aidh.org
Photo Dossiers



>Retour

__La forteresse Europe entrouvre ses portes

Ivan Briscoe, journaliste au Courrier de l'UNESCO.

Selon tous les experts, l’Union européenne a besoin d’immigrants. Ses responsables l’admettent, mais craignent les réactions xénophobes.

© P. den Blanken/Panos Pictures, Londres
P. den Blanken/Panos Pictures, Londres

Recherche de passagers clandestins à Calais (France).

Quand Huzefa Hundekari a décidé de changer d’horizon, l’Europe de l’Ouest lui a ouvert ses portes. Encouragé par la bienveillance des services de l’immigration et par la perspective d’un salaire alléchant, ce jeune Indien de 29 ans, cadre dans une multinationale de l’informatique, s’est très vite installé à Francfort (RFA). «La procédure est simple. On vous demande une série de papiers et, 15 à 20 jours plus tard, vous recevez votre permis de travail», explique-t-il.

Du point de vue des occupants d’un squat situé au cœur de Paris, l’expérience d’Huzefa Hundekari relève du conte de fées. Voici dix ans, Mamadou Traoré, âgé aujourd’hui de 35 ans, quittait le Mali en quête d’une vie nouvelle. Après trois mois et des milliers de kilomètres dans le désert, une traversée de l’Algérie à l’aube de la guerre civile et un périple en Méditerranée sur une embarcation sommaire, il arrivait à Paris sans un sou et sans relations.

Fermée aux pauvres et aux persécutés

Les difficultés de son odyssée n’ont pas fléchi les services français de l’immigration. Sa demande de permis de séjour a été rejetée trois fois. Aujourd’hui, il vit dans ce squat où 350 clandestins attendent, comme lui, d’être fixés sur leur sort. «A tout instant, dit-il, on peut vous arrêter et vous expulser. Il faut toujours se préparer au pire.»Up

Ces deux expériences reflètent la diversité de l’immigration en Europe. Alors qu’Huzefa Hundekari a bénéficié de la pénurie de cadres dans la nouvelle économie, Mamadou Traoré et les quelque quatre millions d’immigrés clandestins de l’Union européenne vivent au jour le jour, rejetés par les gouvernements et les citoyens de leurs pays d’accueil.

© Moctar/SIPA, Paris

Concert dans un foyer de travailleurs immigrés à Montreuil en banlieue parisienne.

Ouverte à la main-d’œuvre qualifiée, fermée aux pauvres et même aux persécutés, l’Europe de l’Ouest élabore une nouvelle politique d’accueil. «On ne considère plus l’immigration uniquement comme un fardeau. C’est aussi un enrichissement», affirme Rita Süssmuth, responsable d’une commission officielle, en Allemagne, qui propose d’accorder jusqu’à 200 000 visas par an, de préférence aux «meilleurs cerveaux». Pour la première fois depuis trente ans, des Etats européens reconnaissent l’utilité économique des étrangers. Mais, si l’on évalue les immigrés en fonction de leur utilité, qu’advient-il de leur statut?

«L’Europe n’échappe pas au destin de toute région connaissant une croissance rapide: la nécessité d’importer de la main-d’œuvre», écrit la sociologue américaine Saskia Sassen dans son livre Guests and Aliens (Invités et étrangers). L’histoire européenne des 200 dernières années a connu de nombreux mouvements de populations, souvent accompagnés de poussées xénophobes. Au XIXe siècle, Polonais, Slaves et Juifs ont émigré vers l’Ouest en grand nombre, accueillis avec méfiance par des pays qui se montraient moins réticents à envoyer leurs propres habitants peupler les colonies ou à expédier 50 millions d’entre eux outre-Atlantique, avant 1914. Après les politiques raciales dévastatrices des années 30 et 40, la reconstruction de l’après-guerre incita l’Europe à intégrer la main-d’œuvre étrangère avec moins de remous. Elle allait ainsi recruter près de 70 millions de travailleurs (y compris ceux qui sont ensuite rentrés chez eux) en Asie, en Afrique et au Moyen-Orient.

Avec le ralentissement économique des années 1970, l’entrée fut bientôt réservée aux regroupements familiaux et aux demandeurs d’asile. En France, en Allemagne et en Grande-Bretagne, le chômage et les préjugés alimentèrent les protestations de la droite extrémiste qui, agitant la menace de la «submersion» par l’étranger, séduisit une frange notable de l’opinion.Up

Les dirigeants politiques gardent en tête les leçons de ces décennies. Le dynamisme de l’économie a beau restreindre l’audience des extrémistes, la maîtrise des quotas demeure un aspect décisif des politiques de l’immigration. Pour les ministres de l’Union européenne, il s’agit avant tout de fermer les écoutilles, de réduire les demandes d’asile (390 000 en 2000) et d’intercepter les clandestins au motif de garantir la sécurité des immigrants légaux.

«Je suis de la couleur de ceux qu’on persécute.»
Alphonse de Lamartine, poète français (1790-1869)

«Les responsables européens en charge de cette question sont issus des divers ministères de l’Intérieur et de la Justice, explique Virginie Guiraudon, spécialiste des politiques de l’immigration à l’Université de Lille. Pour eux, “politique” de l’immigration signifie “contrôle” de l’immigration. Aussi longtemps qu’ils se donneront cette mission, les mesures porteront immanquablement sur l’immigration irrégulière, la répression aux frontières ou la restriction du droit d’asile.»

Malgré cela, le flux des entrées ne semble pas avoir diminué. Il y aurait aujourd’hui 21 millions de réfugiés dans le monde, chassés de leur pays par des guerres ou des crises politiques majeures. Si l’Europe n’en recueille qu’une petite minorité, l’essor des médias et des moyens de transport, ainsi que l’accroissement des inégalités entre l’Europe et les pays en développement (première cause de l’émigration massive), incitent au départ un nombre toujours plus grand de candidats, comme Mamadou Traoré.

Faciliter leur accueil, affirment les responsables politiques, c’est prendre le risque de raviver la droite extrême. En Belgique, par exemple, le Vlaams Blok, un parti nationaliste flamand fondé en 1977, prône la fermeture totale des frontières, le renvoi immédiat des immigrés clandestins et l’expulsion expéditive des étrangers coupables de délits. Les immigrés «ne s’intègrent pas», déclare Philippe Van Der Sande, porte-parole de ce parti qui, à Anvers, a remporté 33 % des voix aux élections de 1999. «Ils n’apprennent pas notre langue et ne s’intéressent pas à notre culture. Ils ne cherchent que de l’argent facile.»

Une légitimité économique

Ces discours se répètent dans tous les pays européens et même au niveau gouvernemental, en Autriche. Avec, partout, la même évolution: le nationalisme arrogant des générations précédentes a laissé place à une attitude défensive. M. Van Der Sande soutient que son parti n’est pas raciste mais défend les acquis de la société flamande: «La qualité de notre système d’aide sociale est connue. Si nous donnons l’impression d’accueillir qui veut, des millions de gens viendront chez nous».Up

Pour la nouvelle extrême droite européenne – et pour une part significative de l’opinion en France, en Belgique, en Allemagne et en Scandinavie – l’immigré serait cupide, paresseux et criminel. Au mieux, ce serait un voleur d’emploi, profitant des avantages d’une société prospère. Comme le remarquent de nombreux commentateurs, la rhétorique de l’extrême droite sur l’immigration ne diffère plus de celle de certains gouvernements qu’en termes de degré.

Ironiquement, c’est aujourd’hui sur le terrain économique que l’immigration trouve sa légitimité. Loin de menacer la protection sociale, les immigrés contribueraient à préserver le niveau de vie d’une Europe vieillissante. Selon la Division de la population des Nations unies, il faudrait 13,5 millions de nouveaux immigrés par an en Europe pour assurer la stabilité du rapport entre salariés et retraités.

Des contradictions intenables

Des entreprises réclament d’urgence le libre accès au marché mondial de l’emploi. En Allemagne, la pénurie de main-d’œuvre dans les nouvelles technologies a mis fin au gel de l’immigration, décidé il y a 30 ans. Toute l’Europe suit le mouvement – simplification des formalités en France, accélération de la procédure en Grande-Bretagne… De leur côté, les Etats-Unis, le Canada, l’Australie et le Japon ont révisé à la hausse leurs quotas réservés aux spécialistes de l’informatique. Dans ce secteur, sauf récession, la libre circulation des hommes accompagne celle des produits.

L’Europe n’est pas seulement en manque d’experts. Elle a aussi besoin de bras pour des travaux plus ingrats. Et, dans ce domaine, les contradictions de sa politique d’immigration deviennent intenables. Certains pays ont adopté un régime de quotas: en 2001, l’Italie accorde 83 000 visas à des ouvriers agricoles, l’Espagne accepte des femmes de ménage immigrées. Mais on sait d’où viendra l’essentiel de cette main d’œuvre à bas prix. «Dans le bâtiment, la sous-traitance et l’agriculture, c’est partout pareil. On sait bien que seuls les clandestins acceptent de cueillir les asperges», ironise Virginie Guiraudon.

Mamadou Traoré s’est vu refuser son visa par trois fois, mais jamais les autorités françaises ne l’ont empêché de travailler, ni de cotiser pour des services sociaux dont il ne peut bénéficier. «Fermer les frontières sert surtout à fabriquer des esclaves, estime Jean-Pierre Alaux, membre du GISTI, une ONG parisienne d’aide aux immigrés. Les immigrants arrivent quand même à passer, comme le savent très bien tous les ministres de l’Intérieur et tous les employeurs.»Up

L’ouverture des frontières, sans autre règle que le libre jeu du marché, est-elle la meilleure façon de favoriser l’intégration sociale? C’est la question essentielle à laquelle sont confrontés l’opinion et les gouvernements européens. Les récentes émeutes survenues dans plusieurs villes du nord de l’Angleterre démontrent que des communautés déjà anciennes ne sont toujours pas intégrées. De nombreux partisans de l’immigration craignent que la nouvelle ouverture économique ne renforce un racisme profondément ancré. «La mentalité européenne conserve un certain nombre de valeurs aussi anciennes que la traite négrière, affirme Jean-Pierre Alaux. Pour nous, le Sud reste une ressource en matières premières.»

En 2000, à El Ejido, une ville espagnole, on a vu comment ces préjugés pouvaient s’exprimer, quand le meurtre d’une Espagnole par un ouvrier marocain déséquilibré a déclenché des émeutes anti-immigrés. Depuis des années, les Maghrébins contribuent à la prospérité de cette région. Ces clandestins vivent à l’écart, souvent dans des cabanes sans eau ni électricité. Rétribués misérablement, ils subissent le mépris de nombreux propriétaires agricoles.

«Comment être accepté ? se demande Mamadou Traoré. Même si on le pouvait, est-ce qu’on a vraiment envie de renoncer à son identité, de se blanchir la peau et de devenir chrétien ?» S’il existe une relative harmonie raciale dans certaines grandes villes européennes, la discrimination culturelle et la ségrégation économique, dont El Ejido est une manifestation extrême, restent des obstacles considérables. Tous les éléments des politiques européennes – fermer les frontières, réduire l’immigration à des considérations économiques, établir des quotas et limiter les droits de résidence permanente, même pour le personnel hautement qualifié – contribuent à accréditer l’idée que les étrangers sont des citoyens de deuxième ordre et des parasites en puissance. Comme le souligne Virginie Guiraudon, la Suisse, qui a beaucoup utilisé les quotas pour des emplois à court terme, est aussi l’un des derniers Etats à s’être doté d’une législation sur l’intégration.

Mais il reste beaucoup d’inconnues. Le problème des retraites sera-t-il aussi grave que le prévoient les Nations unies ? La libre circulation dans l’Europe élargie va-t-elle accroître les préjugés à l’encontre des émigrés extérieurs à l’Union européenne ou les atténuer ? Une forte récession entraînerait-elle un violente réaction contre les immigrés, y compris les plus diplômés ? Ce sont toutes ces questions que résume un vieil adage : «on a fait venir des travailleurs et on se retrouve avec des gens».

Diabolisation des demandeurs d’asile 

Dans la plupart des pays développés, seul le statut de réfugié politique assure une présence légale aux immigrants. En 2000, on recensait ainsi 390 000 demandes d’asile en Europe. Selon les prévisions du Haut-commissariat aux réfugiés des Nations unies, les chiffres devraient être similaires en 2001, l’Allemagne et la Grande-Bretagne restant les deux principales destinations des demandeurs d’asile, dont les plus forts contingents proviennent d’Afghanistan, de Turquie et d’Irak.

Les pays européens ont mis en place des contrôles stricts à leurs frontières et rejettent jusqu’à 90% des demandes d’asile, au motif que la motivation des candidats est d’abord économique. Jack Straw, le ministre britannique des Affaires étrangères, propose même de réviser la Convention de Genève pour mettre fin à ce qu’il considère être un abus. Chaque jour, des dizaines de personnes franchissent le détroit de Gibraltar; un navire transportant 908 Kurdes s’échouait, en février, sur une plage du sud de la France; seize Roumains ont été arrêtés, début août, cachés sous le train Eurostar… En Europe, les nouveaux arrivants sont confrontés à la prison (on compte 2 000 demandeurs d’asile dans les prisons britanniques), au travail au noir, à la non-existence légale… Arun Kundnani, de l’ONG anglaise Campaign Against Racism and Fascism, parle d’une «diabolisation officielle des demandeurs d’asile», qui, dit-il, encourage le racisme.
Up