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CONSEIL DES DROITS DE L'HOMME, SEPTEMBRE-OCTOBRE 2006/ 2e SESSION
__Les rapports : le droit à l'alimentation
Le Conseil des droits de l'homme a examiné, le
22 septembre 2006, un rapport consacré au droit
à l'alimentation.
Le Rapporteur spécial sur l'alimentation, M. Jean
Ziegler a annoncé avec regret que le premier objectif
du Millénaire de réduire de moitié la faim
dans le monde ne sera pas atteint, bien au contraire. Le phénomène
de la faim dans le monde, a-t-il relevé, ne cesse
de s'aggraver, alors que la production mondiale permettrait
de nourrir une population deux fois supérieure à
la population mondiale actuelle.
Il a toutefois salué les politiques mises en place par
le Brésil pour lutter les problèmes alimentaires
dans ce pays, de même que l'initiative du président
français consistant à taxer les billets sur les
vols de ligne et allouer les montants de cette taxe pour moitié
à la lutte contre le sida et contre la faim. Au chapitre
des régressions, il a mentionné la situation
au Darfour. M. Ziegler a insisté sur la responsabilité
des organisations internationales en matière de droit humanitaire
international et de droits de l'homme. Il a enfin rendu compte
de ses missions au Guatemala et en Inde, dont les
délégations sont ensuite intervenues en tant que
pays concernés. Le Brésil a commenté le rapport
de M. Ziegler.
LA PRESENTATION DU RAPPORT
M. JEAN ZIEGLER a rappelé que le premier objectif
du Millénaire est de réduire de moitié le
nombre des victimes de la faim dans le monde d'ici 2015; or, il
est certain que cet objectif ne sera pas atteint, a-t-il déclaré.
En 2005, un enfant de moins de dix ans mourrait de faim chaque
seconde. En outre, le chiffre des sous-alimentés a
augmenté de 11 millions entre 2004 et 2005. Selon l'Organisation
des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO),
l'agriculture mondiale pourrait nourrir sans problème douze
milliards d'êtres humains; il n'y a donc aucune fatalité
pour ce massacre et un enfant qui meurt de faim aujourd'hui est
en fait assassiné, a souligné le Rapporteur.
Il a attiré l'attention sur l'exemple positif que constitue
le Brésil du point de vue du droit à l'alimentation.
Dans ce pays, le Président Lula a tenu parole : les 22
millions de Brésiliens qui étaient en permanence
sous-alimentés sont en train d'accéder à
une vie plus humaine. Le président Lula a gagné
le combat contre la faim, a déclaré M. Ziegler.
Un deuxième exemple positif est fourni par l'initiative
du président Chirac qui a instauré une taxe dont
le produit va être affecté pour moitié à
la lutte contre le sida et pour moitié à la lutte
contre la faim.
Les régressions, en revanche, sont très nombreuses,
a poursuivi M. Ziegler. Un exemple en est fourni par la situation
à l'Ouest du Soudan, au Darfour, a-t-il indiqué.
Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), 600'000 personnes
sont inatteignables. Il faut saluer l'accord de paix le 5 mai
dernier entre les insurgés et le Gouvernement, a ajouté
le Rapporteur spécial. Mais selon certaines sources aux
Nations Unies, cet accord est déjà lettre morte,
a-t-il relevé.
M. Ziegler a par ailleurs insisté sur la responsabilité
des organisations internationales s'agissant du respect du droit
humanitaire international et des droits de l'homme. A cet égard,
il a notamment déploré que l'Organisation mondiale
du commerce ne veuille pas "entrer en matière"
sur le respect des droits économiques, sociaux et culturels.
S'agissant de la mission qu'il a effectuée au Guatemala
en 2005, M. Ziegler a déclaré que ce pays se
trouve dans une situation très difficile, la moyenne de
la mortalité infantile par sous-nutrition y étant
deux fois supérieure à ce qu'elle est pour l'ensemble
de l'Amérique latine. Pour autant, le gouvernement actuel
a réalisé des progrès considérables,
comme en témoignent la création du Front contre
la faim et l'adoption de la loi sur la sécurité
alimentaire, a ajouté M. Ziegler.
S'agissant de la mission qu'il a menée en Inde à
la fin de l'été 2005, M. Ziegler a indiqué
qu'en dépit de la situation particulièrement difficile
que connaissent deux États - Orissa et le Madhya Pradesh
- l'Inde est parvenue à l'autosuffisance alimentaire grâce
à une modernisation de son agriculture. La Constitution
indienne de 1950 est l'une des plus avancées en ce qui
concerne le droit à l'alimentation, a ajouté le
Rapporteur. En outre, la Cour suprême indienne a une activité
sociale et a accepté la légitimité active
des organisations de la société civile qui peuvent
s'adresser directement à elle pour invoquer le droit à
l'alimentation.
LE RAPPORT
Le rapport sur le droit à l'alimentation (E/CN.4/2006/44
et Add.1 et 2) souligne que le Rapporteur spécial est vivement
préoccupé de devoir informer que la faim dans
le monde continue à progresser. Au moins 852 millions
d'enfants, de femmes et d'hommes sont en permanence gravement
dénutris. Des millions de personnes meurent chaque année
par manque de nourriture. Toutes les cinq secondes, un enfant
de moins de 5 ans meurt de malnutrition et de maladies connexes.
Le Rapporteur est également profondément préoccupé
par la crise alimentaire qui s'étend actuellement dans
toute l'Afrique, du Niger et de l'Afrique de l'Ouest l'année
dernière, au Kenya, à la Tanzanie et à la
corne de l'Afrique cette année. Les États Membres
doivent réagir rapidement et faire face de toute urgence
à ces crises alimentaires afin d'empêcher la famine,
tout en adoptant une perspective à plus long terme et en
procédant aux investissements nécessaires pour enrayer
cette famine récurrente qui sévit en Afrique.
Tous les êtres humains ont le droit de vivre dignement
et à l'abri de la faim. La faim et la famine ne sont jamais
inévitables; elles sont généralement le fruit
de l'action ou de l'inaction des gouvernements. Il est temps de
le considérer comme une violation du droit fondamental
à l'alimentation, souligne le rapport. C'est aux autorités
nationales qu'il appartiendra toujours au premier chef de respecter,
de protéger et de réaliser le droit à l'alimentation
des populations. Toutefois, en cette période de mondialisation
et d'interdépendance croissante où les actions et
les politiques de chaque pays peuvent avoir des répercussions
considérables sur les habitants d'autres pays, il importe
d'élargir les obligations des États en matière
de droits de l'homme pour y inclure des obligations extraterritoriales
concernant le droit à l'alimentation des populations des
autres pays.
Parallèlement, maintenant que le pouvoir de certains
acteurs publics et privés non étatiques en est venu
à dépasser le pouvoir individuel des États,
le moment est venu d'étendre les obligations en matière
de droits de l'homme à ces acteurs puissants. Les droits
de l'homme ont été conçus pour limiter les
abus de pouvoir arbitraires des gouvernements à l'égard
de leurs citoyens; ils doivent aujourd'hui être étendus
de manière à lutter contre les éventuels
abus de pouvoir d'acteurs publics et privés qui sont devenus
plus puissants que les Etats. Ces nouveaux acteurs puissants sont
notamment les organisations internationales comme la Banque mondiale,
le Fonds monétaire international (FMI) et l'Organisation
mondiale du commerce (OMC) et des acteurs privés comme
les sociétés transnationales. Le pouvoir doit s'accompagner
de responsabilités.
Dans son rapport sur la mission qu'il a effectuée
au Guatemala (Add.1) du 26 janvier au 4 février
2005, le Rapporteur spécial rappelle que la mission était
motivée par le fait que les niveaux de malnutrition élevés
enregistrés au Guatemala s'étaient récemment
accentués. En comparaison des autres pays d'Amérique
latine, le Guatemala enregistre des taux de malnutrition chronique
chez l'enfant très élevés et se caractérise
par une situation d'extrême pauvreté, en particulier
parmi les peuples autochtones, qui résulte d'une longue
histoire d'exclusion sociale et de forte inégalité.
L'élection en 2004 du gouvernement actuellement en place
a marqué un nouveau départ, avec les premières
initiatives visant à faire de la lutte contre la faim et
la malnutrition une priorité. Le Rapporteur spécial
a été impressionné par la constitution d'un
"Front national contre la faim" et la mise en place
d'un solide cadre juridique et politique en vertu duquel le droit
à l'alimentation est reconnu. La faim et la malnutrition
qui sévissent sur une large échelle au Guatemala
ne résultent pas simplement d'un problème de manque
de vivres dans la mesure où les terres de ce pays peuvent
en théorie nourrir toute la population. Ces phénomènes
tiennent plutôt aux inégalités dans la répartition
des moyens de production, souligne le rapport.
Le Guatemala demeure un des pays du monde où la répartition
des ressources est la plus inégale et où la
concentration des terres et des richesses est extrême, suite
à une longue histoire caractérisée par un
processus de développement fondé sur l'exclusion,
qui fait qu'actuellement les peuples autochtones n'ont pas de
terres, ne jouissent pas des droits reconnus aux travailleurs
et font l'objet d'une discrimination raciale omniprésente,
insiste-t-il. En dépit des grands progrès accomplis
récemment, la question de la terre demeure une grave source
de conflits sociaux, et l'absence d'un service du cadastre efficace,
d'un Code agraire et la non-reconnaissance en droit des modes
autochtones de propriété de la terre constituent
de sérieux obstacles à la réalisation du
droit à l'alimentation, et il en va de même pour
l'incapacité d'appliquer une réforme fiscale progressive.
La discrimination à l'égard des peuples autochtones
et contre les femmes, en particulier dans le domaine du travail,
constitue aussi un sérieux obstacle. Le Rapporteur a noté
avec préoccupation des violations du droit à l'alimentation
ainsi que des expulsions forcées, des processus d'expropriation
touchant des terres appartenant à des peuples autochtones,
des violations des droits du travail, la répression et
la criminalisation des manifestations pacifiques et le climat
d'impunité dans lequel les violations se produisent. Dans
le contexte d'une libéralisation croissante du commerce,
il craint que l'Accord de libre-échange d'Amérique
centrale entraînera une aggravation de la faim et de la
pauvreté parmi les personnes les plus vulnérables.
Dans le rapport sur la mission qu'il a effectuée
en Inde (Add.2) du 20 août au 2 septembre 2005, le
Rapporteur souligne que cette mission a été décidée
parce que l'Inde est le pays du monde qui compte le plus grand
nombre de personnes sous-alimentées et qui a les taux de
malnutrition chez l'enfant parmi les plus élevés
du monde. De plus, certains faits récents donnent à
penser que, malgré une croissance économique forte,
la faim et l'insécurité alimentaire sont en progression.
Pendant sa mission, le Rapporteur a été frappé
par la volonté des pouvoirs publics de mettre en place
un large éventail de plans d'action et de programmes visant
à lutter contre la faim et la malnutrition. Il a été
impressionné par les progrès obtenus dans l'action
visant à éliminer la famine et les pénuries
alimentaires, réalisée à l'aide d'investissements
publics dans l'agriculture et les infrastructures rurales associés
à des programmes tels que le Programme public de distribution
alimentaire et le Programme de services intégrés
de développement de l'enfant. La reconnaissance de l'invocabilité
du droit à l'alimentation, consacrée dans un
arrêt historique rendu récemment par la Cour suprême,
devrait également servir d'exemple pour le monde entier.
Cependant, la conclusion principale du rapport reste que même
si la famine n'existe plus, des millions d'Indiens souffrent encore
de sous-alimentation chronique et de carences sévères
en micronutriments, en particulier les femmes, les enfants et
les personnes appartenant aux castes et tribus énumérées.
Les morts par inanition n'ont pas encore entièrement disparu,
pas plus que la discrimination à l'encontre des femmes
et des castes inférieures, la corruption, l'impunité;
tout un ensemble de violations, notamment le travail forcé,
la servitude pour dettes et le déplacement forcé
(qui anéantit les possibilités d'accès aux
ressources productives) représentent toujours un sérieux
obstacle à l'exercice effectif du droit à l'alimentation.
La transition en cours vers une économie plus libérale
et assujettie aux lois du marché pèse sur les plus
pauvres, qui en supportent les coûts de manière disproportionnée.
Le Rapporteur a constaté que les Indiens pauvres des zones
rurales et urbaines n'avaient guère profité de la
récente croissance économique, sous le gouvernement
de coalition de l'Alliance nationale démocratique conduit
par le parti Bharatiya Janata, mais que l'espoir semblait
renaître avec l'élection en 2004 du Gouvernement
de l'Alliance progressive unie mené par le parti du Congrès.
LES DECLARATIONS DES PAYS CONCERNES
M. CARLOS RAMIRO MARTINEZ ALVARADO (Guatemala) a commenté
le rapport du Rapporteur spécial sur le droit à
l'alimentation, qui s'est rendu dans son pays en 2005. Il a indiqué
que le Guatemala est conscient qu'en dépit des progrès
déjà réalisés, il reste encore à
faire pour assurer la réalisation pleine et entière
du droit à l'alimentation dans le pays. Le Guatemala est
conscient que pour garantir le droit à l'alimentation,
il faut l'appréhender de manière globale en tenant
compte également des droits relatifs à la non-discrimination
et au respect de la diversité culturelle. Après
approbation de la loi sur le cadastre, les autorités guatémaltèques
ont continué à mettre en place les tribunaux agraires,
conscientes que la question de l'accès à la terre
est essentielle dans le contexte du droit à l'alimentation
au Guatemala.
M. SWASHPAWAN SINGH (Inde) a dit sa reconnaissance
pour le rapport de M. Ziegler, dont la visite dans son pays a
été facilitée par le gouvernement. Le représentant
a pris note des observations de M. Ziegler, dont le rapport recense
avec exactitude les mesures prises par le gouvernement de l'Inde
pour garantir le droit de sa population à une nourriture
suffisante. L'Union mais aussi les États indiens sont engagés
à l'application d'une gamme de mesures visant à
la lutte contre la faim et la malnutrition. La reconnaissance
récente par la Cour suprême de la justiciabilité
du droit à l'alimentation est, dans ce contexte, considérée
comme une avancée importante dans la réalisation
de ce droit au bénéfice de tous les citoyens de
l'Inde, a fait valoir le représentant. Ce dernier a
relevé en outre que les institutions démocratiques
fortes son pays ainsi que ses traditions séculaires et
son engagement au renforcement des pouvoirs du peuple par les
élections, ont tous contribué à raffermir
l'engagement du gouvernement en faveur de la réalisation
du droit à l'alimentation. Restent cependant des défis
à relever, a observé le représentant, qui
a assuré que son gouvernement tiendrait compte à
cet égard des recommandations du Rapporteur.
M. SÉRGIO ABREU E LIMA FLORENCIO (Brésil) a salué le rapport soumis par le Rapporteur spécial sur le droit à l'alimentation, M. Jean Ziegler, suite à la visite qu'il a effectuée au Brésil. L'alimentation et la nutrition sont au cur des politiques sociales du Brésil, a fait valoir le représentant. La malnutrition infantile est passée de 10% à 3,6%, a-t-il ajouté. Il y a quelques jours, le président Lula a approuvé la Loi organique sur la sécurité alimentaire, a-t-il également indiqué.
M. THEMBA MASUKU (Organisation des Nations Unies pour
l'alimentation et l'agriculture, FAO) a déclaré que son Organisation se félicitait de l'attention accordée par le rapport de M. Ziegler à la compréhension du droit à l'alimentation dans le contexte de la mondialisation et à l'identification des responsabilités dans ce contexte. La FAO a créé un département chargé de soutenir l'application du droit à l'alimentation par la mise en uvre des «Directives volontaires sur la réalisation progressive du droit à l'alimentation», adoptées par l'Organisation en 2004. La stratégie d'action de la FAO s'articule en cinq domaines d'action : formation, information et évaluation, législation, stratégie et coordination, contrôle.
LES COMMENTAIRES DU RAPPORTEUR
M. JEAN ZIEGLER a répondu à certaines questions des membres du Conseil, attirant l'attention sur l'importance de développer des méthodes de récolte de l'eau de pluie dans les zones sèches de la planète. Des milliers de citernes sont ainsi remplies pendant la saison des pluies, profitant aux familles rurales pendant la saison sèche. Une organisation non gouvernementale à Genève coordonne un tel programme.
Par ailleurs, a poursuivi M. Ziegler, la relation entre droits
de l'homme et sociétés transnationales a fait l'objet
de travaux par un chercheur américain qui avait proposé,
pour le compte de la Sous-Commission des droits de l'homme, un
système de contrôle normatif. Actuellement, la tendance
est à l'autoréglementation des sociétés
transnationales, une tendance que le Rapporteur spécial
a dit ne pas approuver, compte tenu de l'énorme puissance
de ces sociétés.
Enfin, la question des effets négatifs de
la mondialisation sur le droit à l'alimentation est intéressante, à un moment où, certes, la productivité s'est fortement accrue, mais où s'accroît aussi la misère alimentaire, a-t-il observé. Il a aussi déploré que les ressources financières pour l'aide humanitaire soient totalement insuffisantes pour couvrir les 41 programmes que les Nations unies gèrent en Afrique. La guerre contre la misère est au moins aussi importante que la guerre contre le terrorisme, a fait valoir M. Ziegler.
Source : Nations unies, Genève, septembre 2006.
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