![]() |
![]() |
>Retour
|
__Fortune et décadence du racisme scientiste George M. Fredrickson, professeur dhistoire à lUniversité de Stanford (Etats-Unis), auteur de The Comparative Imagination: on the History of Racism, Nationalism and Social Movements (University of California Press, 1997). La notion de «race» est une invention européenne, élaborée à la Renaissance. Elle sest nourrie dinterprétations religieuses puis scientifiques. Aujourdhui, le racisme officiel a disparu. Mais le racisme ?
Peut-être faut-il voir dans lidentification des Juifs au diable et à la sorcellerie, par la pensée populaire des XIIe et XIVe siècles, le premier signe de cette conception raciste du monde. LEspagne du XVIe siècle officialise ce type dattitudes quand elle soumet les Juifs convertis et aussi leurs descendants à un ensemble de discriminations et dexclusions. Pendant cette même période la Renaissance et la Réforme les Européens multiplient les contacts avec des peuples à la peau plus sombre, en Afrique, en Asie et aux Amériques, et commencent à porter des jugements sur eux. Ils réduisent les Africains en esclavage pour des raisons avant tout économiques le besoin de main-duvre sur les plantations du Nouveau Monde , mais largument officiel est quil sagit de païens. Négriers et propriétaires desclaves «On est peut-être venus par des navires différents, mais aujourdhui on est tous sur le même bateau.» Lépoque des Lumières élabore une théorie scientifique de la race, qui se dissocie des enseignements de la Bible et de leur insistance sur lunité essentielle de lespèce humaine. Pour les ethnologues du xviiie siècle comme Linné, Buffon ou Blumenbach, les êtres humains sont partie intégrante de la nature et se divisent en trois puis en cinq races, généralement considérées comme des variantes dune même espèce humaine. A la fin du xviiie et au début du XIXe siècle, cependant, un nombre croissant dauteurs, surtout parmi les partisans de lesclavage, affirment que les races constituent autant despèces distinctes. Le XIXe siècle est lépoque de lémancipation, du nationalisme et de limpérialisme, qui tous contribuent à lintensification du racisme idéologique. Si les partisans de laffranchissement des esclaves noirs et des Juifs des ghettos se recrutent essentiellement parmi ceux, religieux ou laïcs, qui croient en légalité fondamentale de tous les humains, ces réformes ont pour conséquence dintensifier et non de diminuer le racisme. Moins strictement hiérarchiques, les relations interraciales sont de plus en plus placées sous le signe de la compétition. Les mutations rapides et le climat dincertitude, liés à lexpansion du capitalisme industriel, poussent à rechercher des boucs émissaires. Linsistance du darwinisme sur la «lutte pour la vie» et la «survie des plus aptes» conduit à lémergence dun nouveau racisme scientifique, alors même que les relations entre races sont considérées, de plus en plus, comme un sujet de conflit et non plus comme le résultat dune hiérarchie stable. Le racisme natteint son apogée quau XXe siècle
En cette fin du XIXe siècle, limpérialisme occidental atteint son apogée. Le «partage de lAfrique» et lexpansionnisme en Asie et dans le Pacifique sont loccasion daffrontements privilégiés entre les nationalismes ethniques des divers pays européens (et des États-Unis, à partir de la guerre hispano-américaine de 1898). Le colonialisme confirme aussi cette prétention des Européens à un «droit inné», fondé sur la science, qui les autoriserait à assujettir les Africains et les Asiatiques. Cest seulement au XXe siècle, néanmoins, que le racisme atteint son apogée. Dans le sud des Etats-Unis, les lois ségrégationnistes réduisent les Noirs à un statut de caste inférieure. La contamination sexuelle, par le biais du viol ou du mariage, est la hantise de ce régime. Ce qui explique ses tentatives pour empêcher toute union entre un Blanc et quiconque serait dorigine africaine. Le projet dextermination dun groupe ethnique dans sa totalité par lAllemagne nazie est la manifestation la plus extrême de lidéologie raciste. On a dit que Hitler avait donné mauvaise réputation au racisme. La révulsion morale provoquée dans le monde par le nazisme, ainsi que les nombreux travaux scientifiques qui sapent les fondements de la génétique raciste (leugénisme), ont jeté le discrédit sur le racisme scientifique, influent aux Etats-Unis et en Europe avant la Deuxième Guerre mondiale. Les nouvelles nations créées au lendemain des décolonisations portent, elles aussi, un coup redoutable au racisme explicite. Aux Etats-Unis, la lutte pour les droits civiques qui obtient, dans les années 1960, labrogation des lois ségrégationnistes trouve un soutien décisif dans le sentiment croissant quinjurier ou maltraiter un Noir, cest porter atteinte aux intérêts nationaux. Dans la lutte que se livrent les Etats-Unis et lUnion soviétique pour gagner «le cur et lesprit» des Etats africains et asiatiques indépendants, les comportements et lidéologie ségrégationnistes deviennent une source dembarras national, aux éventuelles conséquences stratégiques négatives. Un nouveau racisme culturelUn seul régime raciste survit à la Deuxième Guerre mondiale et à la Guerre froide: lAfrique du Sud. Les lois dapartheid, adoptées en 1948, qui interdisent les mariages et les relations sexuelles entre les différents «groupes de population» et imposent aux Métis et aux Noirs de résider dans des zones séparées, trahissent une véritable obsession de la «pureté raciale». Mais, au lendemain de lHolocauste, lopinion internationale incite les partisans de lapartheid à fonder leur défense du «développement séparé» sur des raisons culturelles plutôt que physiques. La défaite de lAllemagne nazie, la déségrégation du Sud des Etats-Unis et létablissement dun gouvernement démocratique en Afrique du Sud laissent à penser que les régimes fondés sur le racisme biologique ou la pureté culturelle appartiennent au passé. Mais le racisme nexige pas le soutien explicite de lEtat et de la Loi. Il nexige pas non plus de références à linégalité biologique. Les discriminations institutionnelles ou individuelles peuvent persister et même prospérer, comme les historiens du Brésil le notent aujourdhui. Linvocation de différences culturelles profondément ancrées pour justifier lhostilité ou la discrimination à lencontre des immigrants Algériens en France, Turcs en Allemagne, Pakistanais en Grande-Bretagne ou Mexicains aux États-Unis incite à parler dun nouveau «racisme culturel», même si le groupe dominant désavoue toute supériorité biologique. Ces exemples récents ne sont pas sans précédent. Ils indiquent plutôt une régression. A nouveau, les différences entre les groupes apparaissent permanentes et insurmontables, comme dans la période qui a précédé lélaboration dun racisme scientifique ou naturaliste, au XVIIIe siècle. |