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et Michel Taube]
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FRANCE, FEVRIER 2005 / ANTISEMITISME, LAFFAIRE DIEUDONNE
Je reste quelque peu abasourdie lorsque la lumière se fait mais que le Noir oublie d'ôter son costume de scène et continue à interpréter son personnage. Je dois bien me rendre à l'évidence, je me suis trompée. Il ne s'agit nullement d'un gag. Comment expliquer autrement que, plus d'un an après, l'affaire Dieudonné soit encore au cur des débats ? Comment en sommes-nous arrivés à de telles extrémités ? Noir sur blanc, on verbalise sur des rancurs qui existeraient entre les Noirs et les Juifs. On nous fait comprendre qu'un contentieux vieux de plusieurs siècles opposerait ces peuples. On dit à nos enfants que les Juifs ne les aiment pas; qu'ils ont esclavagisé les Africains; qu'ils les ont spoliés; qu'ils ont diffusé le sida en Afrique; qu'il existerait chez les Juifs des lobbies qui empêcheraient la télévision, la presse écrite et la classe politique de prendre en compte la traite négrière et le racisme dont ils sont victimes; on laisse entendre d'ailleurs que l'Etat israélien aurait organisé avec l'Afrique du Sud, pays de l'apartheid à l'époque, un plan d'extermination des peuples noirs; on stigmatise les personnalités juives et, comble des abominations, on clame à tout va qu'on s'en fout de la Shoah et qu'il existe d'autres souffrances dont on devrait parler, notamment de l'esclavage. Je veux sortir de ce cauchemar. Comment un homme digne de ce nom est-il capable de proférer de telles horreurs ? On parle trop de la Shoah, trouvez-vous ? Comment se fait-il que j'ai l'impression du contraire ? Qu'il faudrait sans cesse rappeler aux jeunes générations ce qui a été, afin que cela ne se reproduise plus ? Moi, voyez-vous, je suis obsédée par le visage de ces milliers d'innocents massacrés par les nazis. Et quand j'apprends par ailleurs que des mères juives ont tué leurs enfants avant de se donner la mort, l'image des mamans noires jetant leurs progénitures par-dessus bord pour les empêcher de devenir des esclaves se fige sous mes yeux. "Oui, il faut parler de la Shoah. Oui, il faut se battre afin que l'histoire de l'esclavage soit connue du grand public. Non, une tragédie n'exclut pas l'autre et il n'existe aucune hiérarchie dans la souffrance." Que de différences dans l'histoire de ces deux peuples,
mais que de similitudes dans leurs souffrances. Oui, il faut parler
de la Shoah. Oui, il faut se battre afin que l'histoire de l'esclavage
soit connue du grand public. Non, une tragédie n'exclut
pas l'autre et il n'existe aucune hiérarchie dans la souffrance.
Mais peut-être allez-vous décréter que je
suis une mauvaise Noire ? Aucun Noir ne saurait conforter des antisémites dans leurs phantasmes du Juif grand possesseur des richesses et grand confiscateur du bien-être mondial. Un antisémite est forcément un raciste. Noirs et Juifs sont ainsi des alliés naturels, ayant des ennemis communs et l'ont démontré à travers l'histoire. Des Juifs ont lutté aux côtés de Martin Luther King. Des Juifs ont aidé des Noirs américains à acquérir leurs droits civiques et on ne saurait gommer des faits aussi palpables que la présence de certaines personnalités juives auprès des peuples noirs lorsqu'ils souffraient. On ne saurait effacer des archives ces images émouvantes des GI noirs libérant les Juifs des camps de concentration. On ne saurait ne pas rendre hommage aux hommes venus d'Afrique, des Antilles ou de la Guyane bataillant en Allemagne pour que cesse l'abjection. Beaucoup y ont laissé leur vie. Ma naïveté m'incline à penser que vous agissez par ignorance, car au moment où commençait le commerce triangulaire, les Juifs étaient persécutés. Isabelle la Catholique venait de les chasser d'Espagne. Aucun Juif n'était présent au procès de Valladolid qui scellera le destin nègre. Vos propos sont dangereux. Ils insinuent chez les jeunes le sentiment que le Juif est la cause de leur mal-être social. Ils provoquent des replis communautaires et empêchent le dialogue inter-racial qui nécessite le dépassement de sa propre servitude identitaire. Je me suis battue pour l'égalité et la justice. Je ne saurais accepter que surgisse la haine entre les différentes composantes de la société française. J'ignore les raisons qui vous animent, quelles sont vos motivations, quels serpents se nichent dans vos esprits. La quête de la célébrité ou l'appât du gain ? Une revanche à prendre ? Je ne saurais croire que vous avez un idéal. Aucun idéal ne saurait tendre à voir la France être déchirée par une rancur sourde et une sournoise antipathie. Vous avez été malin. Vous avez toujours su opposer
subtilement à vos contradicteurs la souffrance noire, la
persécution des Noirs comme justificatifs à vos
dérapages verbaux. La belle blague ! Certains de vos adversaires
aveuglés ou traumatisés par vos allégations,
ou tout simplement crispés sur leur propre identité,
n'ont pas fait dans la dentelle. Ils ont empaqueté tous
les Noirs, les ont étiquetés et les ont expédiés
au pays des antisémites. Ils ont réussi ainsi à
braquer certains d'entre eux, qui ont été obligés
de vous soutenir pour sauver leur peau. C'est ainsi qu'on fait
d'un peuple paisible des descendants de barbares. Aujourd'hui, les Noirs se sentent piégés. Les intellectuels embarrassés se grattent la tête, ramassés entre l'écorce et l'arbre. Des couples constitués de Juifs et de Noirs n'osent plus se regarder dans les yeux; les enfants issus de ce métissage ignorent à quel diable se vouer. Les plus angoissés imaginent un complot contre eux, pauvres négrillons empêtrés dans la gestion du quotidien et leur foultitude de soucis. Ils ne comprennent pas ce qui leur arrive et pourquoi on les qualifie de nouveaux antisémites. Des Africains récemment arrivés en France en sont encore à des interrogations basiques : "C'est quoi un Juif ? C'est quoi l'antisémitisme ?" Parce que, dans leurs sociétés originelles, un Blanc est un Blanc et "tous les Blancs se ressemblent". D'une certaine façon, vous avez gagné cette honteuse bataille, vous et vos contradicteurs zélés. Mais nous, qui pensons que Noirs et Juifs appartiennent à la même humanité souffrante, que judéité et négritude ne sont pas antinomiques, mais deux identités méritant égal respect, gagnerons la paix sociale. Calixthe Beyala est écrivain. Elle préside
le Collectif Egalité, qui combat notamment l'insuffisante
représentation à la télévision de
la diversité ethnique de la population française.
Point de vue publié par le quotidien Le Monde, Paris,
22 février 2005. |