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"VIVRE POLITIQUEMENT AVEC LES AUTRES DANS LA CITE DEMOCRATIQUE"
__Education et tolérance
par Fernando Savater
"On peut être humain de bien des façons... mais toutes ne sont pas démocratiques"
| Que le monde soit désordonné par l'injustice
et la violence, c'est un constat indiscutable pour toute conscience
saine, et qu'il incombe aux mortels que nous sommes d'y porter
remède est un mauvais tour du destin, comme le dit à
point nommé Hamlet. La question se pose :
que pouvons-nous faire ? [
] Il nous faut combattre ce que nous détestons, sans faire table rase de ce que nous avons déjà acquis depuis au moins deux siècles. |
Je ne partage pas le simplisme brutal de ceux qui croient qu'il
suffit de bombarder des fanatiques (et les innocents qui les entourent
par la même occasion) pour en finir avec les terreurs qui
nous menacent, mais il est évident que quelque chose de
profond et de radical doit être tenté pour que les
plus beaux apports de la civilisation ne soient pas de simples
promesses ou le patrimoine exclusif de certaines élites.
Nous pouvons partager le désarroi de Hamlet et nous demander
: par où commencer cette révolution difficile mais
nécessaire ? Je proposerais de commencer par l'éducation.
Je ne parle pas ici de l'éducation entendue comme instruction
de base ou simple préparation aux tâches professionnelles
de toute espèce, aussi essentielle que puisse être
l'acquisition de telles connaissances et savoir-faire. [...] Je
fais référence à ce que j'appellerai, faute
d'un terme plus précis, l'éducation civique :
la préparation qui nous permet de vivre politiquement avec
les autres dans la cité démocratique, en prenant
part à la gestion paritaire des affaires publiques, et
de distinguer ce qui est juste de ce qui est injuste.
Dans un Etat démocratique, le droit à la différence
existe, mais non la différence des droits
Cette conception de l'éducation est étroitement
liée à la philosophie, tant par la réflexion
sur la pratique sociale et les valeurs qui l'orientent, que par
sa préparation à la communication argumentée.
Dans l'un des derniers livres de John Kenneth Galbraith, j'ai lu à peu près ceci : "Toutes les démocraties contemporaines vivent dans la peur permanente de l'influence des ignorants." L'éducation civique a trait à cette peur et aux moyens de la prévenir. L'ignorance dont parle Galbraith n'est pas essentiellement le manque de connaissances scientifiques ou de données fiables sur des matières concrètes, mais une chose plus radicale et surtout plus directement liée au fonctionnement même du système démocratique : l'incapacité à exprimer des demandes sociales intelligibles pour la communauté ou à comprendre celles qui sont formulées par autrui, le blocage qui empêche d'argumenter ou de calibrer les arguments (oraux ou écrits) d'autrui, l'absence d'un sens minimal des droits et devoirs que suppose - et impose - la vie en société au-delà des adhésions pathologiques à la tribu ou à l'ethnie. [
]
Le véritable problème de la démocratie
n'est pas l'affrontement habituel entre une majorité silencieuse
et une minorité loquace et revendicative, mais la prédominance
générale de cette marée de l'ignorance.
Pour contribuer à le résoudre, est-il meilleur moyen
que l'éducation civique ?
Amy Guttman, grande théoricienne de l'éducation
démocratique, aime à rappeler l'affirmation d'Aristote
dans son traité politique : "Nul ne peut parvenir
à gouverner s'il n'a été auparavant gouverné."
Ce qui veut dire apprendre à obéir aux lois et aux
autorités légitimes, assumer les valeurs partagées,
recevoir des leçons pratiques d'équité, etc.
Autant de conditions indispensables pour pouvoir, le jour venu,
gouverner de manière responsable.
Sera [
] désignée comme civique l'éducation qui forme des gouvernants, c'est-à-dire des citoyens de plein droit. [...] Comme nous le savons au moins depuis Aristote,
nous ne délibérons que sur ce qui dépend
de nous et que nous pouvons changer volontairement. Donc nous ne délibérons pas sur le fait inaltérable de notre appartenance (sexuelle, ethnique, familiale, généalogique...), qu'il nous faut assumer avec une résignation plus ou moins acritique, mais sur les formes sociales de notre participation aux projets politiques, religieux ou culturels auxquels nous prendrons ou non part, selon nos convictions et qui nous obligeront peut-être à réviser la portée de nos appartenances. En un mot, nous délibérons sur le cap à suivre mais non sur le port de départ. Cette faculté de délibérer implique que le cap ne soit pas nécessairement déterminé, une fois pour toutes, par le port de départ : elle suppose de formuler des plans, de les rectifier peut-être, sans jamais subir un destin inexorable sur lequel toute discussion est impossible. [
]
Préparer à la délibération signifie
former des caractères susceptibles de persuasion, autrement
dit capables de persuader et disposés à être
persuadés. Les deux aspects sont essentiels pour éradiquer
la violence civile qui est toujours le fait de ceux qui sont incapables
d'articuler de manière convaincante des demandes sociales
ou de comprendre la force des arguments des demandes qui leur
sont proposées ou opposées. L'éducation
civique doit viser à forger des citoyens susceptibles de
sentir et d'apprécier la force des raisons, et non les
raisons de la force. [
]
Dans nos sociétés pluralistes, la question de
l'éducation civique est directement liée à
celle de la tolérance. Il n'est pas d'éducation
civique qui ne développe la tolérance démocratique.
Mais cela ne signifie pas qu'elle tolère toute idée
ou toute conduite, sans faire la différence entre tolérance
et indifférence suicidaire. Cet aspect, source aujourd'hui
de dangereuses équivoques, mérite attention. Toute
éducation est réflexion sur la culture effectivement
partagée pour chercher ce qui, en elle, doit être
promu et perpétué. L'objectif de l'éducation
est la reproduction sociale consciente, non la tentative de photocopier
l'ordre établi jusque dans ses pires défauts mais
une sélection critique de ses aspects scientifiques et
de ses valeurs les plus prometteuses. En ce qui nous concerne,
il ne s'agit pas de déterminer le meilleur de n'importe
quelle culture, ni de piocher sans distinction dans diverses cultures,
mais d'établir le meilleur de la culture démocratique. Toutes les cultures ne sont pas démocratiques, aussi ne méritent-elles pas toutes la même place et la même reconnaissance dans l'éducation civique. [
]
Eduquer, c'est préférer et renforcer,
et non respecter toutes les traditions comme si la raison ne pouvait
faire la différence entre elles. Certains aspects de la
vie peuvent être saisis selon différentes perspectives
culturelles et ce pluralisme est un enrichissement. Mais pour
ce qui est des garanties et obligations des citoyens, la référence
commune est assurément imposée par le cadre constitutionnel
démocratique fondé sur la Déclaration des
droits de l'homme. Celui-ci ne saurait être aboli ou relativisé
au motif qu'il contraste avec certaines coutumes de groupes particuliers
à l'intérieur de la société. Après
tout, la démocratie moderne a été une révolution
contre des absolus ancestraux, nombreux et puissants, et toute
révolution écarte des aspects du passé pour
fonder l'orientation du futur.
Parmi les approches faussement tolérantes qui pervertissent
l'éducation civique et menacent la substance même
de la démocratie, il en est une qui consiste à dire
: "En démocratie toutes les opinions sont respectables."
Ce n'est pas vrai. C'est justement parce que dans les sociétés
démocratiques tout le monde peut s'exprimer, débattre
et voter - tout comme jouir de garanties protectrices - que toutes
les opinions ne doivent pas être également "respectées",
si l'on entend par là qu'il faut les accepter sans critique
ni protestations. En démocratie, toutes les personnes
sont également respectables, mais non toutes les opinions,
loin de là !
De nos jours, il n'est pas rare d'observer le phénomène inverse : on respecte moins les personnes que les idées, ou bien l'on porte atteinte aux droits fondamentaux des personnes par une vénération idolâtre des idées. La tolérance exige l'établissement d'un cadre commun de la culture démocratique qui doit être respecté et primer sur tout autre : ainsi les citoyens vivant dans ce cadre devront renoncer à l'exercice de l'intolérance basée sur des critères privés pour jouir à l'égal des autres de la tolérance publique. [
]
Dans un Etat démocratique, le droit à la différence
existe, mais non la différence des droits. Une telle
vision de la tolérance exige d'apprendre à relativiser
l'adhésion à certains cultes et croyances : nous
pouvons les pratiquer et les diffuser à la condition qu'ils
ne contreviennent pas aux lois ou aux droits de l'homme, mais
nous devons aussi être capables de supporter que d'autres
les rejettent, voire les ridiculisent. Etre tolérant, c'est
vivre avec ce que l'on désapprouve... et avec ceux qui
vous désapprouvent !
En dernière instance, ce que l'éducation civique
enseigne de la tolérance tient en ces mots : on peut
être humain de bien des façons... mais toutes ne
sont pas démocratiques. Il faut apprendre à
respecter la pluralité de chemins que suit l'humain, mais
sans oublier la défense irremplaçable des principes
qui fondent notre régime de libertés publiques.
Il faut éduquer pour prévenir le fanatisme autant
que le relativisme (parfois baptisé "multiculturalisme"
par certains postmodernes égarés).
Le fanatisme n'est aucunement une forme de fermeté dans
les convictions, mais, bien au contraire, l'expression de la panique
devant la contagion possible de ce qui est différent. Le
fanatique est celui qui ne supporte pas de vivre avec ceux qui
pensent différemment, de peur de découvrir qu'il
n'est pas aussi sûr qu'il en a l'air de ce qu'il prétend
croire. C'est pourquoi Nietzsche a montré que le
fanatisme est l'unique force de volonté dont sont capables
les faibles. Pour sa part, Sénèque a bien
dépeint la personne intelligemment tolérante dans
ses Lettres à Lucilius : "J'entre quelquefois
dans le parti contraire, non pas comme transfuge, mais comme espion."
Parvenir à vivre ensemble de la sorte serait un heureux
résultat de l'éducation civique, qui n'a donc rien
à voir avec le relativisme et son postulat faussement tolérant
("toutes les cultures sont également appréciables").
S'il est vrai qu'il n'est pas de cultures supérieures
à d'autres, en ce sens qu'elles n'auraient rien à
apprendre des autres, il n'est pas vrai, en revanche, que toutes
soient également compatibles avec la démocratie,
ou que la raison ne puisse choisir entre les traits politiques
et sociaux les plus souhaitables. C'est précisément
cette faculté de choisir, préférer, repousser,
que l'éducation civique doit viser à développer
chez les futurs citoyens.
Fernando Savater est philosophe et écrivain. Ce texte
est extrait d'une conférence prononcée le 18
juin 2003 à Paris dans le cadre du cycle annuel
Mécénat Altadis-République des idées.
[Traduit de l'espagnol par Carmen Val Julián] Publié
dans le quotidien Le Monde, Paris, 20 juin 2003.
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