La prépartion de la Conférence
__Controverses et tensions sur les questions du sionisme et des réparations liées à lesclavage
La préparation de la Conférence de Durban sur le racisme a été marquée par de très vives controverses et tensions qui ont opposés les pays occidentaux, les pays arabes et la société civile africaine sur deux sujets très politiques : le Proche-Orient et la questions des réparations liées à l'esclavage. Difficultés que le quotidien français "Libération" résumait ainsi, début août 2001 : "L'antiracisme piégé par le sionisme et l'esclavage".
Déjà, les deux précédentes conférences sur le racisme organisées par les Nations unies à Genève, en1978 et 1983 [et boycottées par les Etats-Unis], avaient mis à jour des fractures profondes entre pays occidentaux et arabes en raison des questions liées au Proche Orient.
A la veille de la réunion de Durban, Mary Robinson, haut commissaire des Nations unies aux droits de lhomme [et secrétaire générale de la conférence], sest dite persuadée que celle-ci parviendra à faire une percée en se penchant sur les injustices du passé pour construire un avenir meilleur, ajoutant : Nous souhaitons que le document final de la Conférence soit une sorte de Grande Charte pour la lutte contre le racisme. Je crois fermement que Durban pourra marquer une percée historique.
Le secrétaire dEtat américain Colin Powell ne se rendra pas à Durban en raison du caractère anti-israélien de certains documents et débats préparatoires. Le président George W. Bush avait déclaré le 24 août 2001 que les Etats-Unis nauraient "aucun représentant sur place tant que [la Conférence] aura pour cible Israël, tant qu'ils continueront à assimiler le sionisme au racisme". |
C'est en effet la question du sionisme qui, lors des réunions préparatoires à la Conférence, a déclenché la polémique la plus violente. Les pays arabes et musulmans ont fait de l'assimilation du sionisme à "une forme de racisme" un cheval de bataille. Une position inacceptable pour les Etats-Unis et l'Europe qui considèrent qu'elle remet en cause l'existence même d'Israël et qui ne veulent pas que a conférence se transforme pas en tribune anti-israélienne.
Les Etats-Unis et les pays membres de l'Union européenne ont en effet refusé d'accepter dans le moindre document officiel devant être adopté lors de la conférence, que le sionisme puisse sous une forme ou une autre être assimilé au racisme. Pour Israël, le langage proposé par les pays arabes et islamiques pour traiter de cette situation est "inacceptable".
Mary Robinson : "Il est inacceptable de vouloir assimiler le sionisme à une forme de racisme"
Pour la Ligue arabe, la conférence doit "nécessairement traiter la question du racisme manifesté par la partie israélienne envers les Arabes", ajoutant que "la souffrance des juifs dans le passé ne leur donne pas le droit de se montrer racistes envers les autres". Les pays les plus modérés du groupe arabe, Egypte en tête, ont proposé des expressions comme "les pratiques racistes du pouvoir occupant" ou "la discrimination raciale contre les Palestiniens".
A Durban, les pays de la Ligue arabe formuleront une position commune : "une référence doit être trouvée" dans les documents de la conférence pour évoquer la situation au Proche Orient. "C'est absolument indispensable. Il s'agit d'évoquer la détérioration très forte de la situation des droits de l'homme en Palestine occupée, qui engendre frustrations et violences répétitives".
Mary Robinson, nenvisage pas les textes déposés par certains Etats islamistes radicaux soient discutés à Durban. Il est inacceptable, a-t-elle fait remarquer, de vouloir assimiler le sionisme à une forme de racisme.
Cette question, particulièrement controversée, a déjà été longuement débattue dans les instances des Nations unies, l'Assemblée générale de l'organisation internationale ayant adopté en 1975 une résolution assimilant le sionisme à une forme de racisme, résolution qui finalement a été annulée en 1991.
L'esclavage reconnu comme un "crime contre l'humanité" ?
Le second point délicat à l'ordre du jour est celui des réparations demandées pour cause de colonialisme et d'esclavagisme par certains pays africains et une quarantaine d'organisations non gouvernementales (ONG) regroupées dans un mouvement appelé "Initiative de Gorée" - en référence à l'île au large de Dakar (Sénégal) qui fût du 17e au 19e siècles un des principaux lieux d'embarquement des esclaves vers les Amériques - les anciens pays colonisateurs, et notamment ceux qui ont pratiqué le commerce des esclaves, refusent d'être montrés du doigt par les anciens pays colonisés ou victimes des Etats esclavagistes.
Certaine de ces organisations considèrent Durban comme une occasion historique: celle de demander que l'esclavage soit reconnu comme un "crime contre l'humanité" et d'obtenir des compensations financières pour les trois siècles de traite des Noirs, en prenant appui sur les compensations obtenues par les juifs victimes de la Shoah, ou encore sur les excuses officiellement formulées par l'ancien président démocrate américain Bill Clinton aux Japonais détenus aux Etats-Unis pendant la deuxième guerre mondiale.
Les ONG préfèrent, disent-elles, "un constat d'échec de la conférence de Durban" plutôt que de "céder sur la reconnaissance de la traite transatlantique, l'esclavage et le colonialisme comme crime contre l'humanité". Pour elles, la dignité va de pair avec la justice et l'impact de la traite et de l'esclavage est encore "massif chez les descendants des victimes".
Les "regrets" des pays colonisateurs
Ce dossier explosif embarrasse les Européens au premier chef, puisqu'ils sont les principaux responsables de la traite d'une quinzaine de millions d'esclaves africains, sans compter ceux qui sont morts durant le voyage. Ils acceptent de "regretter" publiquement ces pratiques d'un autre âge, mais refusent de s'en excuser, de même qu'ils refusent de les assimiler à la notion de crime contre l'humanité ce qui pourrait ouvrir la voie à des compensations financières.
"Les mots de profonds regrets et de remords sont sans doute plus appropriés dans la mesure où les Etats, dans leur diversité et dans la singularité de leur histoire, s'exprimeront de manière commune. Les excuses sont sans doute préférables à des niveaux bilatéraux.", a déclaré, pour sa part Mary Robinson ["Libération, 25-25 août 2001].
"Il ne faut pas que cette conférence serve à réécrire l'histoire, explique un négociateur européen. Certes, la traite transatlantique marque le passage à un rythme industriel, mais les Européens n'ont pas "inventé" l'esclavage. Dans ce cas, qu'on parle aussi du rôle des négriers arabes...".
Le président sénégalais opposé à des réparations pécuniaires
Le front des pays africains n'est pas uni. Les anglophones, comme le Ghana et le Nigeria, défendent une position maximaliste tandis que les francophones se contenteraient d'une reconnaissance morale et de "regrets". Le président sénégalais Abdoulaye Wade a fait savoir qu'il était opposé à des réparations pécuniaires: "Nous subissons encore aujourd'hui les effets de l'esclavage et les effets de la colonisation, on ne peut pas évaluer ça en termes monétaires. Je trouve ça non seulement absurde, mais aussi insultant."
Pour Mary Robinson, il est clair "que l'Union européenne ne veut pas lier sa reconnaissance des injustices passées à des indemnisations. [] Je crois cependant qu'un terrain d'entente est aujourd'hui possible. Les Etats occidentaux ont fait des gestes d'ouverture. Les Etats africains ont fait des concessions: le mot de "réparations" n'est plus sur la table. Il y a encore l'idée d'un fonds de compensation, mais l'essentiel n'est peut-être pas là. Le véritable chemin passe par le fait que les erreurs du passé et leurs conséquences durables doivent être reconnues. Des programmes d'assistance et de développement qui comprennent aussi des allègements de la dette pour les pays les plus déshérités sont envisagés."
Sources : "Libération", Paris, août 2001 et presse internationale. |