 |
MAI 2003 / LE VOYAGE JUDEO-ARABE A AUSCHWITZ
__Emile Shoufani, le "curé de Nazareth", emmène de jeunes français musulmans et juifs à Auschwitz
|
Près de cinq cents participants de toutes origines -
musulmans, druzes, juifs, chrétiens et sans religion, venus
de France, de Belgique et d'Israël - se sont rendus ensemble,
en mai 2003, à Auschwitz, pour trois jours
de commémoration de la Shoah autour du curé
de Nazareth, Emile Shoufani, dans le cadre d'une rencontre
plus générale entre juifs et arabes israéliens
organisée par le prêtre.
|
 |
|
|
Auschwitz Birkenau. Les ruines du crématoire.
Photo: Michel Sarti.
|
|
Ce voyage judéo-arabe à Auschwitz-Birkenau,
fondé sur une approche à la fois historique et humaine,
sur un "partage de mémoire", avait pour objectif
de "briser la carapace de méfiance entre arabes et
juifs", selon Jean Mouttapa, vice-président
de l'association Mémoire pour la Paix, qui a relayé
en France l'appel d'Emile Shoufani et organisé le voyage.
Le voyage s'est conclu par une cérémonie symbolique
au cours de laquelle des musulmans ont lu des noms de juifs tués
dans l'un des plus grands camps de concentration nazi.
Pour le père Shoufani, un arabe israélien, ce
voyage à Auschwitz, qui incarne "l'atrocité
du génocide contre les juifs", a témoigné
" de notre capacité à comprendre la blessure
de l'autre". Déplorant le "négationnisme
qui circule dans certaines banlieues françaises",
Jean Mouttapa raconte que "lors de la préparation
du voyage, beaucoup de musulmans, loin d'être négationnistes,
sont arrivés en pensant que la Shoah, c'était une
histoire de juifs massacrés par des nazis". "Ils
ont commencé à découvrir que c'était
bien plus que cela, que c'était l'idée d'humanité
qu'on avait voulu tuer à Auschwitz", raconte l'éditeur
chrétien.
Les jeunes participants français étaient, du
côté musulman, membres ou proches des Jeunes musulmans
de France, de l'Union des étudiants musulmans de France,
des scouts musulmans, ou d'associations laïques. Du côté
juif, ils étaient impliqués dans le Conseil des
représentants des institutions juives de France (CRIF),
l'Union des étudiants juifs de France (UEJF), ou les éclaireurs
israélites. Certains étaient tout simplement des
gens intéressés par la démarche.
Venus de Nantes, Bordeaux, Paris, beaucoup étaient des
"leaders associatifs qui viennent comme individus, et pas
au nom de leur mouvement", souligne Rachid Benzine, membre de l'association Mémoire et paix et co-auteur avec le Père Christian Delorme du livre "Nous avons tant de choses à nous dire".
DES JUIFS ET DES ARABES A AUSCHWITZ : LE PELERINAGE DE LA RECONCILIATION
Pour la première fois, des juifs et des arabes se sont
rendus ensemble dans le camp de concentration de Auschwitz. Une
initiative du père Emile Shoufani, curé de Nazareth,
pour rappeler la Shoah et promouvoir la réconciliation
entre les deux peuples.
Le voyage passait par Auschwitz mais aussi par Wadwice,
la ville natale du pape Jean-Paul II. Emile Shoufani explique
qu'il s'est inspiré de "l'enseignement et de l'engagement
de réconciliation entre arabes et juifs" du pape Jean-Paul
II. Le père Shoufani est palestinien, citoyen israélien,
archimandrite de l'Eglise melkite de Galilée. Il a expliqué
au quotidien italien Avvenire [26 mai 2003] pourquoi il
a lancé cette initiative.
L'idée du projet Mémoire pour la paix
avec un pèlerinage commun d'arabes et de juifs à
Auschwitz m'est venue au cours de plusieurs rencontres que nous
avons organisées entre étudiants et professeurs
dans l'école catholique dont je suis le directeur. Ces
rencontres étaient devenues de plus en plus difficiles
depuis octobre 2000, c'est-à-dire depuis le début
de la deuxième Intifada qui a provoqué une fracture
presque totale entre Israéliens et Palestiniens. Je me
suis rendu compte que pour poursuivre le dialogue il fallait peut-être
faire mémoire, essayer de faire la paix avec l'histoire.
- Comment avez-vous appris à connaître la Shoah ?
Personnellement j'ai découvert la Shoah quand je faisais
des études en France à travers un livre sur Treblinka
publié en 1966. C'était ma première lecture.
J'ai compris que la Shoah n'était pas une simple page d'histoire
mais véritablement l'anéantissement d'un peuple.
La même année, j'ai visité le camp de concentration
de Dachau. J'ai été bouleversé, au point
de ne pas pouvoir poursuivre mon voyage. J'ai senti profondément
la misère de l'homme et de l'humanité. Je suis convaincu
que pour comprendre le peuple juif il faut écouter ce qu'il
dit sur son histoire et sur la Shoah.
- Quelle a été la réaction à Nazareth, du côté arabe et du côté juif quand vous avez parlé du projet "Mémoire pour
la paix" ?
Les amis juifs auxquels j'ai parlé de ce projet étaient
convaincus que les arabes s'y seraient fermement opposés.
Il fallait passer par cette approche, écouter cette réaction.
Maintenant ils sont des dizaines, des centaines, les juifs israéliens
qui ont accepté de nous parler de l'Holocauste. Des gens
de toutes les couches sociales, de droite et de gauche, hommes
et femmes, religieux et non. Du côté arabe il y a
eu le même accueil parce que l'appel que j'ai lancé
est devenu une initiative de la communauté arabe. Beaucoup
ont voulu participer aux rencontres préparatoires.
- Beaucoup de juifs et d'arabes ont souhaité participer à ces rencontres. Ils tenaient, semble-t-il,
à préparer ce chemin de la mémoire
Il n'y a pas seulement la volonté de visiter des lieux
symboliques comme Auschwitz, d'être au courant du génocide,
de l'extermination du peuple juif par le nazisme. Le lieu est
important mais il est également important de se préparer
à y aller, en écoutant des personnes qui connaissent
cette époque ou qui ont vécu pendant cette période.
Beaucoup disent qu'ils savent ce qui s'est passé. Mais
beaucoup n'ont jamais entendu parler de la Shoah. Ils ne savent
pas de quoi il s'agit, et combien ceci est encore présent
aujourd'hui dans la pensée du monde juif. Ce fut une préparation
nécessaire et elle a permis la compréhension, la
prise de conscience.
- Lors d'une conférence, un jeune palestinien
a déclaré, cependant : "Les souffrances
que les juifs ont endurées il y a cinquante ans ne m'intéressent
pas. Maintenant j'ai les miennes".
Aujourd'hui on porte trop de jugements, on compare facilement
les souffrances. La souffrance est une réalité.
Nous sommes tous blessés, humiliés. Tous les peuples
de cette région, les Palestiniens comme les Israéliens,
les juifs comme les arabes, nous avons une blessure très
profonde. Mais moi je dis : on ne peut pas comparer des histoires
épaissies par les souffrances. Il faut au contraire écouter
et se charger de la souffrance de l'autre. Notre initiative consiste
à écouter la souffrance juive, à en prendre
conscience, en ayant conscience de faire un geste qui n'exige
pas de geste en retour, de réciprocité. Je le vois
comme un acte libérateur.
- Avez-vous trouvé la même ouverture chez les musulmans de Nazareth ?
Ceux qui ont adhéré au mouvement sont l'image
de toute la société arabo-israélienne, en
majorité musulmane. Le but de cette initiative est aussi
de démontrer que les arabes-israéliens n'ont jamais
voulu menacer l'Etat d'Israël. Il y a quelques dizaines de
personnes, un pourcentage que je ne connais pas, qui pensent différemment.
Mais, le désir des arabes-israéliens est d'être
des citoyens israéliens, de construire une confiance nouvelle.
|