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XXIe siècle
Les talibans contre Bouddha





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_Un concert de protestations…._


Tribunes libres publiées par le quotidien français "Le Monde", à Paris, dans son édition du 9 mars 2001.

Allah, que de crimes en ton nom !

Bouddha à Bamiyan
Bouddha à Bamiyan

"Dans cette affaire, l'islam est victime des agissements hystériques de quelques-uns, ce que nous ne pouvons cautionner. Comment accepter d'être l'otage d'un délire selon lequel le retour de l'idolâtrie serait proche et que cette idolâtrie mettrait l'islam en péril ?

"Oui, l'islam risque un jour de disparaître sous le poids écrasant de régimes théocratiques ou de factions islamistes en métastase et qui, par leur absurdité, ont déjà démantelé une partie de ses idéaux. Ce n'est évidemment pas dans cet islam qui, jadis et naguère, avait donné au monde une des plus brillantes civilisations, qu'il faut chercher une quelconque explication à ce qui relève nettement de l'irrationnel et de l'idéologique. Si des crimes odieux sont commis par les talibans - le talibanisme n'étant qu'une branche du totalitarisme -, l'opinion publique doit savoir qu'ils ne peuvent être imputés aux autres musulmans, soit aujourd'hui plus d'un milliard d'âmes sur la planète. Ceux-ci vénèrent Dieu dans le respect de toutes les traditions culturelles et religieuses, qu'elles soient monothéistes ou non monothéistes. En tant qu'intellectuels de culture et de tradition musulmane, nous avons voulu exprimer notre indignation et rappeler notre solidarité avec les bouddhistes du monde entier. Nous leur disons que la sinistre entreprise qui vise des monuments vieux de mille huit cents ans ne relève plus, depuis longtemps, d'un registre connu en islam. Toute autre interprétation du Coran est selon nous tendancieuse et ne peut nous concerner."

Adonis est poète; Malek Chebel est anthropologue; Mohsen Draz est islamologue; Mezri Haddad est philosophe; Salah Stétié est poète et écrivain.Up

Polyeucte et les talibans, par Gérard Fussman

"A moins que la destruction d'un monument ne nous frappe d'abord comme symbole d'une barbarie qui ne recule devant le massacre ni des hommes ni des uvres d'art. A ce titre, la destruction des bouddhas de Bamiyan serait le symbole de la tragédie que vit le peuple afghan - ses femmes privées de tout droit, ses enfants sans écoles ni hôpitaux, ses hommes aussi, qui ne sont pas tous des brutes ignorantes et sanguinaires, tant s'en faut.

"Les ruines de Bamiyan témoigneraient de la tragédie afghane comme celles de la cathédrale de Reims symbolisaient les massacres sans nom de la première guerre mondiale, celles de Coventry et de Dresde la souffrance des hommes et des femmes écrasés sous les bombes incendiaires. Espérons pour l'humanité que c'est pour cette raison que les intellectuels occidentaux s'émeuvent plus de la destruction de bouddhas plusieurs fois reconstruits que du martyre de tout un peuple.

"Il faudra bien un jour que l'humanité reprenne le combat de Voltaire pour l'éducation, la tolérance et l'intelligence. Les paroles ne suffiront pas. Il faut aussi faire cesser les humiliations politiques et économiques qui transforment de paisibles agriculteurs en extrémistes. Il faut cesser de considérer comme des gouvernements fréquentables les gouvernements qui financent et appuient cet extrémisme, même quand ils nous fournissent du pétrole à bon marché et nous achètent des armements. Les nomades afghans (Pashtounes) n'ont jamais été un peuple très pacifique ni tolérant. Mais l'Arabie saoudite, fondamentaliste (wahabite) de par sa Constitution, et les Emirats arabes unis ne sont pas étrangers à la victoire des plus obtus sur les plus ouverts.

"Qu'on ne prenne pas ces lignes pour une attaque contre l'islam. Cet extrémisme n'est pas inhérent à son essence. L'islam n'est pas obscurantiste. Il est des juifs extrémistes tout aussi condamnables que les extrémistes musulmans, et point n'est besoin de remonter jusqu'à Byzance, l'Inquisition et les guerres de religion pour savoir que des chrétiens peuvent être iconoclastes, obscurantistes et d'une inhumaine cruauté.

"Critiquons les talibans et espérons qu'un jour l'uvre de progrès commencée en 1919 en Afghanistan reprenne son cours. Mais n'oublions pas que nous donnons, ou donnions, en exemple à nos enfants ces destructeurs d'idoles que furent Moïse et Polyeucte ni que les statues africaines qui ornent nos musées ont survécu aux massives destructions ordonnées par nos missionnaires. Non, Voltaire n'a rien perdu de son actualité."

Gérard Fussman est professeur au Collège de France, Paris (chaire d'histoire du monde indien).Up