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La Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale




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Suisse : 2e Guerre mondiale

2002 : MEMOIRES DE LA FRONTIERE, UN FILM DE BERNARD ROMY ET CLAUDE TORRACINTA

__Claude Torracinta face à une période sombre de l'histoire suisse

| Mémoires de la frontière, le film |

Pour le film Mémoires de la Frontière, le journaliste Claude Torracinta a recueilli une centaine de témoignages inédits, la plupart de réfugiés refoulés durant la dernière guerre. Le quotidien suisse Le Temps a demandé à Claude Torracinta de dire, en journaliste qui a fait œuvre d'historien et en homme d'image, sa rencontre avec ces milliers de destins ressuscités un instant pour la caméra.

Le tournage du film
Le tournage du film : Samuel Schachne, l'un des témoins interrogés par ClaudeTorracinta. Sa famille a été internée puis, deux jours plus tard, refoulée à la frontière genevoise, les autorités refusant de croire que le plus jeune des frères était âgé de moins de 6 ans, une des conditions qui donnait droit au refuge. Photo Eddy Mottaz, Tsr.

Pour le film Mémoires de la Frontière, le journaliste Claude Torracinta a recueilli une centaine de témoignages inédits, la plupart de réfugiés refoulés durant la dernière guerre. Le quotidien suisse Le Temps a demandé à Claude Torracinta de dire, en journaliste qui a fait œuvre d'historien et en homme d'image, sa rencontre avec ces milliers de destins ressuscités un instant pour la caméra.

[Le 22 mars 2002], le rapport final de la Commission Bergier sur l'attitude de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale [a été] rendu public. [Cette publication est l'occasion] d'un nouveau débat sur le comportement de notre pays à l'égard de ceux qui se présentèrent à sa frontière pendant ces années sombres, même si le climat passionnel qui a entouré la crise des fonds en déshérence et la controverse sur le nombre de juifs refoulés semble appartenir au passé.Up

    ”Etre accepté ou refoulé pouvait dépendre de l’époque, de l’heure ou du lieu de passage, des sentiments personnels des décideurs locaux, de leur humanité ou au contraire de leur absence de compassion.”___

Pour mieux comprendre ce qui s'est passé, l'exemple genevois est révélateur. Principale "porte d'entrée" de France en Suisse pendant la guerre, puisque 42% des juifs qui furent accueillis passèrent par ce canton, Genève a gardé tous les dossiers de ceux qui se sont présentés à sa frontière entre 1942 et 1945 et ont été enregistrés par les services de police. Ces documents racontent le destin de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants qui tentèrent de trouver refuge en Suisse et constituent une source d'information exceptionnelle. C'est une photographie unique de la réalité du terrain et de l'attitude de ceux qui étaient chargés d'exécuter les ordres de Berne. Une photographie qui révèle la pratique des exécutants, le caractère aléatoire des décisions, l'injustice de certaines mesures, l'excès de zèle de quelques-uns, l'humanité de beaucoup d'autres.

Pendant plus d'une année, avec Bernard Romy et un groupe d'historiens et d'archivistes, j'ai fouillé ces dossiers dont les feuillets jaunis disent la peur et l'espoir de ceux qui fuyaient les persécutions nazies et les mesures antijuives de Vichy. J'ai retrouvé et écouté plus d'une centaine de témoins, en Suisse, en France, en Israël, aux Etats-Unis, en Belgique. Cette plongée dans le passé, cette découverte d'histoires individuelles ne laissent pas indifférent, même si elles offrent une vision contrastée de la politique d'asile de la Suisse, une politique plus complexe qu'on a pu le dire, à la mesure des contradictions de l'époque et de la nature humaine.

Ce qui frappe d'emblée, c'est la marge de manœuvre qu'avaient les exécutants dans l'interprétation et l'application des directives fédérales. Pendant des années, le débat autour de la politique d'asile s'est à juste titre focalisé sur la responsabilité des autorités fédérales et le rôle d'hommes comme le conseiller fédéral Edouard von Steiger ou Heinrich Rothmund, le chef de la Division de police. Mais la lecture de ces dossiers montre la latitude dans l'exécution qu'avaient les gardes-frontière, les gendarmes d'armée ou les officiers de police. Une latitude d'autant plus grande que les directives fédérales changeaient souvent, étaient contradictoires, pour ne pas dire incohérentes, rendant difficile la tâche de ceux chargés de les appliquer. Ainsi, en août 1942, la Division de police adresse aux cantons des instructions très restrictives pour freiner l'afflux des réfugiés. Mais, quelques jours plus tard, lors d'un entretien privé, Edouard von Steiger demande à Arthur Guillermet, alors secrétaire général du Département genevois de justice et police, "qu'on temporise et qu'on refoule le moins possible".Up

    ”La Suisse a refoulé moins de juifs qu’on ne l’a dit […]. Le chiffre de 25 à 30’000 juifs refoulés avancé par certains est largement supérieur à une réalité qui se situe vraisemblablement autour de 5’000.”__

Le tournage du film
Au bord de l'Arve (Genève), interrogatoire d'un jeune français soupçonné d'être ”passeur” de réfugiés. Photo Tsr.

Sur le terrain, tout est question d'interprétation. Comment déterminer qu'un enfant a plus ou moins de 6 ans et que la famille peut ou non rester en Suisse? Que cet adolescent dit la vérité quand il affirme avoir moins de 16 ans, ce qui l'autorise à être accueilli? Que signifie avoir des liens avec la Suisse ou que l'état de santé d'un réfugié justifie de l'admettre? De ce fait, être accepté ou refoulé pouvait dépendre de l'époque, de l'heure ou du lieu de passage, des sentiments personnels des décideurs locaux, de leur humanité ou au contraire de leur absence de compassion. Le fantasme de la surpopulation étrangère, une xénophobie teintée d'antisémitisme, le mépris à l'égard des juifs originaires des pays de l'Est influent sur les décisions prises au jour le jour par des gens que rien n'avait préparés à cette tâche.

Alors que la Suisse apparaît comme la dernière chance d'échapper à la déportation, le rôle des exécutants sur le terrain est déterminant. Comme l'écrit Arthur Guillermet dans son journal, c'est à eux qu'il "incombait de dire oui ou non, c'est-à-dire d'accepter ou de refouler le réfugié, en se basant sur les instructions sibyllines de Berne [...]. A plusieurs reprises j'ai reçu jusqu'à 40 appels par nuit". Résultat, on refoule des gens qui, selon les critères fixés par les autorités fédérales, devaient être admis alors que d'autres qui devaient être refoulés sont acceptés grâce à l'humanité d'un garde-frontière ou d'un chef de camp qui ferme les yeux au bon moment. C'est la chance de Peter Salz, alors âgé de 17 ans, qui entre en Suisse avec trois camarades dans la nuit du 24 décembre 1942. Sachant que les réfugiés de moins de 16 ans étaient admis, il donne une fausse date de naissance. Mais, craignant que cela ne se découvre, il décide le lendemain d'avouer la vérité au chef du camp des Charmilles où il est interné. En application des directives fédérales, celui-ci devait le refouler. Il n'en fera rien se contentant de modifier sa date de naissance sur les papiers d'enregistrement.Up

En revanche, un officier de police fait régulièrement obstruction aux instructions de Berne, exprimant son hostilité à l'égard des réfugiés et faisant preuve dans plusieurs cas d'une sévérité excessive en refoulant des familles avec enfants. C'est ce qui arrive à Samuel Schachne. Ses parents se présentent à la frontière le 27 octobre 1943 avec leurs trois enfants, dont l'un a moins de 6 ans, ce qui, selon les instructions de Berne, leur donne le droit d'être accueillis. L'officier de police refuse de les croire et de procéder à la moindre vérification de l'âge de l'enfant. Ils sont refoulés deux jours plus tard, mais réussiront à échapper aux patrouilles allemandes (voir ci-dessus et ci-contre). Treize autres fugitifs, dont Odette Jucht, une fillette de 5 ans, auront moins de chance. Refoulés à la même époque, ils sont arrêtés et déportés le 20 novembre 1943.

Fillette réfugiée
Fillette réfugiée attendant de pouvoir franchir la frontière (1943). Photo Tsr.

Comment oublier les fugitifs remis directement à la gendarmerie allemande ou le destin tragique de Rosette Wolczack, alors âgée de 15 ans et demi, refoulée pour comportement immoral en octobre 1943 et dont l'officier de police écrit qu'il "faut absolument arriver à des sanctions contre des réfugiés qui ne méritent pas l'accueil que nous leur donnons en Suisse". Une sanction qui, dans son cas, signifiera l'arrestation, la déportation et la mort. Dans certains cas sont refoulés des juifs figurant pourtant sur une liste de personnes non refoulables, liste établie suite à un accord conclu entre les organisations protestantes et les autorités fédérales. C'est le cas de Juliette Friedhoff et de ses parents. Prenant prétexte d'une inversion de lettres dans leur nom, l'officier de police refuse de les laisser entrer en Suisse. Il ne procède à aucune vérification. "Retournez d'où vous venez pour faire corriger vos papiers", dit-il à des gens qui viennent de traverser la France sous la menace d'une arrestation.Up

Je pourrais multiplier les exemples. Au cours de mon enquête, j'ai entendu dix, vingt histoires semblables où des responsables locaux se conduisent d'une manière inadmissible et refoulent les fugitifs au mépris des instructions, alors que d'autres, au contraire, font preuve d'humanité, aident les gens à franchir les barbelés, interprètent les directives fédérales d'une manière libérale et sauvent des juifs de la menace nazie. Ce qui frappe à la lecture de ces dossiers, c'est le caractère tatillon des règlements et des questionnaires que doivent remplir les réfugiés, la méfiance des autorités civile et militaire, la froideur administrative de certaines réponses. Ainsi, le 29 décembre 1942, Frida Bohm qui avait fui l'Allemagne en 1933 et était recherchée par la Gestapo, réussit à franchir la frontière. En dépit du fait qu'elle a des amis en Suisse prêts à l'aider financièrement, elle est immédiatement refoulée. Ayant fait une tentative de suicide, elle est hospitalisée à Saint-Julien d'où elle écrit une lettre désespérée aux autorités genevoises, lettre qu'on ne peut lire aujourd'hui sans être bouleversé. Un sentiment que n'aura pas l'officier de police. "La mesure de refoulement prise à votre égard est conforme aux instructions de l'autorité supérieure et ne peut être modifiée", se contente-t-il de lui faire répondre. Arrêtée par les Allemands, déportée à Auschwitz, Frida Bohm ne reviendra pas.

L'aspect le plus sombre de la politique d'asile de la Suisse pendant la guerre est certainement celui de ces refoulements, et les dossiers des Archives genevoises témoignent de décisions administratives que rien ne justifiait, mais également de nombreuses vies sauvées. Car l'histoire du refuge à la frontière genevoise est aussi celle de ces hommes et ces femmes qui firent preuve de dévouement et d'humanité permettant à de nombreux fugitifs de trouver refuge en Suisse. C'est l'histoire des passeurs qui risquaient l'arrestation, des soldats qui aidèrent des réfugiés à entrer en Suisse en dépit des directives fédérales, des prêtres, des pasteurs et des militants politiques organisant des filières ou encore de ces Genevois dont la maison bordait la frontière et qui l'ouvrirent largement aux fugitifs. L'histoire aussi des Eglises, des œuvres d'entraide, des partis de gauche, des parlementaires ou des simples citoyens qui s'élevèrent contre les mesures prises à Berne et s'engagèrent pour que la Suisse demeure fidèle à sa tradition humanitaire.

    ”Quelles que soient les circonstances, chacun dispose toujours d’une marge de manœuvre pour faire œuvre de justice et d’humanité.”__

Sans entrer dans la querelle des chiffres sur le nombre de juifs refoulés qui a suivi la publication en 1999 du rapport intermédiaire de la Commission Bergier, la lecture de ces dossiers offre une vision plus juste de la réalité. Entre 1942 et 1945, la très grande majorité des quelque 24 000 fugitifs – dont près de 10 000 juifs – qui se présentèrent à la frontière genevoise fut accueillie. Sur ce nombre, un peu plus de 2000 furent refoulés, dont 980 juifs, certains réussissant d'ailleurs à entrer en Suisse lors d'une seconde tentative. L'historienne Ruth Fivaz-Silbermann, qui a mené des recherches aussi bien dans les Archives genevoises que françaises, a pu dénombrer que 118 des juifs refoulés à Genève ont été ensuite arrêtés et la plupart d'entre eux déportés ou fusillés. Six enfants figuraient parmi eux, victimes de ce qu'elle appelle à juste titre "l'arbitraire illégal et xénophobe de quelques officiers placés aux frontières".Up

A la frontière genevoise.
A la frontière genevoise. Photo: collection particulière.


Partant de ces chiffres, peut-on en tirer des conclusions pour l'ensemble de la Suisse ? La question m'a été posée à de nombreuses reprises lors de la réalisation de ce film. Force est de reconnaître qu'il faut faire preuve de prudence dans la réponse et se garder de toute extrapolation abusive. N'oublions pas les refoulements immédiats de fugitifs qui n'ont pas été enregistrés par la police, les 14 500 personnes auxquelles fut refusé un visa d'entrée, celles qui furent arrêtées avant d'arriver à la frontière ou encore les milliers d'autres qui renoncèrent à tenter de rejoindre la Suisse en raison de la sévérité des mesures prises par Berne. En octobre 1942, Walter Stucki, alors chargé d'affaires de la Suisse à Vichy, n'avait-il pas obtenu de Pierre Laval la publication dans la presse française d'un communiqué dissuadant les gens de trouver refuge en Suisse. Une démarche d'autant plus critiquable que depuis le printemps 1942 le Conseil fédéral n'ignorait rien des menaces pesant sur les juifs et des exécutions de masse à l'Est. Cela dit, la Suisse a refoulé moins de juifs qu'on ne l'a dit. Même si nous sommes dans le domaine des hypothèses, il est évident que le chiffre de 25 à 30 000 juifs refoulés avancé par certains est largement supérieur à une réalité qui se situe vraisemblablement autour de 5000. Mais l'histoire ne se résume pas à des statistiques. Quel que soit le nombre de ceux qui ont été refoulés, il s'agit d'une faute contre la morale, contre nos valeurs. La barque helvétique n'était pas pleine.

Dire l'histoire, porter un jugement sur des comportements individuels ou collectifs pendant ces années sombres n'est pas chose aisée. La filmer encore moins. On ne peut que tenter de comprendre la complexité d'une époque, les contradictions d'une politique, la dureté de certaines décisions, l'attitude injustifiable de certains responsables, mais aussi l'humanité et l'engagement solidaire de beaucoup d'autres.

On ne sort pas indemne d'une telle recherche. Même si ceux qui furent accueillis sont plus nombreux que ceux qui furent refoulés, même si le tableau de la politique d'asile de la Suisse et de son application sur le terrain est contrasté et moins manichéen qu'on a pu le dire parfois, je ne peux m'empêcher de penser aux victimes oubliées de notre histoire. A ces hommes, ces femmes et ces enfants que la Suisse aurait pu sauver, à ces destins tragiques que rappellent quelques photos ou un questionnaire qui dit l'espoir d'échapper aux persécutions. Il ne s'agit ni d'excuser, ni d'accabler, mais de comprendre et de se confronter à notre part d'ombre.

Toute histoire est contemporaine. Parler du passé, c'est parler d'aujourd'hui. Se pencher sur ces années sombres à travers l'exemple genevois, ce n'est pas seulement procéder à un examen de conscience et assumer un devoir de mémoire. C'est rappeler que, quelles que soient les circonstances, chacun dispose toujours d'une marge de manœuvre pour faire œuvre de justice et d'humanité.

Claude Torracinta. Article publié grâce à l'aimable autorisation de l'auteur. Publié dans le quotidien suisse Le Temps, Genève, 8 mars 2002.

Pour en savoir plus sur la situation genevoise :

--> Archives d'Etat de Genève (2000) : Les réfugiés civils et la frontière genevoise durant la deuxième guerre mondiale. Site officiel de l'Etat de Genève: http://www.ge.ch/archives/refugies/welcome.html

--> Ruth Fivaz-Silbermann (2000) : Le refoulement de réfugiés civils juifs à la frontière franco-genevoise, Editions Fondation Beate Klarsfeld.Up