droitshumains.org
XXIe siècle
La Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale




>Retour
Suisse : 2e Guerre mondiale

Tribune de Genève   LE RAPPORT FINAL DE LA COMMISSION BERGIER

__Jean-François Bergier, le destin d'un historien

par Marc Bretton

Le rapport de la commission qui porte son nom marquera à jamais l'Histoire suisse.
Comment Jean-François Bergier, historien reconnu certes, mais homme ordinaire a-t-il été appelé à cette tâche extraordinaire d'évaluer le rôle de la Suisse au cours de Seconde Guerre mondiale ? Histoire d'un historien pris dans la tempête.


Jean-François Bergier
Jean-François Bergier.
Photo Steeve Luncker.

"Ca ne vous dérange pas ?", demande Jean-François Bergier en tapotant sa pipe sur le cendrier. Le sourire est avenant, prévenant. "Autrefois, j'étais un élève gentil", raconte le septuagénaire. Gentil, il l'est resté. Un peu timide aussi, mais son cuir s'est considérablement renforcé. Au premier contact, Jean-François Bergier, qui se dit "bon patriote mais sans excès ", respire la douce Helvétie. L'historien, vaudois d'origine, a un air de père tranquille. Un homme sans histoire au fond.

Reconnu et apprécié dans son milieu, il poursuivait une carrière non dénuée de brio, cumulant les honorables présidences de savantes sociétés d'histoire nationales et internationales. Il semblait à l'abri des tumultes. Jusqu'à ce jour du 18 décembre 1996 où Berne lui a donné quinze minutes pour accepter ou refuser la présidence de la commission indépendante d'experts chargée de faire toute la lumière sur le rôle de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale."Je m'étais couché tôt ce soir là. Je ne me sentais pas très bien. Il devait être 10 ou 11 heures quand le téléphone a sonné. C'était Berne. Ils m'ont laissé à peine un quart d'heure pour me décider". Que s'est-il passé dans sa tête ? Trop de choses pour qu'il puisse les rapporter. "J'ai dû avoir l'esprit tellement troublé ". Mais il lui était difficile de refuser.

Quatre jours plus tôt, il avait donné une conférence à Zurich en hommage à Rodolf de Salis. " Un discours sur l'historien et la Cité dans lequel j'avançais qu'un historien doit être prêt à servir et à s'engager avec son savoir ". Il ne pouvait rejeter ce qu'il venait de prêcher. Quinze minutes et il a dit oui. Sa carrière, son existence ont basculé.Up

"Une prison mentale"

"Ce fut une césure. Tout a changé, y compris ma vie privée. A aucun moment je ne pouvais échapper à cela. C'était une prison mentale". Jean-François Bergier a assumé l'une des plus lourdes responsabilités dont un historien puisse cauchemarder: celle d'évaluer la responsabilité et le rôle de son pays accusé de complicité avec le nazisme. Il devenait ainsi le lieu géométrique de pressions tectoniques.

Qu'est-ce qui prédisposait Jean-François Bergier, aujourd'hui âgé de 70 ans, à de telles tâches ? Tout et rien à la fois. Son père était un pasteur vaudois aux talents de prédicateur certains qui "remplissait régulièrement l'église Saint-François à Lausanne. J'ai gardé le souvenir d'un homme gai, passionné de théâtre, malicieux, ouvert, libéral au sens philosophique, alors que les gens voyaient d'abord la sévérité en lui. Curieux hiatus. Il était engagé par et pour sa foi". La mère de Jean-François, issue d'une famille bourgeoise dont le père était l'un des directeurs généraux de Nestlé, était une artiste, douce, tendre, parfois possessive peut-être parce que j'étais enfant unique". Une famille traditionnelle en somme, ouverte, qui berçait le petit homme de récits et chansons napolitaines. Les Bergier étaient rentrés d'Italie peu avant la naissance du garçon. "Notamment parce que le fascisme commençait à peser lourd et qu'ils n'étaient pas de ces eaux là". Une enfance heureuse, un élève brave "j'avais obtenu des distinctions pour bonne conduite", mais plutôt moyen et surtout distrait.

La guerre : "Je regardais les avions passer"

Quand la guerre éclate, le futur historien a sept ans et demi : "Je regardais passer les avions britanniques sur le Léman. Je les vois encore, ils faisaient un bruit incroyable. Lorsque la sirène appelait les gens à descendre à la cave, je montais au balcon pour mieux les voir". Il y eut aussi l'incendie de St-Gingolph il se rappelle de l'émotion les papiers bleus collés sur les fenêtres et le rationnement. "En pleine adolescence, j'avais souffert de carences alimentaires et on m'avait envoyé à la campagne boire du lait", raconte Jean-François Bergier, toujours avec le sourire, pour relativiser. Il n'aime pas les grandes formules. Si le père avait le goût de théâtre, le fils n'abuse jamais d'effets spectaculaires. Il se rappelle d'un sentiment de peur, mais rien de traumatisant. "Mes parents étaient prudents et ont veillé à ne pas enseigner une haine uniltaérale. Ils avaient une sorte de sens des droits de l'homme, notion alors largement inconnue. J'avais appris qu'il y a des responsabilités mais que finalement il y a une responsabilité collective".

Mai 1945. Alors que la libération approche, le jeune Bergier, 13 ans, prend une décision définitive : il sera historien. "Ce ne peut être un pur hasard", commente-t-il aujourd'hui. Mais ses lectures ont pesé au moins aussi lourd que la guerre. Fasciné par Napoléon, séduit par ses récits épiques, il a dévoré une montagne d'ouvrages sur l'Empereur.Up

"Guisan : un mythe, un demi-dieu"

Le général Guisan se trouvait en bonne place aux côtés de Napoléon. Ami de son grand-père, il venait assister aux prêches de son père. "Il m'arrivait de le rencontrer, il me connaissait et me saluait de mon nom. J'étais rouge de fierté. Pour moi, il était l'homme qui avait résisté. C'était un demi-dieu, un héros".

Un mythe qui, forcément, ne résistera pas aux études qu'il mène en faculté de lettres à Lausanne. Formation qu'il complète à Munich en 1952 puis à Paris à l'école des Chartes et à la Sorbonne, sans oublier un passage par Oxford. L'histoire, en particulier l'histoire économique, est sa passion il use fréquemment du mot et il ne se connaît guère d'autre hobbie, sauf la montagne qui a influencé ses travaux. Il aime y faire des promenades solitaires et se souvient avec émotion de ces vacances en famille à la Forclaz où "on vivait un peu comme Moyen-Age".

A Paris, son professeur, un certain Fernand Braudel, lui recommande de s'intéresser à Genève comme centre financier aux XVe et XVIe siècles. Retour en Suisse. Une thèse sur un pan d'histoire genevoise à l'université de Lausanne ? Les académiciens vaudois se sont étranglés. "Je me suis donc réfugié à Genève" où l'assistant est devenu professeur en 1963. Six ans plus tard, il s'installe à Zurich et prendra la direction de l'Institut d'histoire de l'Ecole polytechnique. "Une transplantation formidable, mais pas simple". En fait, il découvre avec délice le caractère éminemment libre de cette ville. "J'ai été accepté très vite ici, alors qu'à Genève, un village où chacun observe l'autre, on m'a toujours fait comprendre que j'étais un étranger".

C'est donc à Zurich que ce patriote ordinaire commence, enfin, à s'intéresser de plus près à l'Histoire suisse. Deux événements le précipiteront dans l'helvétitude. Lui simple apointé, qui a péniblement vécu la promiscuité imposée par l'école de recrues, se voit proposer de participer à un petit groupe d'état-major de conseil politique et stratégique. "Une sorte de Conseil de sécurité militarisé. J'y ai découvert les mécanismes de commandement de l'armée et cela m'a permis de rencontrer des gens importants de la vie publique". Il défriche un terrain " fascinant " et touche à des questions dont il ignorait à peu près tout. Deuxième événement: sa participation au début des années 90, aux côtés de quatre latins , à l'élaboration du projet d'Expo tessinoise. Son visage s'illumine: "Une jouissance profonde. Il fallait réinventer la Suisse et son rôle. Nous avons développé un concept des trois lacs rejeté par le Conseil fédéral mais dont l'idée a largement été reprise. Le projet finalement retenu est à bien des égards du plagiat."

"Les pressions étaient énormes"

S'il ne s'est jamais engagé politiquement, Jean-François Bergier s'est, à travers ces diverses expériences, frotté à l' "élite" politique et aux questions essentielles, voire existentielles, liées à l'identité et à la neutralité suisses. "J'étais préparé à la dimension politique de la commission. Je connaissais".

Le choc n'en fut pas moins violent. Dès sa nomination à fin décembre 1996, Jean-François Bergier s'est trouvé au coeur d'une tempête "surtout que l'on a assisté à une personnalisation de la commission qui porte son nom. J'étais probablement l'historien suisse le plus connu à l'étranger", lâche-t-il sans la moindre trace d'orgueil.

En cette fin 1996, les missiles d'Amérique pleuvaient, et le débat s'enflammait à l'intérieur. Le passé mais aussi l'avenir de la Suisse semblaient se jouer. 1997 débute avec les accusations de "chantage" de Jean-Pascal Delamuraz contre le Congrès juif mondial. "J'avais bonne réputation jusqu'à ma nomination. Mais les critiques et les pressions des autorités, du parlement, des partis, des lobbies étaient énormes. Comme l'était ma responsabilité". Les salves à l'endroit de Bergier, parfois accusé de faire le "lit de l'ennemi", furent éprouvantes pour lui, mais d'abord pour sa famille, son épouse en particulier. ""Zoug est un village et ma femme avait le sentiment que les gens avaient changé de comportement à son égard". Quant à ses deux fils (40 et 42 ans) d'un premier mariage habitant Lausanne, "ils me reprochaient mon absence. Heureusement que tu passes à la télévision pour qu'on puisse te voir. Ils se sont passionnés pour le débat et au fond étaient assez fiers de moi je crois, même s'ils ne me l'ont jamais dit" du rapport dit "Bergier".

Pierre Ruetschi, La Tribune de Genève, 23 mars 2002. Article reproduit grâce à l'aimable autorisation de La Tribune de Genève. © La Tribune de Genève.Up