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LES VIOLATIONS |
MAI 2003, LE RAPPORT DE REPORTERS SANS FRONTIERES SUR LES ATTEINTES A LA LIBERTE DE LA PRESSE EN 2002
Ce rapport, publié grâce au concours de Courrier international, recense les atteintes à la liberté de la presse dans 156 pays sur les cinq continents. LE NOUVEL ORDRE MONDIAL DE LA REPRESSION
Notre réponse est toujours la même. Nous croyons profondément à la relativité des atteintes à la liberté de l'information. Nous pensons que l'inexistence absolue de liberté de la presse dans un pays est plus grave que les pratiques contestables d'un autre en matière d'information. Nous pensons que les journalistes qui ne peuvent faire leur métier qu'au risque de leur vie ou de leur intégrité physique méritent plus de sollicitude que ceux des pays où la presse est le "quatrième pouvoir". Si nous militions dans le domaine de l'alimentation, nous nous préoccuperions davantage des peuples qui n'ont rien à manger que de ceux qui mangent mal. Cela nous paraît une approche d'autant plus justifiée qu'il y a dans le monde beaucoup plus de pays qui répriment sévèrement le droit d'expression et le droit d'information que de pays qui les respectent tant bien que mal. La promotion de médias indépendants Nous ne méconnaissons pas, et nous le disons, les dangers
que certaines mesures, prises l'année passée par
l'administration américaine dans le cadre de la lutte contre
le terrorisme, représentent pour les libertés individuelles,
y compris la liberté de l'information. Nous ne doutons
pas que la concentration de l'information audiovisuelle en Italie
entre les mains du Premier ministre Silvio Berlusconi est néfaste
pour la démocratie italienne, et nous le disons. Nous nous
élevons chaque fois qu'en France le droit d'un journaliste
à la confidentialité de ses sources est battu en
brèche par la police ou la justice. Nous reconnaissons
que la dépendance dans laquelle les reporters de guerre
se trouvent par rapport aux autorités militaires affaiblit
la crédibilité de leur information. Mais pour réels
que soient de tels problèmes, ils n'empêchent pas
que les Etats-Unis, l'Italie ou la France sont des pays où
l'information circule relativement librement par rapport à
la moyenne des pratiques mondiales, et où les journalistes
peuvent faire leur métier dans une indépendance
que leur envient quotidiennement leurs confrères d'innombrables
pays répressifs.
Sans faire référence à un modèle spécifique de gouvernement, les experts de la Banque soulignent encore que la "bonne gouvernance" d'un pays requiert l'existence de contre-pouvoirs susceptibles de signaler les abus de pouvoir et les cas de malversations et de corruption. Une presse indépendante, disent-ils, est l'un de ces nécessaires contre-pouvoirs au même titre qu'une opposition politique responsable et des institutions judiciaires indépendantes. Ils concluent que, dans le financement de ses programmes de développement, la Banque mondiale doit se préoccuper, avec d'autres organisations internationales, de la promotion de médias indépendants et de la formation de journalistes professionnels là où il n'en existe pas suffisamment, ou pas du tout. Peser sur les démocraties occidentales On mesurera mieux, en parcourant les chapitres de ce rapport
sur l'année 2002, l'énormité de la tâche
restant à accomplir pour faire accepter l'indépendance
des médias. Sur les vingt-cinq journalistes tués
[en 2002], une bonne moitié ont été assassinés
soit par les hommes de main du pouvoir, soit par des bandes armées,
des groupes maffieux ou des représentants d'intérêts
privés qu'ils dérangeaient. Le nombre des arrestations
de journalistes a augmenté de 40% par rapport à
l'année précédente. Les agressions ou les
menaces ont carrément doublé. Près de 400
médias ont été censurés, et 121 journalistes
étaient en prison au 1er janvier 2003 contre 110 un an
plus tôt. Mais nous sommes encouragés par la reconnaissance
que notre combat pour la liberté de la presse n'est pas
seulement une cause humanitaire ou professionnelle, même
si la promotion de l'article 19 de la Déclaration universelle
des droits de l'homme porte en elle-même sa propre justification.
Nous savons maintenant qu'en menant ce combat nous contribuons
au développement économique des sociétés
et à l'amélioration des conditions de vie des peuples.
Cela renforce notre volonté de continuer à peser autant que nous le pouvons sur les gouvernements des démocraties occidentales, à commencer par la France et l'Union européenne, pour qu'ils tiennent davantage compte de l'état de la liberté de la presse dans leur attitude envers les grands et petits potentats de la planète. Cela ne peut rester un dialogue de sourds entre "realpoliticiens" et "droits-de-l'hommistes". Etant journalistes avant d'être militants, nous n'ignorons pas que les gouvernements des pays démocratiques ont d'autres responsabilités, stratégiques, politiques, économiques et sociales, que de faire progresser l'un ou l'autre des droits de l'homme dans des pays lointains où ils sont encore bafoués. Mais nous estimons qu'en dépit des pieuses assurances qui nous sont périodiquement données, la plupart des gouvernements européens continuent à faire preuve de beaucoup trop de complaisance envers les régimes qui nient quotidiennement les valeurs et les droits dont se réclament les démocraties. Hélas, on ne peut pas trop attendre d'une communauté internationale qui vient de confier à la Libye la présidence de la Commission des droits de l'homme de l'ONU ! Le contrôle et la réglementation d'Internet par les Etats Un nouvel exemple de la pusillanimité des démocraties occidentales face aux régimes autoritaires de la planète nous est donné par la préparation du Sommet mondial des Nations unies sur la société de l'information. En raison de l'immensité du sujet, ce Sommet doit se tenir en deux temps, d'abord à Genève en décembre 2003, puis à Tunis à l'automne 2005. L'objectif est de trouver les moyens de répandre plus largement dans le monde les nouvelles technologies de l'information afin de ne pas laisser se creuser davantage le fossé entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas. La généralisation de l'utilisation de l'informatique et des réseaux de télécommunication peut en effet aider les pays les plus pauvres à rattraper leur retard en matière d'éducation, de santé publique, de formation professionnelle et de tous autres moyens propres à améliorer leur niveau de vie. Les quelques réunions préparatoires qui se sont
déjà tenues dans différentes régions
du monde font malheureusement apparaître que le Sommet sur
la société de l'information risque de se focaliser
davantage sur le contrôle et la réglementation d'Internet
par les Etats plutôt que sur la "solidarité
numérique" entre riches et pauvres. Il n'est pas
surprenant que les nombreux exemples d'utilisation d'Internet
à des fins criminelles amènent la plupart des gouvernements
à souhaiter des mesures de contrôle qui, pour être
efficaces, doivent nécessairement faire l'objet d'accords
internationaux. Mais, de toute évidence, beaucoup de régimes
autoritaires cherchent à profiter de ces préoccupations
sécuritaires pour faire légitimer par la communauté
internationale leurs méthodes répressives en matière
de liberté d'expression et de liberté d'information.
On assiste en effet, depuis qu'il est question de ce Sommet, à un retour insidieux de ce que, dans les années 70 et 80, on appelait "le Nouvel ordre mondial de l'information". Une coalition hétéroclite de régimes communistes, de despotes afro-asiatiques et d'intellectuels occidentaux tiers-mondistes avait alors profité de la présence d'un haut fonctionnaire africain à la tête de l'Unesco pour tenter de soumettre la circulation internationale de l'information au contrôle des gouvernements. C'était bien entendu dans l'intérêt supérieur des peuples. Sous prétexte que les flux mondiaux de l'information étaient dominés par les grands médias de l'Occident capitaliste, ils entendaient les restreindre et laisser les peuples dans l'ignorance. C'était empreint de la vieille notion totalitaire du Guide qui sait mieux que vous ce qui est bon pour vous. La prévalence de cette philosophie répressive avait alors conduit les Etats-Unis et la Grande-Bretagne à se retirer de l'Unesco. Le choc avait été suffisant pour que le Nouvel ordre mondial de l'information meure de sa belle mort. Les obstacles mis par une cinquantaine de pays à la libre circulation de l'information sur Internet Aujourd'hui, les mêmes forces obscurantistes recommencent à parler, à propos des échanges d'information sur Internet, de souveraineté des frontières, de respect des normes et valeurs propres à chaque société, de sécurité et de cohésion nationales, d'atteintes à l'ordre public. Nous savons, hélas, depuis longtemps que, dans de nombreux pays, ces concepts apparemment peu contestables servent quotidiennement de justification à des poursuites et à de lourdes condamnations envers ceux qui, de l'intérieur ou de l'extérieur, diffusent des informations allant à l'encontre de la ligne officielle. En dehors du présent Rapport annuel, Reporters sans frontières publiera prochainement un bilan des obstacles déjà mis par une cinquantaine de pays à la libre circulation de l'information sur la Toile. Nous allons, avec d'autres organisations de défense de la liberté de la presse, faire preuve de la plus grande vigilance pour que le Sommet des Nations unies sur la société de l'information, en dépit de ses bonnes intentions, n'aggrave pas la situation. Ce n'est pas par hasard que la Chine, qui exerce déjà le contrôle le plus strict sur l'accès de ses citoyens aux réseaux, mène l'offensive, dans les travaux préparatoires du Sommet, contre l'intention originelle de donner à la société civile une voix au chapitre par l'intermédiaire d'organisations non gouvernementales accréditées. L'Union internationale des télécommunications (UIT) - l'agence des Nations unies qui organise le Sommet - ne donne pas l'impression de beaucoup résister à cette volonté d'exclusion. Elle a créé un site Internet pour que les ONG débattent entre elles de leurs vues sur la société de l'information. Pour mener ce débat parallèle et virtuel, l'UIT a même favorisé la constitution d'un "Bureau ouvert de la société civile". Mais il est clairement posé que le Sommet lui-même sera strictement l'affaire des gouvernements. Là encore, ce qui est le plus inquiétant est l'évidente réticence de la plupart des démocraties occidentales à s'opposer de front aux menées des ennemis de la liberté de l'information. Le 11 septembre 2001 est passé par là. Les Etats-Unis, en proie à l'obsession sécuritaire de la guerre patriotique contre le terrorisme, ne font même plus semblant d'accorder au respect des droits de l'homme une grande place dans la conduite de leurs relations extérieures. Des pays aussi répressifs que la Russie, la Chine ou le Pakistan sont devenus leurs alliés nécessaires. On dit que les Européens, nombreux dans les instances dirigeantes de l'UIT, n'ont pas fait d'objection lorsque le groupe des pays arabes a échangé son appui à la réélection du Secrétaire général japonais de l'organisation contre le choix de Tunis comme site de la deuxième session du Sommet. C'est pourtant tout un symbole. La Tunisie est parmi la poignée de pays qui emprisonnent des cyberdissidents. L'été [2002], Zouhair Yahyaoui a été arrêté et condamné à deux ans de prison ferme pour "propagation de fausses nouvelles". Il avait tout simplement diffusé sur un site Internet des informations de l'opposition. A Tunis, on le sait, c'est un crime de lèse-majesté. |