2009 | L’APRES KYOTO
Du 7 au 18 décembre 2009 a lieu à Copenhague la Conférence des Nations unies sur le changement climatique

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Du 7 au 18 décembre 2009 a eu lieu, à Copenhague, la Conférence des Nations unies sur le changement climatique. Un rendez-vous jugé décevant car il n’a pas permis aux représentants de 192 pays de trouver un accord pour lutter contre le réchauffement de la planète, plus de dix ans après la Convention sur les changements climatiques, signée à Rio en 1992, et quatre ans après l'entrée en vigueur du Protocole de Kyoto (qui expire fin 2012).

La Conférence a "pris note", mais n’a pas entériné, l’accord - dit Accord de Copenhague - adopté par les chefs d'Etat de 28 pays industrialisés et émergents sur la proposition des Etats-Unis, de la Chine, de l’Inde, du Brésil et de l’Afrique du Sud.

Cette "déclaration politique" fixe à 2 degrés la limite du réchauffement climatique d’ici à 2050, mais n’accompagne cet objectif d’aucune contrainte quant aux émissions de gaz à effet de serre. Elle prévoit cependant un financement rapide, à hauteur de 30 milliards de dollars, pour aider les pays les plus pauvres à s’adapter au changement climatique.

L’Accord de Copenhague pourrait constituer le préambule d’un accord plus global adopté lors de la prochaine Conférence des Nations unies sur le climat, en 2010, à Mexico.

NATIONS UNIES | SEPTEMBRE 2009 | UN ENTRETIEN AVEC THOMAS STOCKER, MEMBRE DU GROUPE D’EXPERTS INTERGOUVERNEMENTAL SUR L’EVOLUTION DU CLIMAT (GIEC)
__"Bien des gens ne se rendent pas compte que notre mode de vie dépend des écosystèmes"

Cela fait vingt ans déjà que Thomas Stocker, chercheur en physique climatique, étudie la corrélation entre les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère et l’augmentation globale de la température. Membre du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), il en copréside le groupe de travail chargé des aspects scientifiques.

[Entretien réalisé par Gabriela Neuhaus, magazine Un seul monde, ministère suisse des Affaires étrangères, Berne, septembre 2009.]

— Comment voyez-vous votre rôle de scientifique dans l’élaboration de la future politique mondiale en matière de climat ?

Thomas Stocker. En tant que chef du Département de physique climatique et environnementale de l’Université de Berne, je suis chargé d’assurer une recherche scientifique de qualité. Et en tant que vice-président du groupe de travail "Science" du GIEC, il m’incombe de présenter les connaissances scientifiques actuelles de telle sorte que les décideurs disposent de repères à la fois fiables et intelligibles sur le changement climatique.

— La réunion de climatologues en mars de cette année, qui préparait la conférence de décembre prochain à Copenhague, a laissé l’impression que la situation s’est encore aggravée depuis la parution en 2007 du quatrième rapport du GIEC. Est-ce le cas ?

Ce rapport était d’actualité au moment de sa publication. De nouvelles observations du système climatique ont été faites depuis lors. Elles confirment la tendance constatée – par exemple concernant l’évolution des températures. La calotte glaciaire de l’Arctique a effectivement fondu plus vite que ne le prévoyaient nos modèles. Mais, d’autres études ont montré que cela reste attribuable, au moins partiellement, aux variations naturelles. Avec un système aussi complexe, dans lequel on doit tout d’abord déterminer l’amplitude des fluctuations naturelles, il est extrêmement difficile de savoir ce qui a vraiment changé. Surtout lorsque les données disponibles ne remontent pas très loin dans le passé, comme c’est le cas pour la calotte glaciaire arctique. Dans cette région, nous n’effectuons des mesures de manière systématique que depuis 1970 environ.

Toutefois, on n’avait pas prévu que les émissions de gaz à effet de serre augmenteraient fortement – cela a été le cas ces deux dernières années. Nous avons affaire à une hausse qui dépasse le niveau du scénario maximum avancé par le GIEC. A nous de savoir s’il faut laisser cette tendance se poursuivre: il appartient à l’humanité de décider si elle accepte de voir les émissions s’accroître massivement ou, au contraire, si elle veut prendre des mesures permettant d’obtenir des résultats encore meilleurs que le scénario optimiste du GIEC. Ce serait en effet nécessaire pour atteindre l’objectif fixé par la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, entrée en vigueur en 1994: son article 2 stipule très clairement qu’il faut stabiliser les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère à un niveau qui empêche toute interaction dangereuse entre l’homme et le système climatique.

— Quelles sont les conclusions à retenir du rapport 2007 du GIEC’


Ce rapport a mis en évidence un point essentiel. C’est la première fois que l’on a démontré de manière aussi claire que le réchauffement climatique déclenche une série de réactions en chaîne. Je suis personnellement convaincu depuis un certain temps que les transformations les plus importantes et probablement les plus graves sont celles subies par le cycle de l’eau. Le rapport montre bien que les zones déjà sèches le deviendront encore davantage. Les périodes de sécheresse dureront en effet plus longtemps et ce phénomène s’étendra géographiquement. Et il pleuvra encore plus à l’avenir dans les zones qui ont déjà assez d’eau, donc aux latitudes moyennes et hautes. Aux défis posés par le réchauffement lui-même viennent donc s’ajouter les problèmes liés à la modification de la disponibilité de l’eau. Nous savons par exemple que si la mousson est retardée d’une seule semaine en Inde, cela suffit pour perturber gravement les systèmes écologiques et économiques du pays.

— Le cinquième rapport du GIEC doit paraître en 2013. Qu’apportera-t-il de nouveau ?

On attend de la recherche des données encore plus précises et d’autres résultats sur divers sujets. Pour de nombreuses régions côtières, il est vital de savoir à quel point le niveau de la mer va monter. Pour le prévoir, nous devons mieux comprendre comment les calottes glaciaires du Groenland et de l’Antarctique vont évoluer dans un environnement plus chaud.

Le mécanisme des changements climatiques régionaux est un autre thème qui nous tient particulièrement à cœur, en tant que scientifiques: la science n’arrive toujours pas à établir des corrélations entre certains phénomènes locaux – tels que la série de sécheresses estivales en Espagne – et le réchauffement climatique global. Pour que des décisions politiques soient prises au niveau local, il faudra prouver que l’assèchement du puits dans votre propre jardin est lié au changement climatique planétaire. On est plus enclin à prendre des mesures pour protéger le climat si cela nous touche directement et si les pollueurs sont clairement identifiés.

Il s’agit de comprendre toute la chaîne, de déterminer les causes des changements constatés et d’établir des corrélations statistiques avec l’augmentation des gaz à effet de serre. Ce sont là des questions scientifiques difficiles. Mais il est indispensable d’y répondre si nous voulons prouver que ces phénomènes – et plus particulièrement des événements extrêmes tels qu’inondations ou sécheresses – sont liés au changement climatique global.

— Que sait-on de l’évolution du climat à l’échelle régionale? Y a-t-il des différences dans l’état des connaissances selon la région considérée ?


Il y a de nombreuses lacunes au niveau des informations locales. Elles sont notamment attribuables à la pauvreté des bases scientifiques dans les pays particulièrement concernés : on n’y trouve guère de spécialistes capables de fournir au GIEC des données pertinentes sur le climat local. Or, cela serait indispensable pour mieux comprendre les conditions météorologiques et climatiques qui règnent dans ces pays. D’ailleurs, les contraintes économiques conduisent même les pays industrialisés à négliger ou à fermer des stations d’observation – nous devons, là aussi, lutter pour éviter une dégradation des données exploitables.

Mais, en plus des informations de base, nous cherchons à affiner nos modèles globaux. Nous allons certainement réaliser de nouvelles améliorations grâce à une résolution plus fine de nos modèles, lesquels permettront d’entrer davantage dans les détails. C’est possible, entre autres, grâce à des ordinateurs toujours plus rapides. Nos prévisions gagnent en précision. Il reste toutefois un facteur d’incertitude sur lequel la science n’a aucune influence: comme on ne sait pas dans quelle mesure les émissions augmenteront ces prochaines années, nous sommes contraints de travailler en recourant à des scénarios.

— On considère aujourd’hui comme scientifiquement établi que le changement climatique est provoqué par l’homme. Cela a-t-il simplifié votre travail ?

Non, au contraire. Plus nos preuves sont claires, plus il devient évident que des mesures doivent être prises pour maîtriser le changement climatique, ses effets et, surtout, les coûts qu’il engendre. Les milieux qui refusent tout changement ne font alors que renforcer leur défense et intensifier leur propagande. C’est ce que nous vivons actuellement. Certains partis demandent sérieusement, en février 2009, que l’on abroge la loi sur le CO2 et que la Suisse renonce à adhérer au protocole faisant suite à celui de Kyoto aussi longtemps que tous les grands pays émetteurs n’ont pas pris des engagements concrets. Et ils rejettent, bien entendu, toute réglementation nationale qui serait plus sévère que les obligations internationales. On veut ainsi prendre ses distances par rapport à un changement qui ne se limite pas au climat, mais qui transformera l’économie mondiale dans son ensemble. Exiger cela revient à dire : nous ne voulons pas participer à ce processus de réflexion, de développement et d’innovation. C’est dramatique. C’est comme si nous avions dit, il y a cent ans : nous continuerons de construire des roues en bois, de faire des harnais pour les chevaux et de pelleter leurs excréments. Tout cela est devenu inutile parce que la technologie a évolué. Et ce sera pareil dans le futur; ceux qui entendent sauvegarder et créer des emplois misent sur l’innovation. Les autres ne bougent pas.

Il existe en Suisse une quantité de PME qui pratiquent ce principe de longue date dans leur domaine. Même si elles ne sont pas représentées dans les couloirs du pouvoir, elles réalisent à leur échelle un travail extraordinairement précieux, se montrent responsables dans leurs achats, forment leur personnel, etc. Je connais un exemple d’entreprise dont la consommation d’énergie n’a augmenté que de 5 pour cent alors que ses effectifs ont doublé. C’est remarquable.

— En matière de réchauffement climatique, les pays industrialisés passent aujourd’hui pour les principaux coupables. En sera-t-il toujours ainsi ?

Il est certain que les pays industrialisés sont responsables du changement climatique à la fois actuel et futur: lorsque j’émets dans l’atmosphère une tonne de CO2, cela produit des effets qui vont durer plusieurs siècles. En raison de leur croissance rapide, les pays émergents portent cependant une responsabilité analogue, non pas par rapport au passé, mais à l’avenir. Ces pays doivent maintenant recourir à des technologies innovantes pour éviter de faire, comme nous, un détour par des produits inefficaces. S’il faut vraiment que la majorité de la population roule en voiture, des sociétés comme celles de l’Inde ou de la Chine ont intérêt à adopter d’emblée des modèles qui se contentent de deux litres aux cent kilomètres. Mais, on s’apercevra vite que les villes ne peuvent absorber un tel trafic : il faudra passer par un développement volontariste des transports publics.

— Les émissions de CO2 augmentent aujourd’hui de façon impressionnante dans certains pays en développement ou émergents. Est-ce justifiable ?

Les émissions par habitant restent bien plus faibles que chez nous: la plupart de ces pays se situent nettement au-dessous d’une consommation de 2’000 watts par année; en Suisse, nous devons ramener nos émissions de gaz à effet de serre à deux tonnes par habitant, ce qui représente une diminution de deux tiers. Je ne dis pas que c’est impossible, mais nous ne pouvons pas nous prélasser dans la situation actuelle. Car il est évident que les émissions des régions actuellement peu industrialisées vont augmenter.

— Quelles mesures faudrait-il prendre pour limiter les effets du réchauffement climatique ?

Nous avons besoin de nouvelles technologies et devons nous comporter de manière beaucoup plus parcimonieuse à l’égard de toutes les ressources. D’autre part, il faut redéfinir la notion de "qualité de vie", en donnant si possible la priorité à des cycles fermés de matériaux et d’énergie.

Chez nous, la qualité de vie c’est, par exemple, habiter le plus près possible de son travail. Ou bien, si l’on choisit de vivre dans la nature, se déplacer de A à B par un transport public ou à vélo. Mais si l’on se transpose dans un village situé en Afrique ou en Inde, les questions sont d’un tout autre ordre. Comment vais-je nourrir ma famille ? Où puis-je trouver de l’eau potable, de l’air pur, un environnement non pollué ? La qualité de vie dans ces pays suppose une certaine réglementation: il n’y a pas d’accord facultatif en matière de droits de l’homme, pas plus que pour les limitations de vitesse. C’est aussi pourquoi l’on ne saurait compter sur une convention librement consentie pour réduire les émissions polluantes. Chez nous non plus, d’ailleurs !

— Avec le sommet mondial qui se tiendra en décembre à Copenhague, 2009 sera donc une année décisive pour l’histoire du climat ?

Il s’agira de formuler un protocole incisif, qui énonce clairement les réductions attendues de la part des pays industrialisés ainsi que les sanctions à prévoir si rien ne se passe. Il faudra en outre y associer les principaux pays émetteurs. L’Inde et la Chine devront bien évidemment participer à cette convention, avec des obligations universelles, mais différenciées. Chacun a sa responsabilité, mais à des degrés divers – et même les pays en développement doivent être de la partie. Il faudrait en outre avoir des idées claires sur la façon de négocier les droits d’émission. On a pu constater ces dernières années qu’ils deviennent un objet de spéculation si leur commerce est totalement libre.

— Combien de temps nous reste-t-il pour concrétiser des mesures de protection du climat ?

Le réchauffement fera disparaître des écosystèmes. Bien des gens ne se rendent pas compte que la vie sur Terre dépend de ces écosystèmes qui nous fournissent jour après jour des prestations gratuites. La planète se moque au fond de savoir si nous allons prendre des mesures, et lesquelles, pour limiter cette dégradation. Cela fait déjà trente ans que la science possède – et communique – toutes les informations requises pour prendre des décisions. Il aurait été relativement facile, à l’époque, de limiter le réchauffement à 2 degrés au-dessus de la température moyenne prévalant durant l’ère préindustrielle. Nous avons perdu énormément de temps et cet objectif est aujourd’hui extrêmement ambitieux. Un seul degré en plus peut avoir de lourdes conséquences. La question est maintenant de savoir combien de dommages notre planète surpeuplée est encore capable de supporter. Ce qui est en jeu, c’est une "habitabilité" que notre comportement réduit comme peau de chagrin.

Thomas Stocker a étudié la physique environnementale à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich. Dès les années 80, il s’est intéressé au développement de modèles climatiques efficaces et à l’étude des variations climatiques rapides. Il dirige depuis 1993 le Département de physique climatique et environnementale de l’Université de Berne, leader mondial en ce qui concerne la détermination des concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère durant les 800’000 dernières années. Pour réaliser ces analyses, les chercheurs bernois utilisent des carottes de glace prélevées au Groenland et dans l’Antarctique.

Thomas Stocker fait partie depuis 1997 du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Aux côtés du chercheur chinois Qin Dahe, il en copréside actuellement le groupe de travail "Science", qui prépare le cinquième rapport d’évaluation sur le climat mondial.

Source : Un seul monde, magazine de la DDFC, ministère des Affaires étrangères, Berne, septembre 2009.
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