Dix thèses franco-allemandes sur les nouveaux nationalismes, le racisme, la xénophobie et la violence
__Paris et Berlin veulent intensifier la lutte contre le racisme et contre "la haine sur Internet"
| LES DIX THÈSES FRNCO-ALLEMANDES |
Le 77e sommet franco-allemand de Fribourg-en-Brisgau grande ville universitaire située au sud de la Forêt noire a approuvé, le 12 juin 2001, un document comportant "dix thèses franco-allemandes"- que nous publions ci-dessous - sur les nouveaux nationalismes, le racisme, la xénophobie et la violence. La France et l'Allemagne ont exprimé leur volonté d'"intensifier leurs actions de lutte contre le racisme et la xénophobie aux niveaux européen et international" et contre "la diffusion de la haine sur Internet". Pour les deux pays, "racisme et xénophobie, qui engendrent discrimination et exclusion, heurtent les valeurs de l'Europe et les droits fondamentaux". |
Ce document a été élaboré à la demande du gouvernement allemand, alors, note le quotidien "Le Monde", "que l'Allemagne est toujours confrontée à des problèmes de violence xénophobe dans ses régions de l'est et que l'ouverture du pays à l'immigration y suscite un important débat politique."
"L'éducation et la prévention doivent être accompagnées d'un arsenal juridique efficace pour rechercher et punir sévèrement les personnes coupables d'actes racistes et xénophobes. La propagation des idées racistes et xénophobes ne saurait être couverte par la liberté d'expression", affirment la France et l'Allemagne qui soulignent que "l'internationalisation des phénomènes racistes et xénophobes, tout comme leur propagation par le moyen des nouvelles technologies de communication, exigent une réponse qui dépasse le cadre national".
Le document franco-allemand propose comme première réponse un projet de "protocole additionnel à la Convention du Conseil de l'Europe sur la cybercriminalité par lequel les Etats signataires s'engageraient à lutter efficacement contre la propagation des idées racistes et xénophobes par le biais d'Internet".
La Convention sur la lutte contre la cybercriminalité, actuellement à l'étude, qui sera le premier instrument international dans ce domaine, n'intègre pas, dans ses articles, la lutte contre l'incitation à la haine raciale.
Dix thèses franco-allemandes sur le racisme
par André Bord et Rudolph von Thadden
1) Nouveaux nationalismes, racisme et xénophobie sont au nombre des phénomènes préoccupants de l'Europe politique et sociale d'aujourd'hui. L'Allemagne et la France ont là un champ d'action où elles peuvent fournir la démonstration de leur rôle privilégié et de leur responsabilité toute particulière dans la construction d'une Europe démocratique et civique.
2) Les phénomènes attribuables à l'extrême droite, de par leur lien avec la propension croissante à la violence, sont une menace pour la société et le quotidien des personnes qui vivent ensemble. Cette disposition à la violence tire principalement ses sources, des deux côtés du Rhin, du manque de reconnaissance sociale qui affecte des personnes et des groupes, carence qui augmente à mesure que la société se désintègre. Seules des sociétés solidaires peuvent agir efficacement contre ce danger.
3) À cet égard, les problèmes d'intégration de notre société actuelle exigent une attention accrue. Ce n'est qu'en s'assurant que les membres des minorités peuvent développer un sentiment d'appartenance équivalent à celui des groupes sociaux majoritaires que l'on pourra agir durablement contre les discriminations et les exclusions. Une telle évolution intervient le plus sûrement lorsque sont rendus possibles une participation aux affaires publiques et un meilleur accès aux domaines du travail et de la formation.
4) Au centre du débat sur l'intégration se trouve le problème complexe des immigrés qui, en Allemagne, sont malheureusement encore désignés comme "étrangers". Alors qu'en France il est de tradition de compter sur la force de l'intégration par la naturalisation des immigrés, agrégés dans la nation républicaine des citoyens, l'on se contente le plus souvent en Allemagne - malgré la modernisation toute récente du droit de la nationalité - d'une pratique de l'incorporation au corps social par le respect des particularités culturelles et de droits spécifiques.
Dans le premier cas il s'ensuit souvent une déception lorsque la réalité sociale ne correspond pas à la théorie politique, dans le second apparaît une frustration lorsque ne se fait pas jour, malgré l'effort personnel, une chance d'être traité sur un pied d'égalité.
5) La comparaison des réalités allemande et française montre qu'un droit moderne de la nationalité, nourri de l'idée d'appartenance citoyenne, est certes nécessaire, mais non suffisant pour résoudre le problème d'intégration des immigrés. L'expérience française montre qu'une politique d'assimilation sans prise en compte suffisante des empreintes culturelles conduit à des résistances et à des réactions de rébellion. L'expérience allemande enseigne qu'une politique tournée seulement vers la communauté de vie multiculturelle favorise les exclusions qui, à leur tour, suscitent la xénophobie. Des réactions d'extrême droite au sens d'une réduction agressive à des modèles de nation monoculturelle et ethnocentrique se présentent dans les deux cas.
6) La violence xénophobe ne s'exerce pas seulement contre les immigrés et les étrangers mais aussi fréquemment contre des personnes différentes de ce qu'il est convenu d'appeler le "citoyen normal". Parce qu'elle prend racine dans une idéologie de l'inégalité de valeur des personnes, elle s'attaque sans retenue à ceux qui pensent autrement, aux faibles, aux handicapés, aux sans-abri, aux homosexuels hommes et femmes. Aussi ne faudrait-il pas réagir seulement quand la violence physique entre en scène, mais plutôt dès les premiers signes de discrimination et d'atteinte à la dignité humaine. Le droit du plus fort ne doit pas être admis sans contestation.
7) Des attitudes d'extrême droite ne se trouvent pas seulement en marge de la société, mais souvent au cur de celle-ci. Elles gagnent du terrain lorsque les peurs identitaires augmentent du fait de processus difficiles à appréhender comme la mondialisation et l'élargissement vers l'Est de l'Union européenne et lorsque ceux-ci sont perçus comme une perte de contrôle sur les conditions de vie.
C'est pourquoi la politique - et c'est en tout premier lieu l'effort commun franco-allemand - doit prendre en compte les peurs des personnes et ne pas seulement assumer l'Europe en tant qu'espace économique, mais aussi en tant qu'espace de vie offrant une qualité de vie meilleure et une sécurité renforcée.
8) Le caractère explosif des nouveaux nationalismes, de la xénophobie et du racisme n'est nulle part plus clair que dans le quotidien des villes et des zones périurbaines où cohabitent des personnes de diverses conditions sociales et d'origines ethniques et culturelles différentes. On l'observe en France comme en Allemagne : plus les peurs de désintégration sont grandes, plus forte est "l'ethnisation" des problèmes sociaux et, par là même, l'accusation portée contre d'autres groupes. C'est pourquoi les sociétés urbaines doivent consacrer tous leurs efforts à l'état d'intégration de leurs communautés et veiller à combler le manque de représentation des immigrés et des étrangers. Les responsables locaux doivent pouvoir prendre davantage la parole.
9) Les penchants aux idées extrémistes de droite se rencontrent souvent chez les jeunes qui n'ont pas développé de confiance envers la démocratie en tant que structure d'harmonisation des intérêts politiques et sociaux. Cela vaut particulièrement pour les jeunes des sociétés postcommunistes tout comme pour ceux des Lãnder de l'Est qui ne disposent que de peu d'expérience concrète de la démocratie. C'est là qu'il y a matière à un engagement des institutions de la société civile qui peuvent faire notamment, au sein des associations locales et régionales, des propositions d'actions concertées favorisant l'ouverture des citoyens les uns aux autres. Là aussi l'Office franco-allemand pour la jeunesse a une tâche à remplir.
10) Les problèmes de xénophobie et d'actes de violence touchent, entre autres, les domaines de la formation et de l'éducation. Indépendamment des références habituelles à la nécessité d'une éducation aux valeurs, il faut bien garder présent à l'esprit que les sociétés primant le rendement et la performance ne sont pas forcément des sociétés très humaines. Le principe y prévaut que ce qui a de la valeur est ce qui est payé.
Ce qui sera important, c'est que les valeurs humaines ne soient pas seulement enseignées en classe et dans la famille, mais que l'on puisse aussi en faire l'expérience au sein de la société et qu'elles soient rendues visibles par les médias. La formation théorique et la pratique de la culture de la tolérance, ou plutôt de la reconnaissance de l'Autre, vont de pair. Elles peuvent trouver dans la coopération franco-allemande une chance particulière de se développer.
André Bord, ancien ministre, est président de la commission interministérielle de coopération franco-allemande. Rudolf von Thadden, historien, est coordinateur du gouvernement allemand pour la coopération franco-allemande. |