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par Robert Cramer |
En réfléchissant à ces premières Assises de l'intégration, je me suis demandé quelle preuve tangible, quotidienne, tellement évidente qu'on ne la remarque plus, nous pourrions donner de l'importance des étrangers dans la société genevoise. Bien sûr, il y a des chiffres. Oui, Genève compte près de 40% d'étrangers. Mais l'intégration, ce ne sont pas des statistiques : c'est la liberté de gérer ses appartenances, ses identités qui se complètent et ne s'annulent pas; d'accepter, comme le dit Amin Maalouf, que "l'identité n'est pas donnée une fois pour toute mais se construit tout au long de l'existence". Une telle démarche est créatrice. Elle fait progresser les individus et la société dans laquelle ils prospèrent. A Genève, cette preuve tangible figure tout simplement au coin des rues, sur les plaques bleues. Regardez les noms : vous serez frappé par la diversité
des patronymes étrangers donnés aux rues de Genève.
De Firmin Abauzit, bibliothécaire honoraire de Genève,
Français, à Emile Yung, zoologiste et savant genevois
de renommée mondiale, Allemand, la majorité des
personnalités ayant donné leur nom à une
rue sont étrangères ou l'étaient en arrivant
à Genève. Claparède, Eynard, Mussard, Necker,
Turrettini Même sur le Mur des Réformateurs, ce lieu
emblématique de l'âme et de la mémoire genevoises,
ce monument érigé en hommage à quelques-uns
de ceux qui ont fait Genève, il n'y a pas un Genevois.
Reste que les monuments et noms de rue, c'est l'éclat du passé. Or, nous sommes ici pour éclairer le présent; mieux, pour préparer l'avenir. D'une immigration à l'autreD'abord, je suis heureux de constater qu'aujourd'hui, les enfants des grandes vagues de l'immigration des années 50, 60, 70 sont considérés comme des enfants de Genève. Que n'a-t-on dit, pourtant, de ce qu'on appelait la "surpopulation étrangère"... Les Italiens, les Espagnols; et plus tard les Portugais qui ont pour beaucoup construit notre ville, au sens propre comme au figuré. Ensuite, j'observe avec satisfaction que des organisations anciennes, comme le Centre de contact Suisse-Immigrés, un pionnier en matière, et des associations plus récentes, comme Mondial Contact, ont su développer leurs complémentarités. Mieux : leur synergie a aidé Genève à se doter de nouveaux instruments. D'un côté leurs réflexions, et de l'autre celles menées par le Président Dominique Föllmi à la tête d'une commission d'experts nommée par le Conseil d'Etat [exécutif genevois]; tout cela a aidé le Grand Conseil [législatif genevois] à conduire sa propre réflexion puis à voter la loi sur l'intégration du 28 juin 2001. La création du Bureau chargé de catalyser, de coordonner, de soutenir les énergies et les projets intégrateurs est une heureuse conséquence de ce mouvement. Enfin, je remarque que l'immigration nouvelle se démarque,
parfois nettement, de celles qui l'ont précédée.
Bientôt, l'application des accords bilatéraux avec
des pays membres de l'Union européenne va modifier le marché
du travail. Par ailleurs, l'augmentation de la proportion des
immigrés de confession musulmane reste en Suisse l'un des
faits marquants des années 90. La situation en ex-Yougoslavie
en est une cause, bien sûr; mais celle qui prévaut
dans certains pays du continent africain participe aussi à
cette évolution. On ne saurait négliger ce phénomène.
Il pose des questions nouvelles et génère des craintes
dont la question n'est pas, à ce stade, de les partager
ou non, mais d'en accepter la réalité. Ce sont des
faits qu'il convient de prendre en compte. Sans quoi, nous risquons
les coups de sang et la tentation populaire de rejets sans nuance.
Depuis 1965, huit initiatives relatives à la présence
des étrangers en Suisse ont été soumises
au peuple. Elles ont été rejetées. Mais si
l'on néglige de prendre en considération les craintes,
irrationnelles souvent, mais bien réelles de nos concitoyens,
craintes auxquelles il faut savoir répondre, on entretient
un sentiment de frustration d'une partie de la population. Les règles du jeuLe meilleur antidote, c'est une bonne politique d'intégration. Et c'est quoi, l'intégration? Contrairement à une idée reçue, ce n'est pas l'assimilation, processus qui consisterait à échanger un passé contre un présent, à troquer une identité contre une autre. Non, l'intégration des étrangers respecte les identités. L'obligation de l'un, c'est le devoir d'accueil. L'obligation de l'autre, c'est le devoir d'implication. Cela n'est pas seulement un impératif moral, c'est également une évidence en terme de stabilité sociale et politique de la société entière. De ce fait, l'Etat aussi a des devoirs. Nous ne pouvons laisser se constituer des ghettos. Que ceux-ci soient involontaires, car résultant d'une situation d'exclusion, ou que ceux-ci soient délibérés, autrement dit communautaristes, exclusifs; dans les deux cas, donc, les ghettos sont aussi coupables dans le sens du repli qu'à l'inverse le serait une Genève qui négligerait ses étrangers. La conscience de ces nécessités, et l'action qu'induit cette conscience, c'est le début de l'intégration. Ce qui est passionnant, dans la réalisation de cet enjeu, c'est qu'il couvre tous les domaines de la société. L'intégration passe par la formation, l'éducation, l'apprentissage des langues et particulièrement, à Genève, de la langue française. Elle passe aussi par la participation aux activités de loisirs - et la Suisse, à ce titre, fourmille de sociétés locales. Le maire d'une commune genevoise me disait dernièrement que dans sa campagne, il suffit à n'importe quel étranger de fréquenter durant trois semaines les pompiers du coin pour faire partie de la famille, en quelque sorte. Et vous savez comment c'est, dans les familles : on se voit, on se parle, parfois on n'est pas d'accord, mais face aux périls, on se serre les coudes. C'est aussi cela, la Genève que nous voulons. La diversité est une chance. C'est pareil dans le sport. Derrière un ballon, par exemple, voit-on l'origine du joueur? Non : on voit la couleur de son maillot; il défend son équipe. De même, c'est en équipe que les autorités genevoises ont choisi, sur ce terrain, d'entrer dans le XXIe siècle. [ ] Les valeurs essentiellesPour autant, on aurait tort de croire en un Etat-providence qui "ferait tout". Ce qu'il s'agit s'instaurer, ce sont des partenariats, des échanges, une écoute mutuelle suivie d'effets; une analyse concertée des problèmes qui surgissent et des solutions à tenter. Ce travail doit se faire étroitement, d'une part, avec les associations représentatives de communautés étrangères, et d'autre part avec celles qui ont acquis de l'expérience et la reconnaissance des autorités comme des usagers, en matière d'intégration. Comment ? L'évaluation des projets et des méthodes constitue l'objet d'une partie de ces Assises que je veux croire fondatrices. Vous parlerez des moyens; permettez que je m'en tienne aux principes. Je songe au jour où les étrangers implantés dans la société genevoise pourront s'y exprimer pleinement. J'aspire au temps où l'égalité des chances ne sera plus un slogan mais une évidence. Et le Conseil d'Etat attend de part et d'autre un respect naturel et de bon sens. Au fond, la question est de cesser de raisonner en se posant la question uniquement de savoir, si vous me permettez l'expression, "ce que nous leur donnons" mais, à l'inverse, de bénéficier aussi de "ce qu'ils nous donnent". Cette écoute mutuelle, l'égalité des chances et le respect des acquis de chacun sont les valeurs essentielles à l'intégration. Robert Cramer, Vice-président du Conseil d'Etat,
République et canton de Genève. |