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__Les «forteresses blanches» de la planète cyber
Le racisme sur Internet prend de nouvelles formes : de brillants experts y font désormais cause commune avec les skinheads. Ces nouveaux réseaux sont-ils encore plus dangereux ?
La littérature actuelle sintéresse quasi exclusivement au nombre de sites Web, forums de discussion et autres chats qui relayent dans le cyberespace les messages dorganisations comme le Ku Klux Klan, la Résistance aryenne blanche ou le Parti national britannique. Au milieu des années 90, ces organisations ont été les premières à semparer dInternet, ce média non contrôlé et accessible à faible coût. Cest certain: il existe de plus en plus de sites et de forums, mais bien malin celui qui pourrait avancer un chiffre. Pour enquêter sur le cyberracisme, il faut être à la fois fin limier, détecteur de mensonges et déchiffreur de codes secrets. Car les documents en ligne se croisent comme dans un bal numérique, où lon avance masqué. Et au rythme où les pages vont et viennent, se limiter à compter et à recompter les adresses Web na guère de sens. Tous les experts sont cependant daccord sur un point: il existerait plusieurs centaines de sites racistes, peut-être jusquà 3 000. Le débat sur le cyberracisme sest focalisé sur la censure: on a dit que les fournisseurs daccès à Internet pourraient refuser ce triste usage de leurs serveurs en installant des filtres qui bloqueraient louverture des principaux sites racistes. Mais il est pratiquement impossible de réglementer le réseau tout entier. Condamnée par les partisans de la liberté dexpression et brouillée par la difficulté de tracer les limites du «moralement acceptable à dire», la discussion sur la censure sest enlisée. Pendant quon polémique, ou oublie le problème crucial: quest-ce qui attire les gens dans lunivers raciste dInternet ? «Etre fier detre blanc, dans le monde entier» : voilà le slogan avec lequel, le 27 mars 1995, lAméricain Don Black a lancé Stormfront, le premier et le plus célèbre des sites racistes. Cet ancien membre du Ku Klux Klan a gagné ses galons informatiques aux frais du contribuable, dans une prison fédérale du Texas : on ly avait mis au travail obligatoire sur lordinateur de la cabine radio, un TRS-80. Une idée du Blanc qui unit les nationalismes de tous bordsAprès sa libération, Black a utilisé ses nouveaux talents pour monter un réseau international autour dune idée de la race qui fédèrerait les racismes locaux. On peut ainsi lire dans un e-mail adressé à Stormfront: «Je suis un jeune Américain blanc de 20 ans. Mes racines sont depuis 300 ans en Amérique du Nord et plongent en Europe, Normandie, France. Eh bien, je suis fier dapprendre quil existe une organisation de promotion des Blancs.» En utilisant Internet, les racistes comme Black visent avant tout à répandre une idée du «Blanc» capable dunir les nationalismes du Vieux Monde (comme ceux dEurope occidentale ou de Scandinavie) et les diasporas blanches du Nouveau Monde (Etats-Unis, Canada, Afrique du Sud, Australie, Nouvelle-Zélande et certaines régions dAmérique du Sud). Cette idée du «Blanc» exalte une généalogie raciale fabriquée et en grande partie alimentée par des internautes. En tant que technologie de la mondialisation, Internet peut relier les cultures entre elles. Mais dans sa composante raciste, il diffuse au contraire une idéologie de séparation des races, pour créer des «forteresses blanches» dans le monde virtuel. Les racistes établissent ainsi à vive allure de nouvelles connexions entre les sites dextrême droite dAmérique du Nord, dEurope occidentale et de Scandinavie, même si ceux des Etats-Unis restent les plus sophistiqués et les plus actifs. Reste à savoir combien dindividus sont entraînés dans le racisme militant par Internet. Alex Curtis, le «loup solitaire de la haine» de San Diego (comme il sest lui-même rebaptisé), met en ligne le magazine extrémiste Nationalist Observer. Il sest récemment vanté de «toucher chaque semaine plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de racistes comptant parmi les plus radicaux de la planète». Pour autant, il ne faudrait pas surestimer le problème. Le monde compterait au total entre 5 000 et 10 000 internautes racistes blancs réguliers, répartis en 10 à 20 groupes. Impossible, là encore, doffrir mieux quune hypothèse raisonnable. Les demandes de consultation dune page Web, par exemple, ne proviennent pas toutes de «sympathisants» : il y a aussi des adversaires, des agences de surveillance, des chercheurs. Limportant, cest que ces maigres effectifs sont très actifs. Ils utilisent bien sûr Internet pour recruter, mais cherchent aussi à relier les formes «virtuelle» et «réelle» du militantisme. La page Web RaceLink donne par exemple une liste détaillée de contacts dans le monde. LAryan Dating Page (actuellement affichée sur Stormfront) est un service dannonces matrimoniales pour racistes blancs. La plupart des annonceurs sont Américains, mais certaines demandes viennent de pays comme le Brésil, le Canada, les Pays-Bas, la Norvège, le Portugal, le Royaume-Uni, la Slovaquie et lAustralie, et il y a aussi des Blancs dAfrique du Sud. Galerie de portraits de militants racistes en ligne
Côté hommes, les petites annonces livrent une galerie de portraits tout aussi inattendue. Frank, 48 ans, divorcé, parent isolé à Palo Alto (Californie), écrit: «Aujourdhui, je suis un père responsable. Jai mes idées mais je me tiens tranquille, sauf si on me provoque. Jai des tatouages et je suis à fond pour la race aryenne. Donc, mesdames, jespère avoir bientôt de vos nouvelles». Frank se présente ici comme une sorte «dhomme à la page» raciste. John Botti, 25 ans, de Los Altos se donne un tout autre profil: celui dun esprit «brillant» et «bien parti pour réussir». «Je cherche une personne conservatrice et jolie en diable, écrit-il. Et, très important, avec une éducation de qualité.» Voilà les images du fascisme à lère numérique: elles ne ressemblent guère à celles du passé. Celle de Max, 36 ans, est particulièrement révélatrice. Ce Canadien, qui se présente comme «un militant de longue date du mouvement», énumère ainsi ses centres dintérêt: lanthropologie, lhumour des Monty Python, lhistoire du Titanic, la musique celtique et la reconstitution de scènes de la guerre de Sécession. Max a choisi de présenter une photo où il pose devant son ordinateur : cest limage même de la compétence technologique. Dès que je lai vue, elle ma frappé comme une illustration parfaite du nouveau visage du racisme. Mais ces portraits postmodernes laissent transparaître des identités fragmentées et multiples, peu faites pour la discipline de lextrémisme politique du «monde réel». Dans cet univers en flux perpétuel, lengagement raciste séteint-il aussi vite que lordinateur? Certaines données suggèrent que les cyberracistes ont des rapports assez chaotiques avec le Pouvoir blanc. LAméricain Milton J. Kleim, par exemple, qui sétait autoproclamé «nazi numéro un du Net», a abjuré sa foi politique presque du jour au lendemain. Les cyberracistes se déchirent encore plusLengagement de Kleim a commencé en 1993 sur Usenet, un réseau de forums de discussion, quand il était étudiant. Mais il na jamais réellement rencontré un membre du mouvement raciste avant 1995. Moins dun an plus tard, il abandonnait totalement le mouvement. Interviewé par e-mail, il explique: «Le départ a été très dur. [ ] Je suis devenu, au fond, une non-personne. Je nai pas vraiment été dénoncé. [ ] Jai seulement reçu deux ou trois coups de fil dinsultes, de la part dadhérents mécontents Mais le plus triste, cest que mon passage dans le mouvement a été lépoque la plus exaltante de ma vie. En fait, jai quitté le national-socialisme pour la misanthropie.» La culture raciste donnait à Milton Kleim le sentiment davoir un but dans lexistence, une identité en ligne, et une solution temporaire à son mal de vivre. Ce même sentiment transparaît souvent lorsquon interviewe des cyberracistes. Il ny a pas que lengagement de linternaute qui soit fragile: les réseaux virtuels le sont aussi. Dans le «monde réel», chaque groupe se constitue généralement autour dun chef charismatique. Celui-ci décide de forger des alliances, mais elles sont généralement brèves, car des luttes de pouvoir opposent les dirigeants. Dans le cybermonde, ces affrontements semblent survenir plus vite encore. Pour une bonne raison: la fréquence des échanges raccourcit la temps qui sécoule avant lexplosion. La terrible querelle en ligne entre Harold A. Covington du National Socialist White Peoples Party et William L. Pierce de la National Alliance est peut-être le meilleur exemple de ce syndrome. Méditant sur «lavenir de lInternet blanc», Covington écrit: «Internet est exploité perfidement, tragiquement, par une nuée scandaleuse de racistes bidons ou cinglés. [ ] Il est à mon avis trop tôt pour mesurer à quel point la démence accompagne, contrarie et affecte limpact du travail politique sérieux. Cest comme chercher de lor dans un égout. Les ordures toxiques et lor sont charriés ensemble, et la question est de savoir combien dor un individu peut extraire avant den être détourné par la puanteur et les miasmes, ou de perdre connaissance, de tomber dans légout et de devenir lui-même une ordure». Le cyberracisme ne lancera pas un mouvement mondial de masse. En ce sens, les nouveaux émules du fascisme et du nazisme ne jouent pas dans la même catégorie que leurs «ancêtres». Mais limportant nest pas leur nombre. Sil reste assez faible, gardons-nous dy voir un réconfort. Car de quelle nature est la menace? Le vrai danger pourrait être, à lère numérique, la multiplication dactes terroristes isolés dinspiration raciste. La série dattentats à la bombe commis à Londres en 1999 par David Copeland qui avait trouvé sa «recette» de «bombe à clous» sur Internet préfigure peut-être la forme que prendra la violence raciste du nouveau millénaire. Ce genre de crimes est le fait dindividus dont les premiers contacts avec le racisme politique passent par un ordinateur. |