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>Retour Suisse : 2e Guerre mondiale |
2002 : MEMOIRES DE LA FRONTIERE, UN FILM DE BERNARD ROMY ET CLAUDE TORRACINTA __Claude Torracinta face à une période sombre de l'histoire suisse
[Le 22 mars 2002], le rapport final de la Commission Bergier sur l'attitude de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale [a été] rendu public. [Cette publication est l'occasion] d'un nouveau débat sur le comportement de notre pays à l'égard de ceux qui se présentèrent à sa frontière pendant ces années sombres, même si le climat passionnel qui a entouré la crise des fonds en déshérence et la controverse sur le nombre de juifs refoulés semble appartenir au passé. Etre accepté ou refoulé pouvait dépendre de lépoque, de lheure ou du lieu de passage, des sentiments personnels des décideurs locaux, de leur humanité ou au contraire de leur absence de compassion.___ Pour mieux comprendre ce qui s'est passé, l'exemple genevois est révélateur. Principale "porte d'entrée" de France en Suisse pendant la guerre, puisque 42% des juifs qui furent accueillis passèrent par ce canton, Genève a gardé tous les dossiers de ceux qui se sont présentés à sa frontière entre 1942 et 1945 et ont été enregistrés par les services de police. Ces documents racontent le destin de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants qui tentèrent de trouver refuge en Suisse et constituent une source d'information exceptionnelle. C'est une photographie unique de la réalité du terrain et de l'attitude de ceux qui étaient chargés d'exécuter les ordres de Berne. Une photographie qui révèle la pratique des exécutants, le caractère aléatoire des décisions, l'injustice de certaines mesures, l'excès de zèle de quelques-uns, l'humanité de beaucoup d'autres. Pendant plus d'une année, avec Bernard Romy et un groupe d'historiens et d'archivistes, j'ai fouillé ces dossiers dont les feuillets jaunis disent la peur et l'espoir de ceux qui fuyaient les persécutions nazies et les mesures antijuives de Vichy. J'ai retrouvé et écouté plus d'une centaine de témoins, en Suisse, en France, en Israël, aux Etats-Unis, en Belgique. Cette plongée dans le passé, cette découverte d'histoires individuelles ne laissent pas indifférent, même si elles offrent une vision contrastée de la politique d'asile de la Suisse, une politique plus complexe qu'on a pu le dire, à la mesure des contradictions de l'époque et de la nature humaine. Ce qui frappe d'emblée, c'est la marge de manuvre qu'avaient les exécutants dans l'interprétation et l'application des directives fédérales. Pendant des années, le débat autour de la politique d'asile s'est à juste titre focalisé sur la responsabilité des autorités fédérales et le rôle d'hommes comme le conseiller fédéral Edouard von Steiger ou Heinrich Rothmund, le chef de la Division de police. Mais la lecture de ces dossiers montre la latitude dans l'exécution qu'avaient les gardes-frontière, les gendarmes d'armée ou les officiers de police. Une latitude d'autant plus grande que les directives fédérales changeaient souvent, étaient contradictoires, pour ne pas dire incohérentes, rendant difficile la tâche de ceux chargés de les appliquer. Ainsi, en août 1942, la Division de police adresse aux cantons des instructions très restrictives pour freiner l'afflux des réfugiés. Mais, quelques jours plus tard, lors d'un entretien privé, Edouard von Steiger demande à Arthur Guillermet, alors secrétaire général du Département genevois de justice et police, "qu'on temporise et qu'on refoule le moins possible". La Suisse a refoulé moins de juifs quon ne la dit [ ]. Le chiffre de 25 à 30000 juifs refoulés avancé par certains est largement supérieur à une réalité qui se situe vraisemblablement autour de 5000.__
Alors que la Suisse apparaît comme la dernière chance d'échapper à la déportation, le rôle des exécutants sur le terrain est déterminant. Comme l'écrit Arthur Guillermet dans son journal, c'est à eux qu'il "incombait de dire oui ou non, c'est-à-dire d'accepter ou de refouler le réfugié, en se basant sur les instructions sibyllines de Berne [...]. A plusieurs reprises j'ai reçu jusqu'à 40 appels par nuit". Résultat, on refoule des gens qui, selon les critères fixés par les autorités fédérales, devaient être admis alors que d'autres qui devaient être refoulés sont acceptés grâce à l'humanité d'un garde-frontière ou d'un chef de camp qui ferme les yeux au bon moment. C'est la chance de Peter Salz, alors âgé de 17 ans, qui entre en Suisse avec trois camarades dans la nuit du 24 décembre 1942. Sachant que les réfugiés de moins de 16 ans étaient admis, il donne une fausse date de naissance. Mais, craignant que cela ne se découvre, il décide le lendemain d'avouer la vérité au chef du camp des Charmilles où il est interné. En application des directives fédérales, celui-ci devait le refouler. Il n'en fera rien se contentant de modifier sa date de naissance sur les papiers d'enregistrement. En revanche, un officier de police fait régulièrement obstruction aux instructions de Berne, exprimant son hostilité à l'égard des réfugiés et faisant preuve dans plusieurs cas d'une sévérité excessive en refoulant des familles avec enfants. C'est ce qui arrive à Samuel Schachne. Ses parents se présentent à la frontière le 27 octobre 1943 avec leurs trois enfants, dont l'un a moins de 6 ans, ce qui, selon les instructions de Berne, leur donne le droit d'être accueillis. L'officier de police refuse de les croire et de procéder à la moindre vérification de l'âge de l'enfant. Ils sont refoulés deux jours plus tard, mais réussiront à échapper aux patrouilles allemandes (voir ci-dessus et ci-contre). Treize autres fugitifs, dont Odette Jucht, une fillette de 5 ans, auront moins de chance. Refoulés à la même époque, ils sont arrêtés et déportés le 20 novembre 1943.
Je pourrais multiplier les exemples. Au cours de mon enquête, j'ai entendu dix, vingt histoires semblables où des responsables locaux se conduisent d'une manière inadmissible et refoulent les fugitifs au mépris des instructions, alors que d'autres, au contraire, font preuve d'humanité, aident les gens à franchir les barbelés, interprètent les directives fédérales d'une manière libérale et sauvent des juifs de la menace nazie. Ce qui frappe à la lecture de ces dossiers, c'est le caractère tatillon des règlements et des questionnaires que doivent remplir les réfugiés, la méfiance des autorités civile et militaire, la froideur administrative de certaines réponses. Ainsi, le 29 décembre 1942, Frida Bohm qui avait fui l'Allemagne en 1933 et était recherchée par la Gestapo, réussit à franchir la frontière. En dépit du fait qu'elle a des amis en Suisse prêts à l'aider financièrement, elle est immédiatement refoulée. Ayant fait une tentative de suicide, elle est hospitalisée à Saint-Julien d'où elle écrit une lettre désespérée aux autorités genevoises, lettre qu'on ne peut lire aujourd'hui sans être bouleversé. Un sentiment que n'aura pas l'officier de police. "La mesure de refoulement prise à votre égard est conforme aux instructions de l'autorité supérieure et ne peut être modifiée", se contente-t-il de lui faire répondre. Arrêtée par les Allemands, déportée à Auschwitz, Frida Bohm ne reviendra pas. L'aspect le plus sombre de la politique d'asile de la Suisse pendant la guerre est certainement celui de ces refoulements, et les dossiers des Archives genevoises témoignent de décisions administratives que rien ne justifiait, mais également de nombreuses vies sauvées. Car l'histoire du refuge à la frontière genevoise est aussi celle de ces hommes et ces femmes qui firent preuve de dévouement et d'humanité permettant à de nombreux fugitifs de trouver refuge en Suisse. C'est l'histoire des passeurs qui risquaient l'arrestation, des soldats qui aidèrent des réfugiés à entrer en Suisse en dépit des directives fédérales, des prêtres, des pasteurs et des militants politiques organisant des filières ou encore de ces Genevois dont la maison bordait la frontière et qui l'ouvrirent largement aux fugitifs. L'histoire aussi des Eglises, des uvres d'entraide, des partis de gauche, des parlementaires ou des simples citoyens qui s'élevèrent contre les mesures prises à Berne et s'engagèrent pour que la Suisse demeure fidèle à sa tradition humanitaire. Quelles que soient les circonstances, chacun dispose toujours dune marge de manuvre pour faire uvre de justice et dhumanité.__ Sans entrer dans la querelle des chiffres sur le nombre de juifs refoulés qui a suivi la publication en 1999 du rapport intermédiaire de la Commission Bergier, la lecture de ces dossiers offre une vision plus juste de la réalité. Entre 1942 et 1945, la très grande majorité des quelque 24 000 fugitifs dont près de 10 000 juifs qui se présentèrent à la frontière genevoise fut accueillie. Sur ce nombre, un peu plus de 2000 furent refoulés, dont 980 juifs, certains réussissant d'ailleurs à entrer en Suisse lors d'une seconde tentative. L'historienne Ruth Fivaz-Silbermann, qui a mené des recherches aussi bien dans les Archives genevoises que françaises, a pu dénombrer que 118 des juifs refoulés à Genève ont été ensuite arrêtés et la plupart d'entre eux déportés ou fusillés. Six enfants figuraient parmi eux, victimes de ce qu'elle appelle à juste titre "l'arbitraire illégal et xénophobe de quelques officiers placés aux frontières".
Dire l'histoire, porter un jugement sur des comportements individuels ou collectifs pendant ces années sombres n'est pas chose aisée. La filmer encore moins. On ne peut que tenter de comprendre la complexité d'une époque, les contradictions d'une politique, la dureté de certaines décisions, l'attitude injustifiable de certains responsables, mais aussi l'humanité et l'engagement solidaire de beaucoup d'autres. On ne sort pas indemne d'une telle recherche. Même si ceux qui furent accueillis sont plus nombreux que ceux qui furent refoulés, même si le tableau de la politique d'asile de la Suisse et de son application sur le terrain est contrasté et moins manichéen qu'on a pu le dire parfois, je ne peux m'empêcher de penser aux victimes oubliées de notre histoire. A ces hommes, ces femmes et ces enfants que la Suisse aurait pu sauver, à ces destins tragiques que rappellent quelques photos ou un questionnaire qui dit l'espoir d'échapper aux persécutions. Il ne s'agit ni d'excuser, ni d'accabler, mais de comprendre et de se confronter à notre part d'ombre. Toute histoire est contemporaine. Parler du passé, c'est parler d'aujourd'hui. Se pencher sur ces années sombres à travers l'exemple genevois, ce n'est pas seulement procéder à un examen de conscience et assumer un devoir de mémoire. C'est rappeler que, quelles que soient les circonstances, chacun dispose toujours d'une marge de manuvre pour faire uvre de justice et d'humanité. Claude Torracinta. Article publié grâce à l'aimable autorisation de l'auteur. Publié dans le quotidien suisse Le Temps, Genève, 8 mars 2002.
--> Archives d'Etat de Genève (2000) : Les réfugiés civils et la frontière genevoise durant la deuxième guerre mondiale. Site officiel de l'Etat de Genève: http://www.ge.ch/archives/refugies/welcome.html --> Ruth Fivaz-Silbermann (2000) : Le refoulement de réfugiés civils juifs à la frontière franco-genevoise, Editions Fondation Beate Klarsfeld. |