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__Les «forteresses blanches» de la planète cyber


Les Back, professeur et directeur du Center for Urban and Community Research du Goldsmiths College de Londres. Cet article est un extrait légèrement modifié d’un livre dont il est coauteur (avec Vron Ware): The Trouble with Whiteness [Le problème blanc, titre provisoire], à paraître en 2001 aux Presses de l’Université de Chicago.

Le racisme sur Internet prend de nouvelles formes : de brillants experts y font désormais cause commune avec les skinheads. Ces nouveaux réseaux sont-ils encore plus dangereux ?

En 1999, les attentats racistes de David Copeland...

En 1999, les attentats racistes de David Copeland, en Angleterre, ont fait plusieurs morts. Le terroriste avait trouvé la recette de ses bombes sur le Net.

Gueule de bois. Après avoir encensé Internet, ce Nirvana numérique où allaient s’épanouir la démocratie et la liberté d’expression, on découvre sa face cachée: non seulement les racistes et les xénophobes y diffusent leur propagande, mais ils y construisent aussi des réseaux internationaux pour affûter leurs armes et leurs haines. Or, si une avalanche d’articles au ton horrifié dénonce la marée montante des documents racistes en ligne, on continue à éluder la question de fond: avec Internet, le racisme prend-il de nouvelles formes ?

La littérature actuelle s’intéresse quasi exclusivement au nombre de sites Web, forums de discussion et autres chats qui relayent dans le cyberespace les messages d’organisations comme le Ku Klux Klan, la Résistance aryenne blanche ou le Parti national britannique. Au milieu des années 90, ces organisations ont été les premières à s’emparer d’Internet, ce média non contrôlé et accessible à faible coût. C’est certain: il existe de plus en plus de sites et de forums, mais bien malin celui qui pourrait avancer un chiffre. Pour enquêter sur le cyberracisme, il faut être à la fois fin limier, détecteur de mensonges et déchiffreur de codes secrets. Car les documents en ligne se croisent comme dans un bal numérique, où l’on avance masqué. Et au rythme où les pages vont et viennent, se limiter à compter et à recompter les adresses Web n’a guère de sens. Tous les experts sont cependant d’accord sur un point: il existerait plusieurs centaines de sites racistes, peut-être jusqu’à 3 000.Up

Le débat sur le cyberracisme s’est focalisé sur la censure: on a dit que les fournisseurs d’accès à Internet pourraient refuser ce triste usage de leurs serveurs en installant des filtres qui bloqueraient l’ouverture des principaux sites racistes. Mais il est pratiquement impossible de réglementer le réseau tout entier. Condamnée par les partisans de la liberté d’expression et brouillée par la difficulté de tracer les limites du «moralement acceptable à dire», la discussion sur la censure s’est enlisée. Pendant qu’on polémique, ou oublie le problème crucial: qu’est-ce qui attire les gens dans l’univers raciste d’Internet ?

«Etre fier d’etre blanc, dans le monde entier» : voilà le slogan avec lequel, le 27 mars 1995, l’Américain Don Black a lancé Stormfront, le premier et le plus célèbre des sites racistes. Cet ancien membre du Ku Klux Klan a gagné ses galons informatiques aux frais du contribuable, dans une prison fédérale du Texas : on l’y avait mis au travail obligatoire sur l’ordinateur de la cabine radio, un TRS-80.

Une idée du Blanc qui unit les nationalismes de tous bords

Après sa libération, Black a utilisé ses nouveaux talents pour monter un réseau international autour d’une idée de la race qui fédèrerait les racismes locaux. On peut ainsi lire dans un e-mail adressé à Stormfront: «Je suis un jeune Américain blanc de 20 ans. Mes racines sont depuis 300 ans en Amérique du Nord et plongent en Europe, Normandie, France. Eh bien, je suis fier d’apprendre qu’il existe une organisation de promotion des Blancs.»

En utilisant Internet, les racistes comme Black visent avant tout à répandre une idée du «Blanc» capable d’unir les nationalismes du Vieux Monde (comme ceux d’Europe occidentale ou de Scandinavie) et les diasporas blanches du Nouveau Monde (Etats-Unis, Canada, Afrique du Sud, Australie, Nouvelle-Zélande et certaines régions d’Amérique du Sud). Cette idée du «Blanc» exalte une généalogie raciale fabriquée et en grande partie alimentée par des internautes.Up

En tant que technologie de la mondialisation, Internet peut relier les cultures entre elles. Mais dans sa composante raciste, il diffuse au contraire une idéologie de séparation des races, pour créer des «forteresses blanches» dans le monde virtuel. Les racistes établissent ainsi à vive allure de nouvelles connexions entre les sites d’extrême droite d’Amérique du Nord, d’Europe occidentale et de Scandinavie, même si ceux des Etats-Unis restent les plus sophistiqués et les plus actifs.

Reste à savoir combien d’individus sont entraînés dans le racisme militant par Internet. Alex Curtis, le «loup solitaire de la haine» de San Diego (comme il s’est lui-même rebaptisé), met en ligne le magazine extrémiste Nationalist Observer. Il s’est récemment vanté de «toucher chaque semaine plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de racistes comptant parmi les plus radicaux de la planète». Pour autant, il ne faudrait pas surestimer le problème. Le monde compterait au total entre 5 000 et 10 000 internautes racistes blancs réguliers, répartis en 10 à 20 groupes. Impossible, là encore, d’offrir mieux qu’une hypothèse raisonnable. Les demandes de consultation d’une page Web, par exemple, ne proviennent pas toutes de «sympathisants» : il y a aussi des adversaires, des agences de surveillance, des chercheurs. L’important, c’est que ces maigres effectifs sont très actifs.

Ils utilisent bien sûr Internet pour recruter, mais cherchent aussi à relier les formes «virtuelle» et «réelle» du militantisme. La page Web RaceLink donne par exemple une liste détaillée de contacts dans le monde. L’Aryan Dating Page (actuellement affichée sur Stormfront) est un service d’annonces matrimoniales pour racistes blancs. La plupart des annonceurs sont Américains, mais certaines demandes viennent de pays comme le Brésil, le Canada, les Pays-Bas, la Norvège, le Portugal, le Royaume-Uni, la Slovaquie et l’Australie, et il y a aussi des Blancs d’Afrique du Sud.

Galerie de portraits de militants racistes en ligne

Hommes blancs cherchent femmes blanches.

Hommes blancs cherchent femmes blanches.

Consulter ces petites annonces est intéressant, car les visages qu’on y voit ne ressemblent pas du tout à l’archétype du «raciste». Il y a très peu de Skinheads portant des tatouages nazis. Ces racistes esseulés, en général d’une vingtaine ou d’une trentaine d’années, sont étonnamment prosaïques. Prenons Cathy, 36 ans, qui réside en Pennsylvanie. Cet Etat n’a vraiment rien d’un melting pot interethnique. Pourtant, Cathy «aspire désespérément à passer dans une zone BLANCHE». Sur la photo, elle porte strass et boucles d’oreille scintillantes: «Cette photo est un peu exagérée, précise-t-elle. Quand je m’habille, je ressemble à une princesse aryenne. Mais en fait, je suis comme les autres.» Ou bien Debbie, 19 ans, de Nouvelle-Angleterre, qui écrit: «Je suis une jeune femme du Pouvoir blanc qui cherche quelqu’un de vraiment dévoué au Pouvoir blanc. J’aimerais parler avec des hommes qui ont les mêmes valeurs que moi».Up

Côté hommes, les petites annonces livrent une galerie de portraits tout aussi inattendue. Frank, 48 ans, divorcé, parent isolé à Palo Alto (Californie), écrit: «Aujourd’hui, je suis un père responsable. J’ai mes idées mais je me tiens tranquille, sauf si on me provoque. J’ai des tatouages et je suis à fond pour la race aryenne. Donc, mesdames, j’espère avoir bientôt de vos nouvelles». Frank se présente ici comme une sorte «d’homme à la page» raciste. John Botti, 25 ans, de Los Altos se donne un tout autre profil: celui d’un esprit «brillant» et «bien parti pour réussir». «Je cherche une personne conservatrice et jolie en diable, écrit-il. Et, très important, avec une éducation de qualité.» Voilà les images du fascisme à l’ère numérique: elles ne ressemblent guère à celles du passé. Celle de Max, 36 ans, est particulièrement révélatrice. Ce Canadien, qui se présente comme «un militant de longue date du mouvement», énumère ainsi ses centres d’intérêt: l’anthropologie, l’humour des Monty Python, l’histoire du Titanic, la musique celtique et la reconstitution de scènes de la guerre de Sécession. Max a choisi de présenter une photo où il pose devant son ordinateur : c’est l’image même de la compétence technologique. Dès que je l’ai vue, elle m’a frappé comme une illustration parfaite du nouveau visage du racisme.

Mais ces portraits postmodernes laissent transparaître des identités fragmentées et multiples, peu faites pour la discipline de l’extrémisme politique du «monde réel». Dans cet univers en flux perpétuel, l’engagement raciste s’éteint-il aussi vite que l’ordinateur? Certaines données suggèrent que les cyberracistes ont des rapports assez chaotiques avec le Pouvoir blanc. L’Américain Milton J. Kleim, par exemple, qui s’était autoproclamé «nazi numéro un du Net», a abjuré sa foi politique presque du jour au lendemain. Up

Les cyberracistes se déchirent encore plus

L’engagement de Kleim a commencé en 1993 sur Usenet, un réseau de forums de discussion, quand il était étudiant. Mais il n’a jamais réellement rencontré un membre du mouvement raciste avant 1995. Moins d’un an plus tard, il abandonnait totalement le mouvement. Interviewé par e-mail, il explique: «Le départ a été très dur. […] Je suis devenu, au fond, une “non-personne”. Je n’ai pas vraiment été dénoncé. […] J’ai seulement reçu deux ou trois coups de fil d’insultes, de la part d’adhérents mécontents… Mais le plus triste, c’est que mon passage dans le mouvement a été l’époque la plus exaltante de ma vie. En fait, j’ai quitté le national-socialisme pour la misanthropie.» La culture raciste donnait à Milton Kleim le sentiment d’avoir un but dans l’existence, une identité en ligne, et une solution temporaire à son mal de vivre. Ce même sentiment transparaît souvent lorsqu’on interviewe des cyberracistes.

Il n’y a pas que l’engagement de l’internaute qui soit fragile: les réseaux virtuels le sont aussi. Dans le «monde réel», chaque groupe se constitue généralement autour d’un chef charismatique. Celui-ci décide de forger des alliances, mais elles sont généralement brèves, car des luttes de pouvoir opposent les dirigeants. Dans le cybermonde, ces affrontements semblent survenir plus vite encore. Pour une bonne raison: la fréquence des échanges raccourcit la temps qui s’écoule avant l’explosion. La terrible querelle en ligne entre Harold A. Covington du National Socialist White People’s Party et William L. Pierce de la National Alliance est peut-être le meilleur exemple de ce syndrome. Méditant sur «l’avenir de l’Internet blanc», Covington écrit: «Internet est exploité perfidement, tragiquement, par une nuée scandaleuse de “racistes” bidons ou cinglés. […] Il est à mon avis trop tôt pour mesurer à quel point la démence accompagne, contrarie et affecte l’impact du travail politique sérieux. C’est comme chercher de l’or dans un égout. Les ordures toxiques et l’or sont charriés ensemble, et la question est de savoir combien d’or un individu peut extraire avant d’en être détourné par la puanteur et les miasmes, ou de perdre connaissance, de tomber dans l’égout et de devenir lui-même une ordure».

Le cyberracisme ne lancera pas un mouvement mondial de masse. En ce sens, les nouveaux émules du fascisme et du nazisme ne jouent pas dans la même catégorie que leurs «ancêtres». Mais l’important n’est pas leur nombre. S’il reste assez faible, gardons-nous d’y voir un réconfort. Car de quelle nature est la menace? Le vrai danger pourrait être, à l’ère numérique, la multiplication d’actes terroristes isolés d’inspiration raciste. La série d’attentats à la bombe commis à Londres en 1999 par David Copeland – qui avait trouvé sa «recette» de «bombe à clous» sur Internet – préfigure peut-être la forme que prendra la violence raciste du nouveau millénaire. Ce genre de crimes est le fait d’individus dont les premiers contacts avec le racisme politique passent par un ordinateur.

___Fantasme et réalité

Associant l’intimité et la distance, le cybermonde offre un nouvel espace d’activité aux racistes. Ils ont commencé par adresser des mail bombs, ces courriers envoyés en masse pour bloquer une boîte aux lettres électronique, ou par déverser une cargaison de messages publicitaires pour saturer les systèmes informatiques de leurs victimes. Actuellement, ils utilisent le numérique pour offrir à leurs semblables le «plaisir» d’une violence raciste simulée. Jusqu’à ce que la police intervienne, le site Skinheads USA affichait la photo d’un jeune homme noir, visage plaqué au sol, en train d’être battu et frappé à coups de pied. En brouillant la frontière entre réalité et fantasme, ce type de violence est difficile à saisir, et d’autant plus dangereux.

La cyberculture a aussi redonné vie au «juif international». La dimension universelle d’Internet est une aubaine pour l’idée de complot mondial, composante historique de l’antisémitisme. Les produits «traditionnels» de l’imaginaire raciste circulent aujourd’hui plus que jamais. Up