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Le ghetto
| Forme supérieure de l'isolement, le ghetto est
un quartier où les Juifs étaient contraints d'habiter.
Généralement peuplées au préalable
d'une majorité ou d'une grande proportion d'habitants juifs,
les rues furent souvent aussi choisies pour être les plus
pauvres de la ville. A Varsovie, il n'était guère
de rue du ghetto qui n'ait eu à souffrir des bombardements.
On contraint alors les non Juifs à en partir, et les Juifs
habitant à l'extérieur - souvent beaucoup plus nombreux
- à venir s'y entasser. |
Dans un premier temps, les ghettos restent "ouverts"
: les gens y habitent mais peuvent en sortir pour leur travail.
Assez rapidement, cependant, ils sont fermés (à
Varsovie, en octobre 1940). Des murs sont construits - aux frais
de la communauté juive -, et l'on ne peut désormais
en sortir sans un Außweis.
Les ghettos furent créés surtout dans l'Europe
de l'Est et du Nord-Est. Les Juifs d'Allemagne et de la partie
de la Pologne annexée au Reich y furent expédiés
avant que ne fonctionnent les camps de destruction.
Les occupants désignaient parmi les notables un conseil
juif (Judenrat) avec à sa tête un président.
Cette instance n'avait guère le pouvoir que de choisir
ou d'imaginer les moyens d'exécuter les ordres allemands.
Elle recrutait une police juive, effectuait les réquisitions
(fourrures, postes de radio, meubles, etc.), organisait des collectes
pour répondre aux exigences financières. Dans certains
cas, le conseil organisait, ou tentait d'organiser, une aide sociale.
La vie dans le ghetto était des plus difficiles : l'entassement était tel (jusqu'à vingt-cinq personnes par pièce) que certains devaient sortir une partie de la journée, quel que soit le temps, pour permettre aux autres de s'allonger. Les rues étaient de ce fait pleines d'une foule qui errait sans but. Les quantités de denrées alimentaires autorisées par l'occupant étaient insuffisantes pour assurer la survie, et la faim provoquait des ravages dans la population. Les plus touchés furent d'abord les plus pauvres. Dans les premiers temps, la mortalité était surtout due au typhus et aux maladies liées au froid (il n'y avait pas de chauffage, quelquefois pas de fenêtres : les habitants non juifs délogés de force avaient emporté tout ce qu'ils pouvaient). Assez rapidement, la faim devint le premier facteur de mortalité. Les intellectuels, dépourvus d'activité et de tout revenu, furent ceux qui résistèrent le moins. Bientôt se multiplièrent dans les rues les orphelins mendiants, qu'on ne voyait guère plus de quelques jours ou quelques semaines.
La population du ghetto formait une réelle société
humaine, c'est-à-dire un assemblage hétéroclite
de qualités et de bassesses : on y trouvait donc des crapules,
des contrebandiers, des voleurs, des prostituées et des
souteneurs, des trafiquants et des collaborateurs actifs. Ainsi,
bien que fermés, les ghettos connaissaient-ils d'importants
échanges avec l'extérieur. Les gens les plus aisés
- qui avaient réussi à dissimuler une partie de
leur fortune en billets, en or ou en bijoux - achetaient au marché
noir et vivaient encore décemment, alors que d'autres s'effondraient
soudain et mouraient dans la rue.
Les conditions sanitaires étaient effroyables et continuaient
à se dégrader. L'hygiène était partout
défaillante, hôpitaux et médecins n'avaient
presque rien. Des cadavres étaient jetés nus dans
la rue par les survivants, qui ne pouvaient payer des obsèques.
Cette dégradation faisait partie du processus de déshumanisation
: les habitants de la ville extérieure avaient le spectacle
de misérables en haillons, dont le visage et le corps se
déformaient sous l'effet de la faim et de la maladie, jusqu'à
n'avoir plus "figure humaine".
En 1942, la population des ghettos, malgré une mortalité
galopante, était toujours importante : elle était
sans cesse accrue par l'entassement de réfugiés
déportés de la campagne et d'autres pays occupés
- et la natalité n'avait pas disparu. Dans le cadre de
l'entreprise de destruction de masse furent alors menées
des Aktionen consistant à rafler des centaines ou
des milliers de gens pour les embarquer dans des wagons à
bestiaux et les expédier dans les camps de destruction,
où la plupart furent gazés dans la journée
de leur arrivée.
Pendant les années d'après-guerre, on parla beaucoup de la "passivité" des Juifs devant la destruction (voir à ce sujet la fiche 38 pour les Juifs allemands, et la fiche 39 pour les Juifs des territoires occupés). Mais on condamna aussi vivement l'attitude des conseils juifs, qualifiés de collaborateurs. Il est certain que les conseils de certains ghettos peuvent se voir attribuer cette épithète. Certains présidents avides de pouvoir se comportèrent en véritables dictateurs (à Lodi, par
exemple). Des membres de presque tous les conseils profitèrent
de leurs fonctions pour trafiquer sans scrupule, vendre des emplois
ou des exemptions. Il faut cependant garder présent à
l'esprit que les ghettos ne regroupaient pas des communautés
unies, mais des catégories parfois très opposées
les unes aux autres. Un bon nombre de gens, convertis à
d'autres religions, ou simplement non croyants, ne se considéraient
plus comme juifs parfois depuis des dizaines d'années.
Parmi les autres, on trouvait des religieux (orthodoxes ou hassidim),
des sionistes (qui prônaient le retour en Palestine et la
création d'Israël), des socialistes, des communistes
et beaucoup d'"assimilationnistes", qui se sentaient
plus polonais ou allemands, que juifs, et le revendiquaient. Ces
points de vue étaient si distincts, et distants, qu'il
fallut attendre 1943 pour que le désespoir soit assez définitif
et partagé, et provoque la révolte. Le ghetto de
Varsovie, qui avait compté jusqu'à 500'000 habitants,
n'en avait plus que 75'000 en 1943 (et presque plus de vieillards
ni d'enfants) lorsque éclata l'insurrection.
Les insurgés de Varsovie furent longtemps et légitimement
glorifiés comme les héros du ghetto. C'est oublier
le grand nombre de réactions individuelles de révolte
ou simplement de dignité qui valurent la mort à
leurs auteurs. C'est aussi oublier quelques figures qui contribuèrent
grandement à enrayer, au moins symboliquement, le processus
de déshumanisation. L'action clandestine d'Emmanuel Ringelblum,
qui constitua des archives du ghetto de Varsovie dont une partie
a pu être sauvée - est la plus connue du public.
Mais il contribua au manque tragique d'unité en s'opposant
de façon dogmatique au conseil juif.
Deux figures du ghetto de Varsovie
>Adam Czerniaków
En septembre 1940, lorsque les troupes allemandes occupent
Varsovie, Adam Czerniaków est vice-président de la communauté juive de la capitale (le président a fui), qu'il représente au conseil municipal. C'est un homme rigide, aux opinions proches de celles du général Pilsudski et du "régime des colonels" qui lui a succédé à sa mort en 1935 : autoritaire, antidémocratique et violemment antisoviétique. Non pratiquant, sauf à l'occasion des fêtes principales, il est assimilationniste et se considère comme Polonais, tant par son patriotisme que par sa culture. Il ne tarde pas à s'activer pour être nommé à la tête de la communauté, ce qui lui vaut finalement d'être désigné président du conseil juif. Dès avant le déclenchement de la guerre, et tous les jours jusqu'à sa mort, il tient un journal, des notes brèves prises au cours de ses insomnies, quelquefois télégraphiques, dans des carnets dont un seul est perdu. Ses notes quotidiennes sont précieuses à bien des égards : elles fourmillent d'informations sur le fonctionnement du conseil juif, sur la vie - et la mort - dans le ghetto. Mais elles illustrent aussi l'évolution d'un homme qui progressivement met son énergie et sa rigidité au service des plus démunis. Il ne s'agit pas d'un changement de ses opinions, mais d'un infléchissement de ses choix. Il tempête plus d'une fois de ne pas recevoir des forces d'occupation l'autorisation de lever un impôt sur les plus riches des habitants, alors que les ressources de la communauté ne lui permettent d'offrir aux indigents qu'une "soupe" pour le moins claire par jour. Toute son action sociale et culturelle (il développe un enseignement professionnel, organise spectacles, conférences, concerts) vise à conserver à la population du ghetto sa dignité humaine. En ce qui concerne les exigences allemandes pour la fourniture de travailleurs forcés ou de déportés, il épouse une attitude découlant d'une vieille habitude de la diaspora : consentir au sacrifice aux dépens de la partie la plus réduite de la population dans l'espoir de sauver la majorité. Nous savons, aujourd'hui, que c'était vain, mais, ses notes en attestent, cet espoir était réel malgré le découragement croissant. Et le 23 juillet 1942, lorsqu'il comprend qu'aucune catégorie, pas même les enfants, n'échappera aux rafles et à la déportation vers Treblinka, dont il connaît la nature et la signification, au rythme de 6'000 personnes par jour sans une journée de répit, il avale une capsule de cyanure, laissant ces mots : "On exige de moi de tuer de mes propres mains les enfants de mon peuple. Il ne me reste que la mort."
>Janusz Korczak
Médecin pédiatre, Janusz Korczak est
un homme haut en couleurs que sa spécialité a conduit
à devenir éducateur. Il a écrit divers ouvrages
sur l'éducation et est connu dans toute l'Europe. Il a
développé un système d'organisation démocratique
d'orphelinats où les enfants sont traités comme
des personnes à part entière et participent à
l'administration de la collectivité. Très actif,
il tenait une rubrique à la radio. Humaniste et socialisant,
dès l'occupation, il mène dans le ghetto campagne
sur campagne en faveur de "ses" orphelins, pour trouver
et obtenir des locaux décents, - de la nourriture, des
médicaments, des vêtements, etc. Il s'adresse à
la population par communiqués, affiches, mais n'hésite
pas à invectiver les plus riches à domicile ou en
public pour obtenir des dons. Non pas missionnaire sinistre, mais
lui-même bon vivant et animé d'un dynamisme pouvant
aller jusqu'à l'agressivité, tout semble l'opposer
à Adam Czerniakow : mais leurs choix respectifs les rapprochent,
les deux hommes se respectent et finissent par s'apprécier.
Lorsque la police juive et les SS viennent rafler ses orphelins,
Janusz Korczak choisit de les accompagner et monte avec eux dans
le wagon pour Treblinka.
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