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__Une terre empoisonnée par la xénophobie
Theophile Kouamouo, journaliste indépendant franco-camerounais.
La Côte-dIvoire, hier florissante, a accueilli jusquà 30% détrangers. A lheure de la récession, beaucoup dIvoiriens veulent se replier sur des parcelles
que ces étrangers ont souvent mises en valeur.
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Une jeune Burkinabée obligée de quitter la région de Tabou, à la fin de 1999.
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«Désormais, je me méfie même de mes amis denfance, de mes anciens partenaires de football», déplore Mamadou Ouedraogo. Agé de 37 ans, il a passé toute sa vie à Asse, un petit village au milieu de terres fertiles, à lest de la Côte-dIvoire. Mais ses parents venaient du Burkina Faso voisin.
Ici, tout a commencé, au début de lannée 2001, par une altercation entre un jeune Ivoirien et un gardien de nuit burkinabé, au marché de Bonoua, la principale ville du département. Une rumeur sest aussitôt propagée: «létranger» aurait tué «le fils du pays», cest-à-dire un membre de lethnie locale les Abourés , sous-ensemble du grand groupe Akan qui vit en Côte-dIvoire et au Ghana. Saisis dune violente fièvre xénophobe, les «autochtones» ont détruit les biens de ceux quils appellent les «allogènes».
«Ils ont attaqué le quartier burkinabé, détruit et brûlé nos boutiques, défoncé nos barriques dhuile», raconte Ousmane Sawadogo, le vieux chef de limportante communauté burkinabée de la région.
Traumatisés, plusieurs centaines détrangers principalement des Burkinabés et des Maliens ont cherché refuge dans leur pays dorigine ou dans dautres régions ivoiriennes plus hospitalières. Le roi de Bonoua a enjoint les immigrés d«abandonner la culture de lananas», principale ressource du département. «Plusieurs jeunes Abourés ont fait le tour des plantations et ont vérifié si les étrangers qui nétaient pas partis poursuivaient ces cultures. Si tel était le cas, ils plantaient des piquets sur lesquels ils accrochaient des morceaux de tissu rouge. Puis, ils revenaient saccager les champs», raconte Boukari Sawadogo, le fils dOusmane.
Ladministration française encourageait larrivée de migrants
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Côte-dIvoire
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Bonoua nest pas un cas isolé. Les conflits fonciers opposaient, dans le passé, autochtones et Ivoiriens venus dautres régions. Aujourdhui, ce sont les conflits entre nationaux et étrangers qui sont la cause la plus fréquente des violents affrontements. Fin 1999, plus de 20 000 Burkinabés ont quitté, par cars entiers, la région de Tabou, dans le sud-ouest du pays, à la suite dun contentieux entre un immigré et un paysan de la région, concernant le titre de propriété dune terre, qui a dégénéré en un affrontement meurtrier.A Blolequin, dans lextrême ouest, les mêmes causes ont produit les mêmes effets: six personnes, dont un gendarme, sont mortes lors dincidents au début de lannée 2001. Ladministration a toutefois maintenu les étrangers sur place, contre lavis des élus locaux et malgré les protestations de la population.
Comment expliquer cette poussée de xénophobie au «pays de lhospitalité», selon les paroles de lhymne national? Jusquà la fin de la période coloniale, en 1960, ladministration française encourageait larrivée de migrants en provenance du Sahel pour développer lagriculture.
Côte-dIvoire : les chiffres clés
Population (millions): 16
Superficie (milliers de km2): 322
Revenu national
par habitant ($): 1 654
Espérance de vie à la naissance (années): 48
Taux dalphabétisation
chez les adultes (%): 46
Population de moins
de 15 ans (%): 43
Sources: Banque mondiale, PNUD, 1999. |
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Sous le long régime de Félix Houphouët-Boigny, le «père de la nation» ivoirienne, le mouvement sest poursuivi. «La terre appartient à celui qui la met en valeur», proclamait le «président-planteur», venu à la politique par le syndicalisme agricole. «Il naurait jamais été possible de faire de la Côte-dIvoire le premier producteur de cacao au monde avec la seule main duvre ivoirienne», souligne Jean-Paul Chausse, un expert de la Banque mondiale.
Aujourdhui, les étrangers représenteraient 26 % de la population du pays, selon les chiffres officiels, plus de 35 %, selon dautres estimations. Cest lun des taux les plus élevés au monde. Pendant la période de prospérité qui sest achevée, pour ce fidèle allié du bloc occidental, avec la fin de la Guerre froide, la cohabitation a été plutôt paisible. Elle sest dégradée avec la récession. La réussite des nouveaux arrivés irrite les «maîtres de la terre».
«Ils disent que nous sommes devenus riches, que nous avons de grosses voitures et que nous ne les respectons plus. Ils disent quils ne veulent plus nous voir avec leurs filles: si un étranger est surpris avec une Abourée, il doit payer une amende de 150 000 FCFA (1 500 F)», explique Boukari Sawadogo. «Avant, les Burkinabés ne revendiquaient rien, ils acceptaient de travailler pour nous», bougonne Niamkey Eloi, planteur ivoirien vivant à Asse.
Saturation foncière
Avec la crise économique et la rigueur imposée par les institutions financières internationales, bon nombre dIvoiriens ne trouvent plus de travail en ville, dans ladministration ou dans le secteur privé. Ils se replient vers la terre. «On observe alors un fait nouveau, dû à la saturation foncière: cest la concurrence pour laccession à la terre. Aujourdhui, beaucoup de pères ne lèguent quun ou deux hectares à leurs enfants, parce quils ont déjà vendu la plus grande partie de leur patrimoine», explique Jean-Paul Chausse. Lextension des villes et la déforestation amplifient le phénomène.
«Le xénophobe est celui qui na pas foi dans les vertus de son propre peuple.»
Jorge Luis Borges, écrivain argentin (1899-1986)
A Bonoua, en pays Akan, la règle du matriarcat complique la situation. «Des jeunes gens déscolarisés, qui reviennent au village, découvrent que les terres de leurs parents sont entre les mains de leurs oncles maternels, qui en sont les héritiers selon le droit coutumier. Ils ne lacceptent pas, mais ne peuvent se retourner contre leurs oncles. Ils reportent alors leur agressivité contre les étrangers à qui les terres ont été louées», analyse la sous-préfète, Julie Aka Sonoh.
LAfrique des expulsions massives
1958 Côte-dIvoire: expulsion de 10 000 Dahoméens (Béninois).
1969 Ghana: départ de près dun million de personnes.
1983 Nigeria: départ de 1,5 million de ressortissants de pays de lAfrique de lOuest.
1985 Nigeria: expulsion de 700 000 Ghanéens, Nigériens
1985 Côte-dIvoire: expulsion de 10 000 Ghanéens.
1993 Afrique du Sud: expulsion denviron 80 000 Mozambicains.
1994 Afrique du Sud: expulsion de 90 000 ressortissants africains.
1995 Gabon: départ forcé de 55 000 étrangers.
1998 Ethiopie: expulsion de 50 000 Erythréens. |
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Cest dans ce contexte social explosif, que le successeur de Houphouët-Boigny, Henri Konan Bédié, renversé à la fin de 1999 par un coup dEtat militaire, lance le concept d«ivoirité».Volonté de créer une identité commune à la soixantaine dethnies du pays pour les uns, repli nationaliste pour les autres, l«ivoirité» a aussi une fonction politique immédiate: elle doit servir à écarter de la compétition électorale le rival le plus sérieux, ancien protégé, lui aussi, du «père de la nation»: Alassane Ouattara. Economiste et ex-premier ministre, il est né en Côte-dIvoire, mais a étudié au Burkina Faso voisin et a travaillé pour le compte de ce pays.
A Abidjan, le débat politique se focalise sur la question des étrangers. Accusés dêtre la cinquième colonne du Rassemblement des républicains (RDR), le parti dAlassane Ouattara, ils servent de boucs émissaires lors de la tumultueuse campagne électorale qui suit le renversement du général Gueï, en octobre 2000.
Dans les campagnes, la question foncière reste explosive. Elu président, Laurent Gbagbo, le leader du Front populaire ivoirien (FPI, social-démocrate), veut désamorcer cette bombe. Pour y parvenir, il fait appliquer le code foncier rural déjà voté à lunanimité par lAssemblée nationale en 1998. Selon ses dispositions, les nationaux sont propriétaires des terres, les étrangers peuvent cependant les exploiter.
La loi sinspire largement des différents droits coutumiers selon lesquels, le plus souvent, comme lexplique Jean-Paul Chausse, «la terre appartient aux ancêtres. On peut donc vendre le droit daccès, mais pas le sol. Dans le Sud-Ouest, par exemple, laccès au foncier est plus facile. Les étrangers ont pu négocier quelque chose qui sapproche de la propriété privée».
Désormais, les étrangers ayant acquis des terres en bénéficient jusquà leur décès; par la suite, leurs enfants peuvent les exploiter en payant un loyer à lEtat. Le président burkinabé, Blaise Compaoré, sest récemment inquiété de cette loi, qui pourrait déposséder ses compatriotes des terres quils ont mises en valeur. «Cette législation a de bons côtés et dautres dangereux. Elle a pour ambition de clarifier les choses et de provoquer des arbitrages. Appliquée vertueusement, elle peut régler bien des problèmes. Si elle est dévoyée, elle peut envenimer les tensions», précise Jean-Paul Chausse.
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Driss El Yazami*: En Afrique noire, les pouvoirs manipulent l«ethnicisme»
Au début des années 70, le nombre de réfugiés en Afrique noire avoisine les 700 000 personnes. Vingt ans plus tard, il dépasse les six millions1. Près dun réfugié sur trois dans le monde est aujourdhui africain. Et pour avoir une idée de lampleur des déplacements forcés et de la déstabilisation des populations, qui ont frappé lAfrique durant ces dernières décennies plus que toute autre région du monde, il faut y ajouter les déplacés internes (autour de sept millions) et les flux, traditionnels ou nouveaux, dimmigration économique, que lon a peine à cerner.
Cest dans ce contexte quil faut situer les crises xénophobes qui ont touché plus dun pays dAfrique noire (voir encadré ci-dessus). Plus que les sécheresses périodiques, qui jettent sur les routes de lexil des centaines de milliers de personnes, ce sont donc les évolutions géopolitiques internes aux Etats et entre les Etats, qui sont à lorigine de ces transferts de populations et des violations des droits de lhomme auxquels ils donnent lieu.
Bien évidemment, larrivée massive et brusque de centaines de milliers détrangers dans un pays africain voisin, qui nourrit difficilement sa population, peut être source de tensions et de rejet. Pourtant, ce qui frappe, cest la générosité de fait des pays africains de premier asile. Ainsi, dans les années 1990, la Guinée et la Côte-dIvoire ont reçu, ensemble, plus dun million de personnes chassées par les conflits internes du Libéria et de la Sierra Leone. Dix ans plus tard, la majorité dentre elles na toujours pas pu regagner son pays dorigine ni trouver une terre dasile définitive.
Ces deux conflits sont, dans une grande mesure, emblématiques. On y trouve, comme souvent, une «facette ethnique», mais aussi la volonté de contrôle de ressources économiques, qui est à lorigine des conflits et finance laffrontement: la contrebande de bois (Libéria) et le trafic de diamants (Sierra Leone), avec la complicité active de sociétés internationales.
Dans les deux cas, les protagonistes, soutenus par des parties étrangères, Etats voisins ou même éloignés, font déborder le conflit hors du territoire national, les camps de réfugiés servant de points dappui pour de nouvelles revanches. Le climat dinsécurité qui y règne souvent, léloignement de toute perspective dinstallation définitive dans un pays daccueil plus riche, le désintérêt, voire le désengagement de la communauté internationale contrairement, par exemple, au Kosovo ou au Timor oriental , nourrissent à leur tour lesprit de revanche et facilitent lembrigadement pour une relance des conflits
et de nouveaux exodes.
Plus quà une «fatalité ethniciste», cest donc à cette déstabilisation profonde des populations quil faut rapporter la xénophobie africaine. Les Etats, fragiles dès leur création, car leurs territoires nationaux ne correspondent que rarement aux réalités historiques et culturelles, le sont en plus par la corruption et leur incapacité à assurer un développement. Après les «conflits par pays interposés» de laffrontement Est-Ouest, les nouveaux conflits, instrumentalisés par des Etats africains plus puissants que les autres, exploitent la dimension ethnique et lui donnent une charge de haine et de rejet, qui est loin dêtre spontanée. Cest, en fin de compte, «la conquête du pouvoir», pour laquelle «saffrontent souvent sans merci
les groupes, les tendances et les clans»2, qui actionne ce ressort identitaire.
Ainsi maquillés en «guerres tribales», ces conflits et leurs cortèges de violations et de haines peuvent alors perdurer sans que la conscience internationale ne sen ressente ni profondément émue ni réellement responsable. Le génocide au Rwanda, qui puisait aux mêmes origines, en apporta la preuve la plus cruelle.
* Secrétaire général de Fédération internationale des droits de lhomme (FIDH).
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1. Les réfugiés dans le monde 2000, HCR-Editions Autrement, Paris, 2000.
2. Géodynamique des migrations internationales, Gildas Simon, PUF, Paris, 1995.

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