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antiraciste |
Voilà, en quelques mots, le propos que je vais avoir l'honneur de développer devant vous, et ce n'est pas une vaine formule : je me sens honorée d'avoir à traiter ce thème dans cette ville, sous les auspices du Club 44. L'antiracisme pratiqué, l'antiracisme en actes, se mesure en effet au courage politique, à l'exigence de rigueur, à la présence au monde - et toute l'histoire de La Chaux-de-Fonds prouve que les Chaux-de-Fonniers savent mieux que personne ce que cela veut dire. Défendre et promouvoir avant tout la justiceSi le courage, en politique, est ce qui détermine à défendre et promouvoir avant tout la justice, quoi qu'il en coûte, alors les gens de ces Montagnes en sont l'illustration vivante depuis que nos cantons sont des Républiques! Mais vous comprendrez bien que je salue particulièrement, quand je parle de courage politique ici, la force d'âme et la noblesse de cur de mes camarades socialistes chaux-de-fonniers. Il n'y a d'ailleurs pas si longtemps que le plus en vue d'entre eux démontrait à tout le pays, avec une éclatante dignité, qu'une vie politique entièrement vouée à la justice sociale peut trouver une sorte de couronnement amer dans la renonciation aux charges les plus hautes, et les plus légitimement acquises. Votre exigence de rigueur, on ne sait plus comment la qualifier. Génétique, peut-être ? Il paraît que les petits Chaux-de-Fonniers, à la naissance, quand ils ouvrent les yeux sur la pendule de la salle d'accouchement, s'inquiètent de savoir s'ils sont vraiment à l'heure ou si c'est l'horloge-mère qui avance. Ce soir, il sera question d'exactitude dans les termes et dans les concepts, non pas dans le travail horloger. Mais la disposition de l'esprit est la même. On sait, ici, qu'un outil comme un mot doit être précis - ou alors il devient dangereux. Quand un peuple met son génie à mesurer le temps au plus juste, il sait aussi penser la vie sociale au plus près de la réalité. C'est à travers l'activité horlogère, bien sûr, que La Chaux-de-Fonds a construit sa présence au monde, mais l'éloge de l'industrie d'exportation comme facteur d'ouverture d'esprit est un exercice rhétorique appartenant en propre à mon collègue de l'Economie publique. Je ferais mieux, la science et la culture figurant dans mes attributions, de vous flatter en énumérant les créateurs et les chercheurs qui ont fait participer La Chaux-de-Fonds à quelques-unes des plus hautes aventures artistiques et scientifiques de ce temps. Pas besoin d'insister : il suffit de prononcer le nom du Club 44 pour que tout le monde comprenne, dans notre pays, ce que signifient le désenclavement intellectuel et l'exercice de la liberté d'esprit. Je vais m'efforcer d'être, ce soir, à la hauteur de cette tradition. Oui, l'antiracisme est une lutteOui, l'antiracisme est une lutte, que d'évidence chacun d'entre nous doit livrer, d'abord, aux forces les plus obscures, les plus troubles, qui font semblant de sommeiller dans son cur. On ne trouvera pas mauvais que j'utilise ici la notion et le terme de djihâd, de "combat sacré", que l'Islam définit comme une lutte portant d'abord sur soi-même. Le mot exprime en effet, commentent les linguistes, un engagement, une obligation religieuse de "dépassement de son intérêt immédiat et de ses impulsions premières" [1]. Cela dit, je ne veux pas engager notre débat sur le
plan de la morale religieuse. Non, certes, que toutes ses valeurs
soient indésirables en politique ! On peut admettre sans
répulsion l'idée d'une sorte de religion des droits
de l'homme, même fondée sur une espèce de
pari. Je songe à la démarche de Rousseau,
quand il méditait sur les grands singes "antropoformes",
c'est son terme, décrits par les voyageurs [2].
Si les Anciens, disait Jean-Jacques, si les Anciens ont pu prendre
pour des divinités (comme les satyres, les faunes), ces
créatures que d'aucuns nous donnent maintenant pour des
bêtes, il n'y a pas de raison pour écarter, jusqu'à
plus ample informé, l'idée que ce sont peut-être
des hommes, à regarder comme tels en dépit de leur
sauvagerie. Je voudrais appuyer mon propos sur une vision aussi rationnelle que possible, parce que la lutte antiraciste doit être menée principalement avec les armes de l'intelligence. Si le racisme aujourd'hui se fait, ou se refait, menaçant, ce n'est pas parce que nous haïssons trop, c'est parce que nous ne réfléchissons pas assez. Convenons donc, avec Pierre-André Taguieff, que "la tâche préalable est de donner au rejet inconditionnel du racisme, de tous les racismes, un fondement philosophique" [3]. C'est un exercice assez ingrat, où la vigilance du raisonnement doit primer absolument sur les élans du cur. Rien de plus exact, en ces matières, que le proverbe sur l'enfer pavé de bonnes intentions. L'effusion d'un noble sentiment, l'antiracisme par exemple, ne garantit pas contre l'exaspération d'un autre sentiment, par exemple le patriotisme, tout aussi louable, et qui chasse le premier. Je voudrais en donner pour exemples deux débats où les meilleures intentions s'abîmèrent dans les pires confusions. L'affaire Isaac MendèsOn doit à la France des Lumières d'avoir initié la réflexion philosophique sur les droits de l'homme et l'égalité. Ce n'était pas toujours d'une clarté évidente. Un procès fameux illustre les débats qui opposaient alors deux catégories de militants "philosophiques", les uns anti-esclavagistes et racistes, les autres esclavagistes mais antiracistes. C'est l'affaire Isaac Mendès France [4], du nom de son protagoniste, un lointain ancêtre de l'ancien président du Conseil. Membre de la communauté séfarade de Bordeaux (les "Juifs portugais" y étaient établis de longue date), Isaac était parti faire fortune dans la canne à sucre à Saint-Domingue. En 1775, revenant s'établir en France, notre colon y emmène deux de ses esclaves, "le Nègre Gabriel Pampy et la Négresse Amynte Julienne, originaire de Congo", comme on disait alors, âgés de 24 et 18 ans. Lassés par les mauvais traitements, tous deux s'enfuient de chez leur maître après huit mois de séjour parisien. Ayant appris, au surplus, que le Code Noir - qui régissait
l'esclavage - n'avait pas cours sur le territoire de la métropole,
Pampy et Julienne assignent Mendès devant le tribunal pour
faire constater leur droit à la liberté. Et que
plaide leur avocat ? Non pas que l'esclavage est contraire à
la "maxime de liberté du droit public de France",
mais que Mendès, parce qu'il est un mauvais maître,
a perdu le droit de garder ses esclaves. Et, surtout, que Mendès
est un mauvais maître du seul fait qu'il est Juif. Cela
suffit à le disqualifier. Nègres ou Juifs, tout
ça ne vaut peut-être pas cher, mais pour l'avocat
des deux Noirs (il s'appelle Poncet, exactement Poncet de la Grave
: aucun rapport avec qui vous pensez) "le parallèle
n'est pas favorable à la Nation du sieur Mendès". Un Appel au monde civiliséPlus près de nous, et révélatrice de la même ambiguïté, que dis-je : de la même absurdité, la polémique de 1914 -1915 sur l'emploi des troupes coloniales françaises, les "tirailleurs sénégalais". Dans un texte intitulé Appel au monde civilisé, des intellectuels allemands avaient déclaré (je cite) : "Ceux qui ne craignent pas d'exciter des nègres contre la race blanche, offrant ainsi au monde civilisé le spectacle le plus honteux qu'on puisse imaginer, sont certainement les derniers qui aient le droit de prétendre au rôle de défenseurs de la civilisation européenne". La riposte vint de l'historien Louis Dimier, un homme d'Action française; quand on songe à l'antisémitisme militant de ce mouvement, on se dit qu'il était naturellement désigné, en effet, pour une telle tâche. Voici l'argument de Dimier : il y a des nègres dans l'armée française, bon, mais (je cite) "qui dirige ces nègres? qui leur commande? à quelle discipline sont-ils soumis ? Est-ce que la France n'est pas présente dans cette discipline et dans ce commandement ? Eux-mêmes ne sont-ils pas dressés de longue date à recevoir cette direction?" En somme, résume Pierre-André Taguieff, l'argument de Dimier revient à dire que les Nègres dressés ne présentent aucun danger pour la civilisation. C'est un raisonnement dont l'antiracisme reste bien sûr à démontrer. Mais on n'avait rien trouvé de mieux, semble-t-il, pour combattre un raisonnement dont le racisme affiché se légitimait, lui, par la défense de la civilisation européenne, donc de l'humanisme Comme on dit dans la génération de mes neveux : "Ça prend la tête! " "Donner au rejet de tous les racismes une base philosophique", c'est un exercice, on le voit, qui ne va pas de soi. Mais la tâche est indispensable, parce le paysage idéologique a profondément changé depuis 1945. Nous voilà pris un peu au dépourvuPierre-André Taguieff - il faut décidément que je recommande cet auteur - décrit avec finesse le développement récent d'un racisme insidieux, camouflé, dont les bases théoriques ont glissé du biologique au culturel, dont le discours fait mine de substituer au concept d'inégalité celui de différence, et dont la pratique se voile d'une assez hypocrite "hétérophilie". Car il n'y a depuis cinquante ans, la vulgarisation de la génétique aidant, plus personne de sérieux pour soutenir, je ne dis même pas la controverse, mais simplement la discussion, sur la plan biologique. Surtout, la découverte traumatique de l'extermination des Juifs d'Europe, et des Tziganes, a imposé l'antiracisme au cur même des valeurs reconnues comme indispensables à la démocratie. Si vous voulez, comme personne ne peut plus se dire républicain et antisémite,
personne ne se dit plus antiraciste parce que démocrate
: ça va de soi, paraît-il. Mais notre argumentaire,
notre dispositif antiracistes, nous les avions forgés en
opposition à quelque chose de bien carré, de bien
haineux, de bien hideux, la théorie raciste à prétentions
savantes et ferveur mystique, telle que les nazis l'avaient développée.
Nous voilà pris un peu au dépourvu. D'autant que le glissement vers le racisme soft, loin d'empêcher la résurgence du racisme hard, lui prépare peut-être le terrain. Car il favorise la crispation sur l'angoisse du métissage, il érige en valeur suprême la préservation de l'identité collective de chaque communauté. Le fantasme, l'épouvantail, n'est plus l'invasion par l'extérieur, c'est la société devenant multiraciale de l'intérieur. On veut bien que tout le monde vive, y compris les Jaunes, les Noirs et les autres, mais à condition que chacun reste à sa place. On est prêt à respecter toutes les valeurs des autres peuples, pour autant qu'on n'ait pas à composer avec elles. On les aimera, ces peuples, on les admirera même d'autant plus qu'ils sauront demeurer eux-mêmes, c'est-à-dire rester chez eux. Au besoin, on les y aidera. A ce stade-là, on est tout près de se targuer d'antiracisme militant! Il nous faut donc réapprendre, de Claude Lévi-Strauss, que "la tolérance n'est pas une position contemplative, dispensant les indulgences à ce qui fut ou à ce qui est. C'est une attitude dynamique, qui consiste à prévoir, à comprendre et à promouvoir ce qui veut être" [5]. C'est donc à un sérieux effort d'analyse et de réflexion qu'oblige la situation étrangement labile des idéologies racisantes d'aujourd'hui. Je ne saurais faire ici l'exposé systématique de la démarche. Nous verrons simplement qu'elle demande une constante vigilance dans l'emploi du langage, une courageuse lucidité historique, une acceptation résolue de la valeur universelle des droits de l'homme. Mais il faut bien que l'effort d'une réflexion antiraciste s'applique aux fondements même de la vie sociale - j'entends la langue, la conscience historique et la loi. La sotte dictature du "politiquement correct""Ma langue, disait Miguel de Unamuno, c'est le
sang de mon esprit." Ce mot du philosophe de Salamanque met
en garde contre la corruption langagière pour la plus haute
raison qui soit. Et dans le domaine qui nous occupe ce soir, j'en
tire la conclusion suivante : on ne peut articuler une réflexion
vraiment antiraciste qu'en usant d'un langage clair, frais, et
surtout mesuré. Parler clair, c'est de première nécessité pour penser droit. Laissez-moi briser d'abord une lance contre la sotte dictature du parler "politiquement correct". Il n'y a plus de Noirs en Amérique, paraît-il, même plus de personnes de couleur; on trouve encore des Afro-Américains, mais je me demande jusqu'à quand Cette prétendue désescalade du vocabulaire est en fait une dégradation de la perception. On finit par diluer jusqu'à l'évanescence la réalité d'une discrimination, quand on voile d'une espèce de mousseline lexicale le terme qui désigne ses victimes; après tout, si les mots ne permettent plus très bien de savoir en raison de quoi telle catégorie de personnes est frappée, on peut se demander dans quelle mesure elles sont vraiment frappées. Tenez : la preuve qu'il ne peut pas y avoir d'antisémitisme en Suisse, c'est qu'il n'y a pas de Juifs. Seulement des ressortissants helvétiques de confession israélite. Et puisque la prévention est mère de la santé mentale, je proteste aussi contre la forme douce de la pression au "politiquement correct", contre la manie pharisaïque de l'euphémisation. Il faut cesser de croire, et de prêcher, que la vertu éducative de l'euphémisation compense sa débilité lexicologique. L'euphémisme, du genre : technicien de surface, ou personne de petite taille, dans le langage privé, c'est une sorte d'aumône verbale - plus humiliante que consolante, à tout prendre. Le vocabulaire des décisions de l'EtatDans le jargon administratif, c'est plus grave. L'euphémisme trahit non seulement une certaine répugnance à voir et nommer clairement la réalité, mais encore une sournoise volonté d'égarer l'opinion, d'empêcher la critique. Sous prétexte de nécessité technique (le langage juridique, n'est-ce pas, ou diplomatique), l'euphémisation du vocabulaire sert à masquer le contenu problématique des décisions d'Etat. Laissons de côté, ici, la terminologie glaçante, dans son insipidité bureaucratique, de la Solution finale. Eugen Kogon a remarqué avec justesse que "le national-socialisme a brutalisé non seulement les hommes, mais également la langue" en formant avec des bouts de mots "des expressions artificielles généralement incompréhensibles" [6]. Prenons, sur un registre moins tragique, des exemples proches de nous, et récents. Demandons-nous s'il est plus facile de refuser le regroupement familial à une simple "unité de main d'uvre" qu'à un travailleur immigré en chair et en os C'est pourquoi le fossé linguistique suisse, le Rstigraben,
me paraît en dernière analyse moins dangereux, pour
la cohésion de ce pays, que l'emploi d'un parler caoutchouteux
qui en estomperait systématiquement les contradictions,
les antagonismes, voire tout simplement les différences. Un langage frais - voici ma deuxième revendication d'hygiène mentale antiraciste - c'est celui qui refuse le congelé, je veux dire les stéréotypes, et par conséquent dissuade de penser au moyen d'idées toutes faites. Certes, tous les clichés ne sont pas stigmatisant pour les personnes ou les peuples qui en font l'objet, comme la "fourberie arabe", la "rapacité juive" ou la "cruauté chinoise" On peut très bien faire l'éloge de la " patience asiatique ", et pourquoi pas de la "lenteur bernoise". Mais tous les stéréotypes handicapent le raisonnement de la personne qui y recourt. Encore une fois, prenons des exemples dans les débats politiques suisses contemporains. Le plus évident, c'est la caractérisation des requérants d'asile. Le problème tient un peu de la poule et de l'uf : est-ce notre attitude extrêmement soupçonneuse à l'égard des requérants qui a produit l'invraisemblable notion de "faux réfugié", ou l'inverse? Toujours est-il que cette expression-cliché revient de façon presque automatique, non seulement dans la conversation de bistrot, mais aussi dans la discussion législative. Il a fallu qu'un jour, au Parlement, Yvette Jaggi remette les pendules à l'heure en précisant qu'il y a sans doute des demandes d'asile infondées, mais assurément pas de "faux réfugiés". Cette expression-cliché offre une sorte de condensé des dérapages possibles. "Faux réfugié", cela implique évidemment que l'intéressé ne saurait bénéficier du droit d'asile, bien sûr, mais cela suggère aussi qu'il est menteur; ou qu'il est en toc, si je puis dire, une sorte de contrefaçon de basse qualité. On ne voit plus le mot réfugié, c'est le mot faux qui retient l'attention. Etonnez-vous, dès lors, que le seul problème qu'on veuille absolument résoudre n'est pas celui de l'accueil, mais du refoulement! Si toutes les horreurs s'équivalent, comment éviter de les confondre dans la même indifférenceJe voudrais prendre un second exemple dans l'espèce d'incuriosité paresseuse, et vaguement hostile, que nous manifestions naguère encore à l'égard des pays à socialisme d'Etat. Pas besoin de s'interroger vraiment sur ce qui pouvait s'y passer, ni sur les peuples qui pouvaient y vivre, puisqu'on disposait d'un magasin complet de clichés issus de la guerre froide. Le rapport avec l'antiracisme, demanderez-vous? Moi, je me demande quelle image on peut se faire des Tziganes quand on se contente, pour penser à ces vastes parties de l'Europe, d'expressions toutes faites et jamais vérifiées. J'en viens à ma troisième remarque, sur l'obligation que nous avons de peser les mots. L'indignation nous porte à stigmatiser le plus durement possible les comportements qui nous révoltent, et le sens de la polémique nous induit tout naturellement à chercher des références, des comparaisons, des qualifications, au plus haut de l'échelle. Ainsi l'inflation verbale nous pousse-t-elle à réputer tout de go "fasciste" un comportement autoritaire, ou dénoncer comme "génocide" une tuerie massive. Cela part souvent du sentiment, La querelle des historiens allemands à propos de la spécificité des crimes nazis montre bien l'importance de cet enjeu de langage. Et l'exposé de cette querelle va nous conduire à nous interroger sur le coût de l'application, à notre conscience historique, d'un antiracisme réfléchi. Comment pouvons-nous vivre avec notre passé ?Ce que les Allemands nomment "la querelle des historiens", c'est une polémique et un débat lancés dans les années 1986 -1988, où s'engagèrent en réalité non seulement des hommes de science et des professeurs, mais des hommes de presse, des acteurs politiques, et jusqu'aux plus hauts personnages de la République fédérale d'alors. Je la mentionne en me servant du résumé dressé par un chercheur de Francfort, Gerd Ueberschär [7]. Il s'agissait au fond de savoir "s'il est possible de "relativiser" les crimes et les assassinats commis par le régime nazi en les comparant aux atrocités commises par d'autres régimes". Si oui, les conséquences les plus évidentes seraient une sorte de banalisation du nazisme - et la disparition corrélative du caractère unique, inouï, proprement impensable de ce qu'on nomme en hébreu Shoah. Je vous passe le contenu technique de cette querelle, et je n'entre pas en matière sur ses implications politiques dans l'Allemagne du chancelier Kohl, l'Allemagne du "tournant" post-socialiste, comme on disait. C'est la dimension éthique de la controverse, bien sûr, qui nous intéresse. Or, elle se développait à deux niveaux. D'abord sur le plan de la morale politique, lorsqu'il s'agissait de poser le problème : "Comment pouvons-nous vivre avec notre passé?" Puis, quand il s'agissait de le résoudre, sur le plan de la morale professionnelle : "Quelles règles doivent-elles encadrer l'activité historienne face à un objet comme la Shoah ? " Question d'autant plus grave que, parmi les historiens penchant pour une certaine relativisation du nazisme, ne figuraient pas que des marginaux en mal de célébrité, mais quelques-uns des spécialistes les mieux reconnus : Ernst Nolte, par exemple. L'exigence de la rigueur, de la bienfacture dans le travail intellectuel, conditionnait en définitive tout le Le devoir de vérité, de lucidité historique, n'est pas impossible chez nousNous autres Suisses, n'avons pas fait, depuis que notre pays existe dans sa forme contemporaine, d'expérience historique assez traumatisante pour douter de sa capacité à vivre et survivre normalement. Une conscience historique en éveil, et nourrie de recherches solides, non pas de silences ou de mythes, ne nous est pas moins nécessaire pourtant. Je dirais même qu'elle est particulièrement utile à un Etat dépourvu d'unité linguistique, à une société culturellement composite. Or, il n'est pas certain que la Suisse ait manifesté, à cet égard, un grand zèle de savoir. Sur l'attitude de notre peuple et de notre Etat envers les Juifs au temps du nazisme, notre historiographie est mince. Passé un moment de trouble, et le temps de prendre acte d'un document officiel comme le rapport Ludwig, nous nous sommes empressés de tourner la page. Certes, dans les dernières années, une recherche plus exigeante s'est fait jour. Il faut saluer, en particulier, les travaux tout récents de Jacques Picard [8]. Mais comment ne pas voir qu'ils mettent surtout en lumière le refus antérieur de savoir et de dire ? N'incriminons pas seulement le confort intellectuel de la corporation historienne, ou la pusillanimité du pouvoir politique. Ce serait trop facile. D'autant que certains épisodes ont démontré que ni les universitaires, ni les magistrats, ni les gouvernants de ce pays n'étaient prêts à laisser dire ou publier n'importe quoi. Je songe au procès zurichois des historiens, en 1990, où la Cour suprême a reconnu la rectitude de Walther Hofer et de ses 74 co-accusés contre un plaignant trouvant diffamatoire qu'on fasse état des sympathies pro-nazies de son père. Je pourrais citer aussi l'affaire moins ample et plus récente de Lausanne, où les thèses négationnistes furent disqualifiées en la personne de Mariette Paschoud. Pas de pessimisme exagéré, par conséquent. Le devoir de vérité, de lucidité historique, n'est pas impossible chez nous, même s'il y a beaucoup de chemin à faire. C'est dans ce sens qu'il faut aussi relever, me paraît-il,
la désignation par le Département fédéral
de l'intérieur d'un historien chargé de réunir,
de conserver, de préparer les matériaux d'une enquête
impeccable sur la dislocation forcée des familles Jenisch
dans notre pays, et la dispersion de leurs enfants. Le spécialiste
en question a été mandaté à la demande
même de la communauté Jenisch. Soit dit incidemment,
il est remarquable qu'un ensemble de mesures aussi clairement
racistes que celles menées contre les "enfants de
la grand route" aient été si tardivement reconnues
et condamnées comme telles. Cela donne à penser
que nous sommes plus prompts à traquer le racisme dans
l'histoire du voisin que dans la nôtre. A cette problématique du devoir de vigilance et de vivacité intellectuelles qui incombe aux antiracistes, je rattache, évidemment, les recherches de Stefan Keller sur L'affaire Grüninger, et la campagne pour la réhabilitation de ce Juste [9]. Or, qu'est-ce que le ressort de l'affaire Grüninger, sinon le refus de reconnaître, avec toutes les conséquences que cela emporte, que notre Etat, un jour, a incorporé à son droit positif des dispositions proprement racistes? Pour des raisons qui ne sont pas seulement familiales, je me compte parmi celles et ceux qui exigent la pleine réhabilitation de ce policier saint-gallois, homme d'ordre qui falsifia des papiers officiels pour sauver des Juifs, en 1938, contre les directives fédérales et les ordres de ses supérieurs. Il fut sanctionné à tort. Il faut réparer. Mais entendons-nous bien! Je dis et répète que cette affaire n'est pas une erreur judiciaire. Elle ne résulte pas d'une mauvaise application du droit, justifiée par la raison d'Etat, mais bien d'une érosion du droit, au nom de celle-ci. C'est beaucoup plus grave. Et cela me conduit au dernier point de mon propos. La révision du code pénal suisseLa loi, c'est en effet le troisième point d'application qu'il faut assigner à l'effort d'une réflexion antiraciste. Nous entrons là sur un terrain largement balisé par la réflexion et le débat menés au Conseil fédéral et aux Chambres. Essayons de le parcourir sans trop abaisser le regard sur les détails. Vous voudrez bien me dispenser, ainsi, parce que vous êtes des citoyennes et des citoyens bien informés, de décrire l'objet du prochain scrutin, qui est la révision du Code pénal et du Code pénal militaire pour réprimer l'incitation à la haine raciale; ainsi que l'enjeu international de cette réforme, qui est l'adhésion effective de notre pays à la Convention de 1965 sur l'élimination de toutes les formes de discrimination raciale. Pour ma part, je vous ferai grâce du sottisier de la campagne référendaire, avec ses questions du genre : "Si la loi passe, sera-t-il encore permis de raconter des witz appenzellois ?" Je prendrai plutôt le temps de répondre à l'accusation d'inopportunité portée contre la révision. Je vais y répondre en responsable politique, non pas en juriste, parce que je n'aime pas faire un autre métier que le mien. Selon cet argument, l'imperfection juridique du dispositif est telle que mieux vaudrait s'abstenir de légiférer. Ce fut l'argument retenu l'autre jour, comme vous le savez, par les libéraux vaudois pour soutenir le NON. Il ne faut pas trop en demander à Antigone. Je sais bien qu'il existe un droit constitutionnel non-écrit, auquel de temps en temps se réfère le Tribunal fédéral, et qui incorpore un certain nombre de principes assurant dans notre ordre juridique le respect des droits fondamentaux de la personne humaine. Croire que cette base idéale suffit à fonder la prévention du racisme ou la répression de l'incitation à la haine raciale, c'est résoudre le problème en l'évacuant. Nous avons besoin, pour cela, de normes précises, de normes écrites. Les lois écrites ont une diffusion plus large, et surtout une valeur pédagogique plus certaine, que la jurisprudence de Mon-Repos. Commençons donc par reconnaître à tous les mêmes droits fondamentauxMon second argument, c'est que la valeur pédagogique de cet exercice législatif antiraciste existe aussi bien sur le plan extérieur que sur le plan domestique. La Suisse a besoin de faire la démonstration que sa tendance à l'isolationnisme n'implique nullement qu'elle place l'originalité de son ordre interne au-dessus de toute valeur. Elle doit manifester que sa répugnance à s'intégrer dans des systèmes politiques internationaux n'implique pas le refus d'adhérer à des institutions juridiques fondées sur la morale commune. En définitive, l'argument le plus fort, le voilà. C'est l'universalité des droits de l'homme. Il est de bon ton, je le sais bien, de la mettre en doute. Je lis sans surprise, mais avec tristesse, un peu partout, et parfois sous la signature d'estimables savants, que promouvoir une vision de l'ordre social fondée sur le respect des droits de l'homme reviendrait simplement à imposer un modèle occidental à des peuples qui n'en ont rien à faire, et qui pourraient à la limite ressentir cela comme une agression. Les têtes moins bien faites, les esprit plus confus, poussent le raisonnement jusqu'à la plus étrange perversion, en confondant pêle-mêle droits de l'homme, institutions démocratiques et mode de vie occidental dans un même universalisme exterminateur des différences, qu'ils dénoncent comme raciste, ethnocidaire, génocidaire pourquoi pas. Il faut donc revenir à l'évidence. Ne craignons pas d'affirmer que, dans la pratique, "l'égalité dans la différence", c'est du pipeau. Car il n'y a guère de différence, dans les sociétés humaines, qui ne soit comprise comme une différence de valeur, et qui par conséquent ne Si vous me permettez de clore mon propos sur une note personnelleSi vous me permettez de clore mon propos sur une note personnelle, à cette heure où vient de s'achever la fête juive de Yom Kippour, je vais essayer de répondre à la question que vous aurez peut-être la délicatesse de ne pas me poser. Comment est-ce que je me situe, moi-même, dans tout ça? Je suis pleinement solidaire de ce peuple qu'on a tenté d'exterminer, oui. Mais je n'arrive pas à me considérer, essentiellement, comme une victime désignée. Non que je me sente invincible, ou préservée! Bien au contraire : ce que je sais de l'histoire des peuples m'assure qu'aucun d'entre eux n'a le monopole de la souffrance, et ce que je connais de l'âme humaine me convainc qu'elle est faite aussi d'étranges et sombres pulsions. Je vois que ce "refoulé", comme disent les psychologues, peut remonter à la surface en violents tourbillons chez les individus aussi bien que dans les groupes sociaux. Et je crains qu'il ne faille bien peu de choses, en vérité, pour qu'un homme, ou un peuple, passe du statut de victime à celui de bourreau. Les bons sentiments, en tout cas, sont tout à fait impuissants à prévenir ou empêcher ce changement de rôle. Albert Cohen le savait mieux que personne. Aussi n'avait-il qu'une recommandation à faire pour lutter contre le racisme-à-bonne-conscience, pour conjurer "l'affreuse coexistence de l'amour du prochain et de la haine" : c'est de revenir à la pensée que tous les hommes savent qu'ils sont mortels. Il me plaît de faire entendre en conclusion sa voix désabusée, et fervente pourtant, dans une réunion de gens qui s'interrogent sur la plus méthodique et raisonnable façon d'être antiraciste. "O vous, frères humains", écrivait-il en guise de testament, "sans plus prétendre aimer les autres du dérisoire amour du prochain, [ ] bornez-vous, sérieux enfin, à ne plus haïr vos frères en la mort" [10].
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