|
|
Einsatzgruppen
et opérations mobiles de tuerie
| Le 22 juin 1941 est lancée l'opération
Barbarossa, c'est-à-dire l'invasion de l'Union
soviétique. |
Quatre unités mobiles de tuerie furent constituées,
les Einsatzgruppen A, B, C et D, qui opéraient
en territoires conquis à la suite de l'armée. Composés
de SS et de policiers, ils avaient vu leur mission préparée
depuis plusieurs mois. Sous l'autorité territoriale de
l'armée, ils dépendaient pour leur fonctionnement
de Heydrich, chef du RSHA (office central de sécurité
du Reich). Au total, 3'000 hommes : SS et policiers, mais aussi
des réservistes et des policiers auxiliaires locaux (Lituaniens,
Estoniens, Lettons, Ukrainiens), tous affectés de façon
"ordinaire" à ces formations, et non sélectionnés
en raison d'une quelconque aptitude ou prédisposition.
Christopher Browning, qui a étudié les procès-verbaux
d'interrogatoires des membres survivants d'un de ces bataillons,
montre bien qu'il ne s'agissait nullement de monstres sadiques
ou pervers, mais "des hommes ordinaires" (c'est l'expression
retenue pour le titre de son livre).
Au tout début, les Einsatzgruppen n'exécutaient
que les hommes. Dès août 1941, ils étaient
aguerris et mieux informés de leur mission : les Kommandos
ratissaient les territoires et tuaient tous les Juifs
(y compris vieillards, femmes et enfants), et aussi tous les "commissaires
politiques".
Du 22 juin au 30 novembre 1941, les massacres recensés
(source : Sir Martin Gilbert) se répartissent ainsi :
territoires soviétiques conquis : 22 juin au 16 juillet : 59'380, 17 juillet au 31 août : 130'714, septembre et octobre : 372'486;
Bessarabie et Bucovine, à partir de juillet 1941 : 17'487
ensemble, novembre 1941 : 175'171.
Le plus tristement célèbre de ces massacres est
celui de Babi Yar, près de Kyiv, où 33'771
personnes furent tuées et précipitées dans
un ravin.
Il ne s'agit ici que de tueries en nombre. Ne sont pas comptabilisés
les "petits" massacres perpétrés par les
Kommandos des Einsatzgruppen lors
de leur passage dans les villages. Il convient d'ajouter 148'000
Juifs de Bessarabie tués en Transnistrie.
Raul Hilberg estime le nombre de personnes massacrées
par les Einsatzgruppen A, B, C, D jusqu'en 1942
à plus de 700'000.
A partir de la création des camps d'extermination, ces
Einsatzgruppen, et ceux créés dans
les pays satellites, virent leur mission évoluer vers la
rafle des Juifs et la constitution de convois pour ces camps.
Témoignage : extrait du rapport d'un commissaire
à Minsk, Carl, en date du 30 octobre 1941
"Faisant valoir que l'action ne se déroulait pas
selon mes instructions et que les coups déjà portés
à l'économie avaient fait assez de ravages, j'en
exigeai l'arrêt immédiat. Très étonné,
le capitaine m'expliqua qu'il avait reçu de son commandant
l'ordre de libérer la ville des Juifs sans en excepter
un seul, comme cela avait été fait dans d'autres
villes. Le nettoyage obéissant à des raisons politiques,
jamais jusqu'ici les facteurs économiques n'entraient en
ligne de compte. [...] Pour le reste, je me vois obligé
à mon regret d'insister sur le fait que, à tout
le moins, cette action confinait au sadisme. Durant l'action,
la ville elle-même offrait un tableau horrible. Avec une
incroyable brutalité surtout de la part des Lituaniens,
mais aussi des policiers allemands, les Juifs, et également
des Biélorusses, furent poussés hors de leurs logements
et emmenés ensemble. Il y eut des fusillades partout dans
la ville, et dans plusieurs rues on vit s'entasser les corps des
Juifs abattus. Les Biélorusses ont éprouvé
les plus grandes difficultés à échapper à
la rafle. Outre la manière effroyablement barbare dont
les Juifs, y compris de nombreux artisans, furent maltraités
sous les yeux des Biélorusses, ces derniers furent également
battus avec des matraques et des gourdins. On ne peut plus parler
d'une action juive, cela s'apparente bien davantage à une
révolution. Moi-même et tous mes fonctionnaires passâmes
la journée au milieu de tout cela sans souffler, afin de
sauver ce qui pouvait être sauvé. A plusieurs reprises,
je dus, revolver au poing, faire sortir des ateliers les hommes
de la police allemande et les Lituaniens. Mes gendarmes reçurent
la même mission, mais, à cause de la fusillade sauvage,
ils furent souvent obligés de fuir les rues pour ne pas
être eux-mêmes abattus. Tout ce spectacle était
épouvantable. Dans l'après-midi, un grand nombre
de voitures à cheval sans cocher se tenaient dans les rues,
et je demandai à l'administration municipale de s'en occuper.
Il se trouva par la suite que c'étaient des fourgons juifs
attribués à l'armée pour le transport des
munitions. Les Juifs avaient été simplement enlevés
et emmenés, sans que personne prît soin des véhicules.
[...] Comme je l'ai mentionné au début, les familles
des artisans devaient également être épargnées.
Il apparaît aujourd'hui, toutefois, que des gens manquent
dans presque chaque famille." [1]
1. Cité par Christopher R. Browning, Des hommes
ordinaires : le 101e bataillon de réserve de
la police allemande et la solution finale en Pologne, Gallimard,
collection Folio, Paris, 1996.
|