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__Fausses notes dans la samba brésilienne Diane Kuperman, journaliste et essayiste brésilienne. La réputation de paradis multiracial dont jouit le Brésil est largement usurpée. Dans leur vie quotidienne, les Noirs se heurtent toujours aux préjugés issus de lhistoire coloniale.
Pourtant, si un même sourire illumine les visages noirs, blancs, mulâtres, rouges ou jaunes, quand résonnent les premiers accords du tambour dans les écoles de samba, de forts préjugés subsistent. Ils sont à la fois raciaux, sociaux et économiques et méritent dêtre dénoncés. Le 13 mai 1888, le Brésil était le dernier pays occidental à abolir la traite des Noirs. Colonisé par les Portugais en 1500, il a donc pratiqué lesclavage pendant plus de trois siècles. Premier importateur desclaves de lhistoire moderne, il a débarqué sur ses côtes 40% des Africains déportés vers le continent américain. Rio de Janeiro devint ainsi la plus grande ville africaine du monde, dotée du plus grand port négrier et du plus grand marché aux esclaves, le Mercado do Valongo. Aujourdhui, seul le Nigeria recense plus dhabitants noirs que le Brésil. Blanchir la sociétéLes relations sexuelles entre les Blancs et leurs esclaves les fils des maîtres, en particulier, sinitiaient à la sexualité avec les femmes asservies allaient donner naissance aux mulâtres. Leur nombre est aujourdhui supérieur à celui des Noirs. Autre phénomène: celui de l«adoption» des esclaves libérés. Si elle évitait à ces derniers daffronter un monde hostile, elle eut aussi pour effet de les maintenir dans un état de subordination, même si elle perpétuait les liens daffection apparents et parfois véritables qui les unissaient aux «maîtres de la grande maison».
Lampleur des inégalités transparaît dans les statistiques, à commencer par celles de la mortalité infantile: sur mille enfants, 62 noirs et 37 blancs meurent avant un an (76 noirs et 45 blancs avant cinq ans). Lespérance de vie des Noirs (62 ans pour les hommes, 68 ans pour les femmes) est inférieure de six ans à celle des Blancs. Dans cette partie de la population, le taux danalphabétisme atteint 22%, la scolarité moyenne ne dépasse pas six ans. Lorsquils arrivent sur le marché du travail, la plupart dentre eux sont encore très jeunes et nont pas achevé leur scolarité. A peine 18% des jeunes Noirs accèdent à lenseignement supérieur et, parmi ceux-là, 2,3 % seulement terminent leurs études universitaires. Un seul serveur noir à CopacabanaLinsuffisance de leur formation se reflète dans la vie professionnelle. Quand un Noir et un Blanc postulent, à qualification égale, pour le même emploi, le second part favori. Une fois embauchés, les Noirs sont victimes de politiques salariales discriminatoires qui, pour des fonctions identiques, les désavantagent. Le chômage touche 11 % des hommes et 16,5 % des femmes noirs. De plus, 34 % de Noirs vivent au-dessous du seuil de pauvreté et 14 % au-dessous du seuil dindigence. «Je suis invisible, simplement parce que les gens refusent de me voir.» Selon une enquête menée, en 1996, par O Dia, le quotidien populaire le plus vendu de Rio, sur les 318 employés des bars et des restaurants situés sur les plages de Copacabana et dIpanema, un seul était noir. Les hôtels, les restaurants, les banques et les centres commerciaux se montrent réticents à embaucher des Noirs, parce que leurs clients, expliquent-ils, préfèrent traiter avec des employés blancs. Les annonces demploi, publiées par la presse, utilisent un langage codé, compréhensible de tous: la mention «bonne présentation requise» signifie en réalité que les Noirs ne sont pas acceptés. Un article du code du travail (Sistema Nacional de Empleo) est encore plus pervers: il prévoit que le candidat mentionne sa couleur de peau et permet à lemployeur de prétexter que la place est prise pour refuser une candidature. Juifs, Indiens, Gitans, homosexuelsDepuis quelques années, dans les grandes villes, Sao Paulo ou Rio de Janeiro, par exemple, de nouvelles cibles Juifs, Indiens, Gitans, homosexuels et même les Nordestins (les Blancs pauvres venus de la région du Nordeste en quête de meilleures conditions de vie) font les frais du racisme. Minimiser la haine raciale, sous prétexte quelle ne sexprime que de façon sporadique, devient aujourdhui impossible. Les publications antisémites et révisionnistes, officiellement interdites, circulent à découvert. Internet distille des propos haineux à légard des Noirs, des Juifs et des homosexuels. Les profanations de cimetières juifs, les graffitis injurieux ou signés de croix gammées se multiplient. Les digues cèdent et, demain, la xénophobie pourrait se focaliser sur nimporte quel groupe, quelles que soient son origine, sa couleur ou ses croyances. La population blanche veut ignorer cette réalité. Lors dun sondage réalisé récemment par lUniversité de Brasilia, 35 % des sondés reconnaissaient, avec beaucoup de réticences, être racistes, tandis que 65 % le déniaient. Les commentaires, qui accompagnaient ces résultats, comparaient linvisibilité trompeuse du préjugé racial au bombardier furtif américain B-2, indétectable même par les meilleurs radars. Dès les années 1980, de nombreux responsables de la communauté noire ont décidé dattaquer le problème de front et de combattre les préjugés, les peurs et les résistances. Dépassant leurs divergences politiques et religieuses, ils ont mis sur pied un réseau dassociations, qui sefforcent de défendre les droits des Noirs ou qui mènent des études sur la situation du racisme dans le pays. Dans le sillage de cette mobilisation, les attitudes à légard du patrimoine africain, culturel et religieux, ont évolué. Sa revalorisation contribue à redonner aux Noirs le sens de leur identité. Des publications de qualité se penchent sur lhistoire noire, longtemps négligée; les éditeurs publient des ouvrages, y compris pour les enfants, qui exaltent les héros, fictifs ou réels, issus du monde noir. Même le marché des cosmétiques lance des produits de beauté adaptés à chaque nuance de couleur de peau, à chaque type de cheveux et aux divers styles vestimentaires en usage. La Constitution brésilienne à lavant-garde de la législationJusquici, le gouvernement se préoccupait de lutter contre la pauvreté, mais jamais contre les effets les plus concrets du racisme. Cette situation commence à changer. Pour être juste, il faut reconnaître que le Brésil, signataire des principaux traités internationaux de défense des droits de lhomme, est à lavant-garde en matière de législation antiraciste. La Constitution actuelle interdit toute forme de préjugé et qualifie le racisme de «crime imprescriptible». Lannée dernière, dans lEtat de Rio, par exemple, le secrétariat à la Sécurité publique a pris linitiative de créer un service téléphonique dénommé «SOS Racisme et Antisémitisme», qui reçoit les plaintes des victimes du racisme. Mais la répression seule ne suffit pas. Tout doit être entrepris pour que chacun, quelle que soit la couleur de sa peau, prenne conscience des injustices sociales et sefforce de contribuer à éliminer les inégalités. |