteur reconnaît que le
gouvernement kirghize s'est efforcé d'améliorer
l'indépendance des juges et des avocats au cours des dernières
années. Un certain nombre de problèmes continuent
néanmoins d'entraver leur indépendance et l'institution
judiciaire n'est pas encore entièrement indépendante
et à même d'exercer son rôle fondamental qui
est d'administrer la justice en toute équité et
en toute indépendance, et de sauvegarder et de protéger
les droits de l'homme. Les procédures qui régissent
la nomination des juges, la durée et la reconduction de
leur mandat et leur révocation, les empêchent d'exercer
leur charge en toute indépendance.
De plus, la corruption est toujours très répandue
chez les magistrats, ce à quoi la médiocrité
des salaires n'est pas étrangère. Le barreau aurait
la capacité de jouer un rôle fondamental dans la
protection des droits de l'homme, mais son action est entravée
par le fait que l'organe exécutif garde la haute main sur
la nomination des membres et contrôle les procédures
disciplinaires, ainsi que par d'autres obstacles qui s'opposent
en droit et en fait à l'application effective du principe
de l'égalité des armes. La réforme de la
législation doit être accompagnée de la volonté
politique de veiller à ce que les textes relatifs à
l'indépendance des juges et des avocats soient pleinement
mis en application. Il a formulé un certain nombre de recommandations
à cet effet. Le Rapporteur espère que ces recommandations
répondront aux aspirations de tous ceux qui s'efforcent
de promouvoir un système qui permettra aux juges et aux
avocats de jouer en toute indépendance le rôle fondamental
qui est le leur, à savoir protéger et sauvegarder
les droits de l'homme.
En ce qui concerne sa mission au Tadjikistan (Add.4),
M. Despouy indique que, suite à l'indépendance du
pays, et en particulier après la guerre civile, le Tadjikistan
a entrepris une série de réformes, parmi lesquelles
l'introduction d'un moratoire sur la peine de mort, l'adoption
d'un nouveau Code civil et d'un nouveau Code pénal, l'allongement
du mandat des juges et la ratification de tous les principaux
traités internationaux relatifs aux droits de l'homme.
Tout en soulignant l'importance de ces réformes, le Rapporteur
se dit préoccupé par le rôle et les pouvoirs
que la loi constitutionnelle sur le ministère public a
récemment confiés au procureur, ce qu'il considère
être un"retour en arrière". Il tient à
souligner que le rôle dominant dont est investi le procureur
constitue un obstacle majeur à l'efficacité et à
l'indépendance que la réforme entend conférer
au pouvoir judiciaire.
En outre, cette prépondérance va à l'encontre
du principe de l'égalité des armes en matière
judiciaire. De plus, l'indépendance du Conseil de la magistrature
a encore besoin d'être renforcée et il conviendrait
d'apporter des changements à la procédure de nomination
des juges. La corruption de ces derniers demeure l'une des principales
sources de préoccupation et un réel problème
auquel il faut s'attaquer d'urgence et avec détermination.
Le Rapporteur est convaincu que, bien que critique à certains
égards, le rapport propose des conclusions et recommandations
qui seront utiles au Tadjikistan dans le cadre de sa réforme
visant à éliminer les principaux obstacles à
l'indépendance de sa magistrature.
LA DECLARATION DU PAYS CONCERNE
M. GALO LARENAS SERRANO (Equateur) a souligné, eu égard au contexte politique et social de l'Equateur, qu'il est clair que le pays fait face à une crise dans son système judiciaire, ce qui l'a poussé à engager un certain nombre de réformes. Il convient à cet égard de souligner le rôle joué tant par les Nations unies que le système interaméricain ou encore le système des communautés andines ainsi que l'Union européenne. L'Equateur s'engage à collaborer avec ces instances, a souligné le représentant. Il a notamment fait état des nouvelles mesures prises s'agissant du mécanisme de désignation des juges et du Procureur général de la République ou encore de la restructuration du Tribunal suprême électoral.
LES COMMENTAIRES DU RAPPORTEUR
M. LEANDRO DESPOUY a relevé certains aspects
positifs constatés dans le cadre de son mandat, notamment
en matière de coopération internationale. Le cas
de l'Equateur est ici exemplaire. Ce pays a été
confronté à des crises institutionnelles très
graves, à la suite desquelles il a dû reconstruire
son pouvoir judiciaire. Il a pu le faire avec l'aide méthodologique
des Nations unies, mais aussi à la présence sur
place d'autres intervenants, comme l'Organisation des Etats américains
et surtout l'Organisation internationale des juristes. Grâce
aux apports de ces intervenants extérieurs, l'Equateur
a pu rétablir sa situation et des bonnes pratiques ont
pu être dégagées de cette expérience,
qui prouve que les États savent accepter et tirer parti
de la collaboration internationale.
Le Rapporteur a aussi déploré des tendances préoccupantes
au niveau universel, comme par exemple le problème de l'adoption
de législations dans le cadre de la lutte contre le terrorisme.
Ces lois n'affectent pas seulement le traitement des détenus,
mais aussi des droits fondamentaux comme la liberté d'association
et de mouvement, notamment. Elles touchent aussi à la compétence
des tribunaux, favorisant les tribunaux d'exception au détriment
des juridictions civiles. Le Conseil devrait à cet égard
approuver les principes et directives concernant la promotion
et la protection des droits de l'homme dans la lutte contre le
terrorisme de M. Emmanuel Decaux, de la Sous-Commission des droits
de l'homme.
M. Despouy a confirmé les carences en matière
de justice pour les enfants, carences qui devront faire l'objet
de travaux plus approfondis. Son rapport reflète par ailleurs
certaines préoccupations concernant les conditions du déroulement
du procès de Saddam Hussein en Iraq, le Rapporteur spécial
estimant que la composition du tribunal devrait être plus
ouverte sur la communauté internationale, de telle sorte
que la procédure ne risque pas de prendre les apparences
de la vengeance.
Source : Nations unies, Genève, septembre 2006.
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