
|
NATIONS UNIES, GENEVE, 2005 / COMMISSION DES DROITS DE LHOMME
__DEBAT Alimentation : le droit à l'alimentation recule, mais la faim dans le monde progresse
La Commission des droits de l'homme a entendu, le 30
mars 2005, le Rapporteur spécial sur le droit à
l'alimentation. Le rapporteur, Jean Ziegler, a constaté
que le droit à l'alimentation recule et que la faim
dans le monde progresse. La faim a touché dix millions
de personnes supplémentaires en 2004, sur une planète
qui regorge de richesses et où les ressources disponibles
peuvent nourrir le double de la population mondiale. Il est prouvé
que les subventions versées par des gouvernements à
des agriculteurs créent un dumping agricole, détruisant
l'agriculture familiale et engendrant la faim dans le monde. |
Le Rapporteur a attiré l'attention sur plusieurs pays
"à problème" et a indiqué que,
selon lui, l'espoir se situait en Amérique latine. Les
représentants de l'Ethiopie, de la Mongolie
et du Guatemala ont fait des déclarations, leurs
pays étant directement concernés par le rapport
de Jean Ziegler. Les représentants de Cuba, de l'Egypte,
de l'Argentine, du Luxembourg, de la Chine et de l'Indonésie
ont ensuite participé à un débat avec
le Rapporteur spécial.
LA PRESENTATION DU RAPPORT
JEAN ZIEGLER, Rapporteur spécial sur le droit
à l'alimentation, a déclaré que le droit
à l'alimentation recule et que la faim dans le monde progresse.
Chaque jour, 17'000 enfants de moins de cinq ans meurent
de maladies liées à la malnutrition. Ce qui
signifie qu'à la fin de l'année plus de cinq millions
d'enfants seront morts de faim. Selon l'Organisation des Nations
unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), la faim a touché
dix millions de personnes supplémentaires en 2004, pour
atteindre un total de 852 millions dans le monde.
Ce constat doit être fait sur une planète qui
regorge de richesses, a souligné Jean Ziegler, notant que
les ressources disponibles pouvaient nourrir 12 milliards d'êtres
humains, alors que la population mondiale actuelle en compte la
moitié. Le massacre silencieux et quotidien opéré
par la faim est un assassinat, a-t-il estimé. Il ne correspond
à aucune fatalité et doit être éliminé.
Le Rapporteur, évoquant les obligations extraterritoriales
des Etats liées au droit à l'alimentation, a souligné
que l'élimination de la faim et de la pauvreté n'est
pas seulement une question de ressources à trouver; il
s'agit également pour les gouvernements et d'autres acteurs
d'éviter de prendre des mesures qui provoquent la faim,
la pauvreté et les inégalités. Dans le contexte
actuel de la mondialisation, le gouvernement national n'est pas
toujours en mesure de protéger ses citoyens contre l'impact
de décisions prises dans d'autres pays. Ainsi, il est prouvé
que les subventions versées par des gouvernements à
des agriculteurs créent un dumping agricole dans les pays
du Sud, détruisant l'agriculture familiale et engendrant
la faim dans le monde.
Le Rapporteur a cité plusieurs pays dits "à
problème". En Irak, la malnutrition enfantine
entre juin 2003 et septembre 2004 a plus que doublé, a-t-il
affirmé, tandis que dans la province soudanaise du Darfour,
plus de 200'000 personnes sont mortes de faim depuis le début
du conflit, et que l'accès aux organisations humanitaires
n'étant pas garanti. En République populaire
démocratique de Corée, 6,2 millions d'habitants
sont menacés par la famine. Les chiffres du Fonds des Nations
unies pour l'enfance (UNICEF) et de la Banque mondiale montrent
également une aggravation de la situation dans les territoires
occupés de Palestine, a poursuivi Jean Ziegler, évoquant
une tragédie humanitaire grave. Le Rapporteur a indiqué
que l'espoir se situait en Amérique latine. Il a ainsi
cité une réforme agraire intelligente et progressiste
garantissant un accès égal à la terre au
Venezuela; la résistance de Cuba au blocus; et une initiative
du Guatemala d'inviter tous les chefs d'État d'Amérique
latine en août pour une conférence sur le droit à
l'alimentation. Il a enfin évoqué la nouvelle campagne
pour combattre la faim et la pauvreté dans le monde menée
par les Présidents du Brésil et de la France.
Le Rapporteur a par ailleurs décrit brièvement
la situation en Mongolie, pays sorti de la férule
soviétique en 1990 et qui, après une période
de libéralisation économique brutale, reconstitue
peu à peu les interventions de l'Etat dans les domaines
sanitaires et alimentaires. La Mongolie, a-t-il dit, est le troisième
pays au monde le plus subventionné par les organisations
internationales et mérite vraiment ce soutien dans le cadre
de sa stratégie pour le droit à l'alimentation.
S'agissant de l'Ethiopie, frappée par les sécheresses
successives et l'effondrement des prix du café, la communauté
internationale, et le Gouvernement éthiopien ont pris de
concert des mesures pour tenter de sortir le pays de l'aide d'urgence
et lui permettre d'entrer dans une stratégie de développement
cohérente.
LE RAPPORT
Le cinquième rapport de Jean Ziegler sur le droit
à l'alimentation (E/CN.4/2005/47 et Add.1 et 2), qui
n'est pas disponible en français, passe en revue
la situation de la faim dans le monde et examine certaines situations
particulièrement préoccupantes, ainsi que des initiatives
positives. Le Rapporteur spécial se dit vivement préoccupé
par les violations persistantes du droit à l'alimentation
dans le monde du fait de certaines mesures qui ont été
prises à l'échelle mondiale. Parmi les situations
particulièrement préoccupantes, Jean Ziegler cite
les cas de la région du Darfour au Soudan, et les situations
en République populaire démocratique de Corée,
en Irak et dans le territoire palestinien occupé. Le Rapporteur
attire l'attention de la Commission sur les situations en Ethiopie
et en Mongolie, où il a effectué des missions
qui font l'objet de deux additifs à son rapport.
Dans l'additif à son rapport qui concerne sa mission
en Ethiopie, le Rapporteur rappelle que ce pays reste l'un des pays les plus pauvres du monde et que la moitié de sa population continue d'être touchée par la faim et l'insécurité alimentaire. Le rapport souligne qu'il est urgent d'investir pour favoriser le développement à long terme et pour permettre à ceux qui ont faim d'avoir davantage accès aux moyens de production qui leur permettraient de se nourrir. Il recommande en outre la mise en uvre des programmes de la nouvelle coalition, notamment ceux qui concernent les réinstallations. Par ailleurs, l'occupation des terres doit être confirmée de façon que les gens aient des droits garantis sur leurs propres terres. La dépendance à l'égard des vivres importés doit être réduite, souligne le rapport. Il faut privilégier l'achat de l'aide alimentaire au niveau local, de façon à éviter toute incidence néfaste sur la production locale et les prix à la consommation, en instaurant un mécanisme pour gérer l'instabilité des prix et en encourageant la distribution des récoltes des régions surproductrices aux régions déficitaires. Au niveau régional, souligne le rapport, il est impératif que les Etats riverains du Nil coopèrent davantage pour partager équitablement les ressources du fleuve. Le partage de l'eau nécessaire à la consommation humaine et à l'agriculture de subsistance devrait être prioritaire.
Dans l'additif qui concerne sa mission en Mongolie,
le Rapporteur recommande qu'il soit procédé d'urgence
à une étude complète visant à faire
le point de la situation en matière de sous-alimentation,
de sécurité alimentaire et d'accès à
l'alimentation. Il y a lieu de renforcer la protection du droit
à l'alimentation et d'adopter des politiques de nature
à inverser la tendance apparente à la régression
de la réalisation de ce droit. Les organes responsables
de l'accès à l'alimentation et à l'eau potable
doivent être clairement désignés. L'aide internationale
devrait être axée sur la réduction de la pauvreté
et l'insécurité alimentaire, souligne le rapport.
Il convient d'accorder un soutien particulier à l'économie
pastorale, y compris d'augmenter l'investissement dans des biens
publics. Les terres pastorales ne devraient pas être privatisées;
bien au contraire, garantir la sécurité d'occupation
dans le cadre d'un régime de propriété collective
permettrait de réduire le surpâturage et augmenterait
la durabilité des moyens de subsistance des pasteurs. Il
importe de donner la priorité à un développement
durable axé sur les besoins des pauvres, permettant d'offrir
des emplois convenables dans les zones urbaines. Il importe par
ailleurs de reconnaître les obstacles inhérents à
la qualité de pays sans littoral de la Mongolie, à
l'échelon international, et de veiller à ce que
la libéralisation du commerce favorise le développement
et la réalisation du droit à une alimentation suffisante.
LES DECLARATIONS
MME LULIT ZEWDIE (Ethiopie) a rappelé que l'Ethiopie a fait beaucoup de progrès dans la réalisation du droit à l'alimentation en faisant de la sécurité alimentaire une priorité. Des programmes et des politiques tels que la Coalition pour la sécurité alimentaire ayant pour élément central la croissance rurale et agricole jouent un rôle important dans la croissance de la production alimentaire et dans l'amélioration des performances en matière d'exportations. Ils permettent aussi de s'attaquer de façon soutenue aux problèmes de la malnutrition et de l'insécurité alimentaire chronique des foyers. Le budget pour la sécurité alimentaire a doublé en 2004-2005. Etant donné l'importance de la croissance de la production alimentaire, l'Ethiopie appuie des activités visant à développer les infrastructures relatives à l'eau et aux routes. L'Ethiopie est un pays composé de diverses nationalités et cultures et dont la majorité de la population habite dans des zones rurales pauvres. Il est donc impératif d'appliquer de façon soutenue et suivie la mise en uvre des lois et des politiques partout dans le pays. En dépit des difficultés, le gouvernement demeure engagé dans la promotion d'une participation de la population aux questions de développement et au règlement de problèmes tels que la discrimination à l'égard des femmes, par exemple.
La politique de certification de la terre a quant à
elle été définie de façon à
être appliquée partout dans le pays en fonction des
réalités existantes. La priorité dans l'application
de cette politique est donnée aux régions où
l'agriculture sédentaire domine et où l'administration
de la terre se fait sur une base individuelle. L'Ethiopie souscrit
à la plupart des recommandations du Rapporteur dans la
mesure où elles n'entrent pas en contradiction avec les
actions du gouvernement visant la réalisation du droit
à l'alimentation dans le pays. En particulier, la représentante
a estimé que la pleine réalisation du droit à
l'alimentation requiert le support des donateurs internationaux
afin de passer de l'urgence au développement sur le long
terme sur la base d'une réduction de la dette et d'un système
commercial équitable. Enfin, a conclu le représentant,
les attentes en matière de développement doivent
être envisagées dans le contexte des contraintes
objectives auxquelles est confronté le pays.
M. KHASBAZARYN BEKHBAT (Mongolie) a déclaré
que la mission du Rapporteur a été extrêmement
utile et souhaitable. Le représentant a rappelé
que la transition démocratique qu'a connue le pays au début
des années 90 n'a pas été facile. Elle s'est
accompagnée de l'émergence de l'extrême pauvreté
et a eu des effets négatifs au plan de la sécurité
alimentaire. La faim et la sous-alimentation chronique ont fait
leur apparition. Le représentant a reconnu avec regret
que l'on est en phase de régression sur le plan de l'alimentation.
Toutefois ce regret est teinté d'optimisme car l'économie
mongole montre des signes de dynamisme.
Le gouvernement de grande coalition actuellement au pouvoir
a fait de la lutte contre la pauvreté sa plus grande priorité.
La réalisation du droit à l'alimentation doit être
progressive, a souligné le représentant. Nous sommes
déterminés à aller de l'avant en mettant
l'accent sur les personnes les plus vulnérables. Le représentant
mongol a appuyé les recommandations faites par le Rapporteur
spécial. Ainsi la Mongolie améliorera son cadre
juridique visant à mieux protéger le droit à
l'alimentation. Le représentant a exprimé l'espoir
que la discussion avec le Rapporteur marque un tournant dans la
poursuite des efforts communs visant à garantir le droit
inaliénable à l'alimentation.
M. LARS PIRA PÉREZ (Guatemala) a remercié
le Rapporteur pour son étude préliminaire concernant
son pays. Il a déclaré que son pays souhaite éradiquer
la malnutrition, lutter contre la maladie et éviter que
les problèmes ne se transmettent de génération
en génération. Il entend à cette fin mener
des actions d'aide alimentaire et développer des programmes
communautaires. Le Gouvernement entend également faire
avancer les objectifs de la politique nationale orientés
vers le développement économique et social du pays
dans les secteurs public et privé. Une approche intégrée
pour lutter contre les situations d'insécurité alimentaire
touchant les plus pauvres est en outre à l'ordre du jour
afin d'atteindre les Objectifs de développement du millénaire.
Enfin, le représentant a souhaité que le dialogue
avec le Rapporteur spécial puisse se poursuivre.
LE DEBAT
M. JUAN ANTONIO FERNÁNDEZ PALACIOS (Cuba)
a estimé que le prestige de la Commission était
renforcé à chaque fois que le Rapporteur spécial
sur le droit à l'alimentation s'adressait à elle,
par sa rigueur scientifique et son attachement à la vérité.
Il a demandé quelles mesures pourraient être prises
pour mieux faire connaître les directives du Conseil de
l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture
(FAO), qui marquent une étape importante dans le domaine
de la lutte contre la faim.
M. OMAR SHALABY (Egypte) a déclaré
que la faim qui sévit partout dans le monde, et plus particulièrement
en Afrique, constitue une honte pour l'humanité. Ce phénomène
heurte la morale et il est urgent de mobiliser une véritable
volonté politique pour le contrecarrer. Quelle mesures
d'ordre financier pourraient être prises afin d'aider les
pays africains ?
M. SERGIO CERDA (Argentine) a déclaré que les gouvernements doivent placer les droits de l'homme au cur de leur politique. Comment pourrions nous avoir un suivi des obligations extraterritoriales des Etats en matière de droit à l'alimentation ?
M. ALPHONSE BERNS (Luxembourg, au nom de l'Union
européenne) a salué la volonté du
Rapporteur de collaborer avec le Programme alimentaire mondial.
Comment concrètement aménager cette collaboration
? Le représentant a par ailleurs demandé quel pourrait
être le rôle de la société civile dans
la promotion du droit à l'alimentation.
M. XIA JINGGE (Chine) a manifesté son
inquiétude face à la question des subventions agricoles
et leurs conséquences sur la jouissance des droits de l'homme.
Nul n'ignore que dans bon nombre de pays en développement,
l'agriculture est une industrie importante qui permet de garantir
le droit à l'alimentation, a-t-il affirmé. Si on
ne peut le faire, on porte atteinte aux droits de bon nombre de
populations de pays en développement. Le Rapporteur a-t-il
discuté avec d'autres organisations internationales, telles
que l'Organisation mondiale du commerce, pour savoir si elles
avaient décidé de mesures à prendre au sein
des instances multilatérales ?
M. AGUNG CAHAYA SUMIRAT (Indonésie) a
demandé si des actions particulières étaient
nécessaires pour améliorer l'accès aux stocks
alimentaires de base. Quel meilleur système adopter pour
arriver aux résultats escomptés, a-t-il demandé.
M. JEAN ZIEGLER, Rapporteur spécial, a souligné
que son mandat de Rapporteur spécial l'oblige à
reprendre certaines critiques faites ça et là, mais
qu'il ne lui appartient pas de juger. Il s'est félicité
que l'aide alimentaire apportée à la population
éthiopienne ait plus que doublé. Répondant
à l'intervention du Guatemala, il a affirmé que
la Conférence continentale qui doit se tenir dans ce pays
au mois d'août, soit à la veille du sommet de New
York, montrait que bien au-delà des cercles syndicaux et
de l'Église, l'exigence de la réalisation du droit
à l'alimentation s'était enracinée et avait
progressé.
Le Rapporteur spécial a par ailleurs indiqué,
en réponse à la délégation de la Chine,
que l'OMC croyait que la faim dans le monde serait éliminée
grâce aux privatisations. Mais c'est le contraire qui arrive,
a-t-il souligné, précisant que les discussions avec
cette organisation se poursuivaient. S'agissant des stocks alimentaires,
il a souligné que l'Inde donnait l'exemple puisqu'elle
a demandé à tous les Etats de l'Union de créer
des réserves publiques pour les cas de disette.
Source : Nations unies, Genève, 30 mars 2005.
|