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COMMEMORATION DE LA SHOAH / AVRIL 1999, GENEVE

__Martine Brunschwig Graf : ”Rien ne peut et ne doit effacer l'histoire et rien ni personne surtout ne doit permettre que l'on relègue au rang d'événements et de péripéties ce temps de la Shoah que tant de femmes, d'hommes et d'enfants ont payé de leur corps et de leur esprit”


M. Brunschwig GrafAllocution de Martine Brunschwig Graf, présidente du Conseil d'Etat (exécutif) de la République et Canton de Genève, lors de la cérémonie de commémoration de la Shoah à l'Université de Genève, prononcée le 12 avril 1999.

Chaque année, le gouvernement genevois et, avec lui, l'ensemble des habitants de Genève, tiennent à partager avec vous ce moment à la fois privilégié et douloureux qui nous réunit dans l'exercice de la mémoire, de la compassion mais aussi du refus de l'horreur et de l'absurde.

Aucun drame, aucune injustice ne peut en effacer une autre

Rien ne peut et ne doit effacer l'histoire et rien ni personne surtout ne doit permettre que l'on relègue au rang d'événements et de péripéties ce temps de la Shoah que tant de femmes, d'hommes et d'enfants ont payé de leur corps et de leur esprit. C'est leur mort et leur souffrance qui nous percent le coeur aujourd'hui encore. Pour toutes celles et ceux qui ne sont pas revenus de l'anéantissement programmé mais aussi pour toutes celles et ceux qui en ont réchappé et qui ont formé depuis la longue chaîne solidaire des témoins, nous nous devons de poursuivre l'acte du souvenir et du partage.

Aucun drame, aucune injustice ne peut en effacer une autre. Et ce que nous voyons et entendons sur de ce qui passe à deux pas d'ici, au Kosovo, ces faits déjà dénoncés dans l'impuissance, nous rappellent combien l'esprit de révolte et de résistance contre toute atteinte aux droits des humains reste indispensable. Les drames d'aujourd'hui nous confirment hélas que le droit au respect et la dignité de chacun restent ignorés, et combien fragile est le "jamais plus" que nous répétons tous lorsque nous évoquons la Shoah.Up

Au-delà de la solidarité et de l'action humanitaire que nous nous devons de mener dans le présent, la commémoration de la Shoah doit constituer pour chacun d'entre nous une obligation morale de poursuivre l'oeuvre de mémoire.

La vigilance reste nécessaire

Il y a quelques mois, dans l'un de nos cycles d'orientation genevois [école obligatoire], était projeté un film tourné en Suisse et montrant quelques jeunes que rien ne semblait distinguer particulièrement dans leur parcours de vie de nombreux autres jeunes sinon qu'ils témoignaient devant la caméra, à visage découvert et sans aucun état d'âme, de leur appartenance et de leurs activités au sein d'un mouvement néo-nazi. Leurs slogans, leurs propos, leurs chants n'avaient hélas rien à envier à ceux qui ont inspiré les pires actes des années trente et quarante.

Le débat qui a suivi ce film a démontré combien la vigilance reste nécessaire. Il a surtout fait apparaître les dangers d'une banalisation, auprès des jeunes, de groupes qui, parce qu'ils s'expriment par le biais de la musique, deviennent, aux yeux de certains, assimilables aux groupes de rock ou de rap en vogue chez les adolescents! Ceci n'a rien d'une anecdote et le passé nous a démontré combien il était aisé d'abuser et de tromper par les démarches les plus anodines. Nous avons un énorme travail de formation et d'information à accomplir. Nous avons surtout à faire vivre dans la mémoire des jeunes particulièrement ces femmes, ces hommes et ces enfants qui furent des êtres humains à qui des hommes et des femmes ont dénié cette qualité.

L'enseignement de l'histoire de la Shoah

En guise de conclusion, permettez-moi de vous citer un passage tiré d'un ouvrage intitulé "La déraison antisémite et son langage". L'un de ses deux auteurs, Anne-Marie de Vilaine, y décrit fort bien la démarche à suivre.

"L'enseignement de l'histoire de la Shoah, écrit-elle, ne peut donc se borner à transmettre des faits, des chiffres, des analyses...". Et plus loin elle souligne: "Nous devrions nous atteler collectivement à cette tâche immense : redonner un visage, une identité, une histoire à chacun des cinq ou six millions d'être humains que les nazis ont marqués comme du bétail, exterminés à l'aide de gaz toxiques et transformés en matériaux récupérables et en cendres anonymes."

Comment dire mieux notre tâche permanente sinon en la complétant, comme le fait l'honneur, par notre volonté d'honorer et de faire revivre aussi le souvenir de toutes celles et ceux, compagnons de route, qui ont risqué leur vie pour redonner un sens à la dignité humaine: ceux que nous nommons les Justes.

Nous n'aurons jamais terminé notre tâche de commémoration de la Shoah, elle fait partie de l'histoire des Hommes.Up