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__Inde: un apartheid caché ? Dr Gopal Guru (avec Shiraz Sidhva, journaliste au courrier de l'UNESCO), professeur de sociologie à lUniversité de Pune, membre du Centre détude des sociétés en développement de Delhi. Le système des castes persiste, en Inde, malgré les mesures prises par le gouvernement. Il réduit des millions dintouchables à une pauvreté dégradante. Sagit-il dune forme de racisme? Le débat est ouvert.
«Nous devons nous tenir à lécart des membres des hautes castes. Cette règle, on la apprise en naissant, lance Rajesh, qui va sur ses 19 ans. Aux éventaires des marchands de thé, nous avons des tasses à part, ébréchées et crasseuses, et nous sommes censés les nettoyer nous-mêmes. Nous devons aller chercher notre eau à un quart dheure de marche, parce que les fontaines du village nous sont interdites. Nous navons pas le droit dentrer dans les temples et, à lécole, nous devions nous asseoir à lextérieur, devant la porte Les enfants des castes supérieures ne nous laissaient même pas toucher leur ballon de foot On jouait avec des pierres.» Des tâches rituellement impuresPlus de 160 millions dIndiens, soit un sixième de la population, connaissent une situation similaire. Aujourdhui encore, le système des castes, vieux de 2000 ans et sacralisé par la théologie hindoue, définit la place des individus en fonction de leur naissance. Si le terme «intouchable» a été aboli en 1950 par la Constitution, les dalits (les «brisés»), comme on les appelle aujourdhui, continuent à subir la discrimination. Laccès à la terre leur est refusé, ils
Cette hiérarchie sociale qui a traversé lHistoire se fonde sur un classement complexe des groupes sociaux selon leur pureté rituelle. On en trouve la première formulation écrite dans le Dharmashastra, un texte vieux de plus de 2000 ans, pierre angulaire de la religion hindouiste, attribuée au législateur Manu. Tout individu appartient à lun des quatre ordres les varnas de sa naissance jusquà sa mort, même si le rang particulier de sa caste peut varier suivant les régions et les époques. Par ordre de préséance viennent dabord les brahmanes (les prêtres et les lettrés), puis les kshatriya (les princes et les guerriers), les vaishya (les commerçants) et les shudra (les paysans et les travailleurs manuels). Les intouchables constituent une cinquième catégorie, extérieure au système des varnas, parce quils accomplissent des tâches «rituellement impures». De toute évidence, ce système discriminatoire est une construction idéologique échafaudée par les castes supérieures pour assurer leur monopole sur le capital culturel (le savoir et léducation), social (le statut et la domination patriarcale), politique (le pouvoir) et matériel (les richesses). Souvent, les règles ont été adaptées pour complaire aux intérêts des castes supérieures. Dans le nord de lInde, par exemple, les intouchables étaient obligés dutiliser un tambour pour annoncer leur arrivée. Dans le sud, des brahmanes décrétèrent que les basses castes devaient se tenir à une distance minimum de 22 mètres, afin de ne pas les contaminer par leur présence. Les discriminations nont cependant jamais exclu une bonne dose de pragmatisme. Si le savoir livresque des brahmanes était interdit aux intouchables, ceux-ci avaient toute latitude pour développer leurs savoirs propres dans lagronomie ou lart des sages-femmes, par exemple , pour la bonne raison que ces connaissances profitaient aux hautes castes. Un système que les castes inférieures jugent légitimeAujourdhui encore, cette ségrégation sert de couverture à lexploitation économique. La plupart des dalits nont toujours pas le droit de traverser la frontière invisible qui sépare leur quartier du reste du village. Mais rien nempêche une domestique dalit, dont lombre même pollue, de masser le corps de sa maîtresse. Des hommes de haute caste, pour leur part, ne voient aucun mal à violer une dalit, ni à fréquenter des prostituées de basse caste, qui commettraient un sacrilège en les touchant par accident dans la rue. «Il ny a pas de différences entre les groupes humains. Le monde entier est dorigine divine.» Une des principales raisons de la survie de ce système tient à ce quil incarne une notion très hiérarchisée du bien social, que les castes inférieures elles-mêmes jugent légitime. Salignant sur les valeurs culturelles des castes supérieures, elles imposent leurs propres discriminations aux castes plus basses encore. Au sein des cinq grandes catégories, les sociologues ont recensé plus de 2 000 autres castes et sous-castes. On appelle jatis ces groupes endogames fondés sur le métier, le culte, la région et la langue. Les dalits se divisent eux-mêmes en nombreuses sous-castes. Cette prolifération autorise une discrimination à la fois horizontale et verticale qui rend le cloisonnement social encore plus étanche et rigide. Ponctuellement, lopinion sémeut du sort des intouchables et des violations de leurs droits. Jamais assez longtemps cependant pour contraindre lEtat à entreprendre des réformes de fonds. Résolus à surmonter lindifférence, une coalition dassociations a multiplié les contacts pour que la question soit inscrite à lordre du jour de la Conférence mondiale des Nations unies sur le racisme. «Le système des castes, cest lapartheid caché de lInde» estime Martin Macwan, 41 ans, coordinateur de la campagne nationale pour les droits humains des dalits. Comme le racisme, souligne-t-il, la discrimination de caste est «fondée sur la naissance». Cette campagne a provoqué un débat national: quelle est la nature de la discrimination de caste? Doit-on autoriser une ingérence étrangère dans une affaire jugée «intérieure» par les autorités indiennes? La loi pèse moins lourd que la traditionPour le gouvernement, le problème ne concerne pas la conférence de Durban. «Caste et race sont deux notions distinctes», souligne Soli Sorabjee, ministre indien de la Justice et membre de la sous-commission des Nations unies pour la prévention des discriminations. LInde, qui sest engagée à fond contre lapartheid, affirme avoir pris toutes les mesures possibles pour octroyer légalité aux castes inférieures. Au Parlement, un cinquième des sièges sont réservés aux membres des basses castes et certains Etats sont gouvernés par des coalitions politiques incluant des partis très influents parmi les dalits. Pourtant les quotas nont assuré ni légalité, ni la dignité, ni même la sécurité aux «brisés» de lInde. Dans les villages, la loi pèse moins lourd que la tradition dexclusion. Les deux tiers des dalits sont analphabètes. La moitié sont des journaliers sans terre. 7% seulement ont accès à une eau potable saine, à lélectricité, à des toilettes. Et la majorité des 40 millions de travailleurs agricoles réduits en esclavage pour rembourser leurs dettes (dont 15 millions denfants) sont des dalits. En 1998, une campagne nationale dinformation sur les exactions contre les dalits a été lancée par des associations de défense des droits humains dans huit Etats de lInde et le problème des castes a été posé pour la première fois au niveau international par des ONG, dont Human Rights Watch. Quand des dalits ont tenté de sopposer aux discriminations par les armes, invariablement ils ont été écrasés par les milices privées des castes supérieures, plus puissantes. Dans le Bihar, on attribue à lune de ces milices, le Ranbeer Sena, une série de massacres de paysans dalits. Pour Martin Macwan, «il ny a quune solution : cest que les mentalités changent». Broken People: Caste Violence against Indias Untouchables, publié en mars 1999 par Human Rights Watch, www.hrw.org
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