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>Retour Suisse : 2e Guerre mondiale |
__Laffaire des fonds na pas modifié le pays en profondeurSelon lhistorien Yves Collart, seule une partie des Suisses étaient prêts à changer.
Pourquoi l'affaire des fonds en déshérence a-t-elle causé un tel traumatisme en Suisse ?Pour plusieurs raisons. D'abord son intensité a été extraordinaire. Mais il faut souligner que les attaques extérieures ont en réalité servi de détonateur à un sentiment intérieur: une certaine fatigue de l'image de soi. Une partie des Suisses étaient prêts à changer leur vision d'eux-mêmes. Pendant des années, nous avons baigné dans une vision du Sonderfall Schweiz qui nous présentait, de manière discrète mais réelle, comme ayant été touchés par le doigt de Dieu. C'était pour cette raison et par notre mérite seul que nous avions échappé à deux conflits mondiaux. Cette explication, nous en avons été gavés et nous en avons eu assez. La polémique a été l'occasion d'un conflit manifeste entre les générations d'après la guerre et celle de la Mob. Cette dernière a souffert d'être accusée d'avoir gardé le coffre-fort des nazis. Il y a eu un conflit de regards porté sur la période. Ce n'est pas un crime de se trouver formidables.Non, c'est un travers général. Chaque pays se constitue des symboles, des représentations de soi, qui l'aident à survivre lors des périodes d'épreuves. Et puis, réévaluer son histoire est difficile. Sur ce point, la Suisse a dévancé d'autres pays. Pourquoi a-t-il fallu attendre 1995 pour que cette réévaluation se fasse ?D'un point de vue psychologique, il y a une grande différence entre savoir et intégrer un événement. L'histoire demande une digestion d'autant plus grande que les meurtrissures ont été profondes. Imaginez que les "gueules cassées" et les fusillés de 1917 ne sont vraiment étudiés que maintenant sur la base de sources indisponibles auparavant. L'étude de la Seconde Guerre mondiale pose aussi des problèmes de sources: cinquante ans après, certaines commencent seulement à être accessibles, mais pas toutes. Regardez le Vatican et Pie XII. On n'écrit vraiment l'histoire que cinquante ans après les faits ?L'histoire s'écrit naturellement en plusieurs fois. Le rapport Bergier ne met donc pas un point final à l'histoire de la Suisse entre 39 et 45 ?Nullement. Même si ce rapport constitue un jalon très important, il n'est pas définitif, c'est une étape. Les révisions font partie de l'histoire qui est le produit d'un temps, d'un environnement, d'un lieu. Les gens ne semblent pas en être conscients et j'ai été d'ailleurs surpris de constater qu'on attendait du rapport Bergier la manifestation de LA vérité. Or, il n'y a pas de vérité permanente en histoire. L'histoire dit à un moment donné ce que les documents disponibles permettent de dire. C'est une dialectique entre ce qui était déjà connu et ce qui le devient, entre des questionnements anciens et nouveaux. Tenez: il faudra un jour faire l'histoire de la Commission Bergier. Elle a été désignée par la Confédération sans que la Société d'histoire soit consultée. Elle a été dotée de moyens inouïs pour notre profession. Quelles directives a-t-elle reçues? Quels faits a-t-elle écartés et pourquoi? Quelle a été la réception de la polémique dans le pays. En 1996, j'avais proposé à la Commission Bergier de mener une enquête au jour le jour sur le traitement de l'affaire dans les médias. Elle n'a pas été retenue. Je le regrette aujourd'hui, comme je regrette la dispersion des documents rassemblés par la commission grâce à des privilèges exceptionnels décrétés par le Conseil Fédéral. Ils devraient au contraire rester accessibles aux historiens présents et futurs pour ne pas fausser le jeu scientifique. En quoi ces années de polémiques ont-elles changé le pays ?Elles ne l'ont pas changé en profondeur. Les Suisses ont été scandalisés par l'attitude des banques qui réclamaient des certificats de décès aux descendants des déportés. Mais ils défendent toujours le secret bancaire et acceptent que des dictateurs déposent leur argent dans le pays. On a volé au secours des banques de peur qu'un des piliers de la prospérité suisse disparaisse. Il y a dans ce pays, qui a été très pauvre jadis, une vision claire de la précarité de sa richesse. De même, on a plaint les réfugiés refoulés. Mais aujourd'hui on durcit sans cesse la législation sur le droit d'asile. Regardez la Fondation de solidarité. On l'a voulue parce que le sol brûlait sous nos pieds et maintenant on n'en veut plus. Il y a un égoïsme fondamental, qui va avec la bonne conscience du pays et qui dit: "On ne doit rien à personne." Mais la misère du monde est énorme. Propos recueillis par Marc Bretton, La Tribune de Genève, 23 mars 2002. Article reproduit grâce à l'aimable autorisation de la Tribune de Genève. © Tribune de Genève. |