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__La forteresse Europe entrouvre ses portes Ivan Briscoe, journaliste au Courrier de l'UNESCO. Selon tous les experts, lUnion européenne a besoin dimmigrants. Ses responsables ladmettent, mais craignent les réactions xénophobes.
Du point de vue des occupants dun squat situé au cur de Paris, lexpérience dHuzefa Hundekari relève du conte de fées. Voici dix ans, Mamadou Traoré, âgé aujourdhui de 35 ans, quittait le Mali en quête dune vie nouvelle. Après trois mois et des milliers de kilomètres dans le désert, une traversée de lAlgérie à laube de la guerre civile et un périple en Méditerranée sur une embarcation sommaire, il arrivait à Paris sans un sou et sans relations. Fermée aux pauvres et aux persécutésLes difficultés de son odyssée nont pas fléchi les services français de limmigration. Sa demande de permis de séjour a été rejetée trois fois. Aujourdhui, il vit dans ce squat où 350 clandestins attendent, comme lui, dêtre fixés sur leur sort. «A tout instant, dit-il, on peut vous arrêter et vous expulser. Il faut toujours se préparer au pire.» Ces deux expériences reflètent la diversité de limmigration en Europe. Alors quHuzefa Hundekari a bénéficié de la pénurie de cadres dans la nouvelle économie, Mamadou Traoré et les quelque quatre millions dimmigrés clandestins de lUnion européenne vivent au jour le jour, rejetés par les gouvernements et les citoyens de leurs pays daccueil.
«LEurope néchappe pas au destin de toute région connaissant une croissance rapide: la nécessité dimporter de la main-duvre», écrit la sociologue américaine Saskia Sassen dans son livre Guests and Aliens (Invités et étrangers). Lhistoire européenne des 200 dernières années a connu de nombreux mouvements de populations, souvent accompagnés de poussées xénophobes. Au XIXe siècle, Polonais, Slaves et Juifs ont émigré vers lOuest en grand nombre, accueillis avec méfiance par des pays qui se montraient moins réticents à envoyer leurs propres habitants peupler les colonies ou à expédier 50 millions dentre eux outre-Atlantique, avant 1914. Après les politiques raciales dévastatrices des années 30 et 40, la reconstruction de laprès-guerre incita lEurope à intégrer la main-duvre étrangère avec moins de remous. Elle allait ainsi recruter près de 70 millions de travailleurs (y compris ceux qui sont ensuite rentrés chez eux) en Asie, en Afrique et au Moyen-Orient. Avec le ralentissement économique des années 1970, lentrée fut bientôt réservée aux regroupements familiaux et aux demandeurs dasile. En France, en Allemagne et en Grande-Bretagne, le chômage et les préjugés alimentèrent les protestations de la droite extrémiste qui, agitant la menace de la «submersion» par létranger, séduisit une frange notable de lopinion. Les dirigeants politiques gardent en tête les leçons de ces décennies. Le dynamisme de léconomie a beau restreindre laudience des extrémistes, la maîtrise des quotas demeure un aspect décisif des politiques de limmigration. Pour les ministres de lUnion européenne, il sagit avant tout de fermer les écoutilles, de réduire les demandes dasile (390 000 en 2000) et dintercepter les clandestins au motif de garantir la sécurité des immigrants légaux. «Je suis de la couleur de ceux quon persécute.» «Les responsables européens en charge de cette question sont issus des divers ministères de lIntérieur et de la Justice, explique Virginie Guiraudon, spécialiste des politiques de limmigration à lUniversité de Lille. Pour eux, politique de limmigration signifie contrôle de limmigration. Aussi longtemps quils se donneront cette mission, les mesures porteront immanquablement sur limmigration irrégulière, la répression aux frontières ou la restriction du droit dasile.» Malgré cela, le flux des entrées ne semble pas avoir diminué. Il y aurait aujourdhui 21 millions de réfugiés dans le monde, chassés de leur pays par des guerres ou des crises politiques majeures. Si lEurope nen recueille quune petite minorité, lessor des médias et des moyens de transport, ainsi que laccroissement des inégalités entre lEurope et les pays en développement (première cause de lémigration massive), incitent au départ un nombre toujours plus grand de candidats, comme Mamadou Traoré. Faciliter leur accueil, affirment les responsables politiques, cest prendre le risque de raviver la droite extrême. En Belgique, par exemple, le Vlaams Blok, un parti nationaliste flamand fondé en 1977, prône la fermeture totale des frontières, le renvoi immédiat des immigrés clandestins et lexpulsion expéditive des étrangers coupables de délits. Les immigrés «ne sintègrent pas», déclare Philippe Van Der Sande, porte-parole de ce parti qui, à Anvers, a remporté 33 % des voix aux élections de 1999. «Ils napprennent pas notre langue et ne sintéressent pas à notre culture. Ils ne cherchent que de largent facile.» Une légitimité économiqueCes discours se répètent dans tous les pays européens et même au niveau gouvernemental, en Autriche. Avec, partout, la même évolution: le nationalisme arrogant des générations précédentes a laissé place à une attitude défensive. M. Van Der Sande soutient que son parti nest pas raciste mais défend les acquis de la société flamande: «La qualité de notre système daide sociale est connue. Si nous donnons limpression daccueillir qui veut, des millions de gens viendront chez nous». Pour la nouvelle extrême droite européenne et pour une part significative de lopinion en France, en Belgique, en Allemagne et en Scandinavie limmigré serait cupide, paresseux et criminel. Au mieux, ce serait un voleur demploi, profitant des avantages dune société prospère. Comme le remarquent de nombreux commentateurs, la rhétorique de lextrême droite sur limmigration ne diffère plus de celle de certains gouvernements quen termes de degré. Ironiquement, cest aujourdhui sur le terrain économique que limmigration trouve sa légitimité. Loin de menacer la protection sociale, les immigrés contribueraient à préserver le niveau de vie dune Europe vieillissante. Selon la Division de la population des Nations unies, il faudrait 13,5 millions de nouveaux immigrés par an en Europe pour assurer la stabilité du rapport entre salariés et retraités. Des contradictions intenablesDes entreprises réclament durgence le libre accès au marché mondial de lemploi. En Allemagne, la pénurie de main-duvre dans les nouvelles technologies a mis fin au gel de limmigration, décidé il y a 30 ans. Toute lEurope suit le mouvement simplification des formalités en France, accélération de la procédure en Grande-Bretagne De leur côté, les Etats-Unis, le Canada, lAustralie et le Japon ont révisé à la hausse leurs quotas réservés aux spécialistes de linformatique. Dans ce secteur, sauf récession, la libre circulation des hommes accompagne celle des produits. LEurope nest pas seulement en manque dexperts. Elle a aussi besoin de bras pour des travaux plus ingrats. Et, dans ce domaine, les contradictions de sa politique dimmigration deviennent intenables. Certains pays ont adopté un régime de quotas: en 2001, lItalie accorde 83 000 visas à des ouvriers agricoles, lEspagne accepte des femmes de ménage immigrées. Mais on sait doù viendra lessentiel de cette main duvre à bas prix. «Dans le bâtiment, la sous-traitance et lagriculture, cest partout pareil. On sait bien que seuls les clandestins acceptent de cueillir les asperges», ironise Virginie Guiraudon. Mamadou Traoré sest vu refuser son visa par trois fois, mais jamais les autorités françaises ne lont empêché de travailler, ni de cotiser pour des services sociaux dont il ne peut bénéficier. «Fermer les frontières sert surtout à fabriquer des esclaves, estime Jean-Pierre Alaux, membre du GISTI, une ONG parisienne daide aux immigrés. Les immigrants arrivent quand même à passer, comme le savent très bien tous les ministres de lIntérieur et tous les employeurs.» Louverture des frontières, sans autre règle que le libre jeu du marché, est-elle la meilleure façon de favoriser lintégration sociale? Cest la question essentielle à laquelle sont confrontés lopinion et les gouvernements européens. Les récentes émeutes survenues dans plusieurs villes du nord de lAngleterre démontrent que des communautés déjà anciennes ne sont toujours pas intégrées. De nombreux partisans de limmigration craignent que la nouvelle ouverture économique ne renforce un racisme profondément ancré. «La mentalité européenne conserve un certain nombre de valeurs aussi anciennes que la traite négrière, affirme Jean-Pierre Alaux. Pour nous, le Sud reste une ressource en matières premières.» En 2000, à El Ejido, une ville espagnole, on a vu comment ces préjugés pouvaient sexprimer, quand le meurtre dune Espagnole par un ouvrier marocain déséquilibré a déclenché des émeutes anti-immigrés. Depuis des années, les Maghrébins contribuent à la prospérité de cette région. Ces clandestins vivent à lécart, souvent dans des cabanes sans eau ni électricité. Rétribués misérablement, ils subissent le mépris de nombreux propriétaires agricoles. «Comment être accepté ? se demande Mamadou Traoré. Même si on le pouvait, est-ce quon a vraiment envie de renoncer à son identité, de se blanchir la peau et de devenir chrétien ?» Sil existe une relative harmonie raciale dans certaines grandes villes européennes, la discrimination culturelle et la ségrégation économique, dont El Ejido est une manifestation extrême, restent des obstacles considérables. Tous les éléments des politiques européennes fermer les frontières, réduire limmigration à des considérations économiques, établir des quotas et limiter les droits de résidence permanente, même pour le personnel hautement qualifié contribuent à accréditer lidée que les étrangers sont des citoyens de deuxième ordre et des parasites en puissance. Comme le souligne Virginie Guiraudon, la Suisse, qui a beaucoup utilisé les quotas pour des emplois à court terme, est aussi lun des derniers Etats à sêtre doté dune législation sur lintégration. Mais il reste beaucoup dinconnues. Le problème des retraites sera-t-il aussi grave que le prévoient les Nations unies ? La libre circulation dans lEurope élargie va-t-elle accroître les préjugés à lencontre des émigrés extérieurs à lUnion européenne ou les atténuer ? Une forte récession entraînerait-elle un violente réaction contre les immigrés, y compris les plus diplômés ? Ce sont toutes ces questions que résume un vieil adage : «on a fait venir des travailleurs et on se retrouve avec des gens». |