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XXIe siècle
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L’AFFAIRE HANI RAMADAN / Le Courrier Genève
__La démocratie doit interdire
par Michel Porret, historien, Genève


Maintes fois, le Courrier a offert une tribune à Monsieur Hani Ramadan, il ne le fera plus. Il a raison Cette décision lucide illustre un "choix" éditorial qui appartient souverainement à toute publication. Dès le début du XIXe siècle, le libre choix du rédacteur est la règle dans notre société libérale, sécularisée, régie par le droit. Un Etat totalitaire, un groupe de pression autoritaire voire des activistes terroristes peuvent, eux seuls, prétendre dicter la ligne éditoriale d'un journal.

Motivée et modérée, rappelant que la charte rédactionnelle du Courrier, "humaniste" et "généraliste" n'aspire ni au fondamentalisme religieux, ni au fanatisme, l'argumentation de son rédacteur Manuel Grandjean est convaincante et courageuse. Elle signale l'autorité intellectuelle qu'une rédaction doit assumer face à l'opinion publique.

La polémique a assez duré. Faut-il revenir sur les thèses "spiritualistes" et ahistoriques de Monsieur Ramadan ? Au nom de l'intégrisme moral, le directeur du Centre islamique de Genève prône le relativisme en matière des droits de l'homme et fustige la licence des moeurs, fruit pourri des "Lumières", de l'occident, de la modernité sociale, de la culture politique de la démocratie et de l'Etat de droit. Pour arriver à ses fins, Monsieur Ramadan invoque un "providentialisme" ancien qui est devenu intolérable. En prônant un droit d'origine divine comme le faisaient les rois catholiques de l'Ancien Régime, il veut surtout donner du sens religieux à l'épidémie du Sida - "seuls s'exposent à la contamination ceux qui ont un comportement déviant" (Le Monde, 10 septembre 2002).

Subjective et fanatique, la profession de foi fondamentaliste de Monsieur Ramadan fait écho à la terreur des apologistes de l'Ancien Régime. Jusqu'au début du XVIIIe siècle, ils désignaient la peste comme la colère révélée de Dieu pour éprouver les pécheurs. Avec éclat, Montesquieu a nettoyé avant 1750 nos consciences de la philosophie expiatrice des moralistes quiUp vitupèrent au nom de Dieu: "Le mal est venu de cette idée qu'il faut venger la Divinité. Mais il faut honorer la Divinité et ne la venger jamais". Nous sommes modernes et fiers de l'être, car, grâce à des intellectuels comme Montesquieu, Beccaria ou Voltaire, nous sommes devenus moralement majeurs vers la fin du XVIIIe siècle. En sortant de l'ancien régime expiatoire de la morale, nous avons séparé la sphère punitive de la sphère religieuse. Aujourd'hui, nous marchons tranquillement vers l'abolition universelle de la peine capitale, à laquelle s'opposent, d'une même voix, les Etats-Unis ou les régimes islamistes.

La profession de foi de Monsieur Ramadan lui appartient. Elle a été combattue par l'argumentation, elle peut l'être maintenant par le silence éditorial. Approuvons donc la décision lucide du Courrier et ne sombrons pas dans le piège dialectique que M. Ramadan nous tend en opposant la "tolérance" à la "censure", soit la démocratie à son opposé.

Plus que jamais, la démocratie a besoin d'autorité morale, donc d'interdits. Elle est en effet fragile, perfectible et jamais acquise. En Europe, elle est le produit historique des Lumières modérées, de la transformation des monarchies de droit divin en Etats sécularisés, du libéralisme, des luttes sociales qui ont mobilisé plusieurs générations de femmes et d'hommes, de la défaite des régimes totalitaires. Forte dans le cadre de l'Etat de droit, la démocratie légitime une forme d'intolérance pour préserver ses valeurs fondatrices reposant sur l'intégrité des individus. Elle doit réprimer pour lutter contre ce qui la mine. Elle doit légaliser des normes discriminantes pour protéger son espace politique en le séparant de la sphère religieuse, car la religion est une affaire de conscience privée. Elle se préservera en réprimant l'argent sale, le crime organisé, l'incivisme, le racisme, le sexisme, la cruauté ou la pédophilie.

Jusqu'où, aujourd'hui, la démocratie peut-elle continuer de tolérer l'affirmation de cultures politique, juridique, communautaire ou religieuse qui prônent, au contraire, ce qui la fragilise ou conteste son universalité ? Puisque ses valeurs ne peuvent être relativisées, la démocratie doit lutter sur le plan symbolique en soutenant son système d'instruction publique et en forgeant une opinion publique aspirant àses normes et à ses valeurs.

N'en déplaise aux libertaires de tous les bords, la démocratie doit donc aussi interdire et censurer. La presse joue là un rôle historique dont les enjeux sont cruciaux pour l'avenir même des sociétés modernes. Le journal contribue quotidiennement a vivifier les valeurs non relatives de l'Etat de droit démocratique. La décision du Courrier de ne plus offrir une tribune à Monsieur Hani Ramadan contribue positivement à la culture critique de la démocratie vivante. Privé de tribune, le directeur du Centre islamique de Genève est libre de fonder son propre journal, pour y exposer son providentialisme fondamentaliste, auquel il est viscéralement lié et qui caractérisait l'Ancien régime européen, vers lequel personne ne désire retourner.

Michel Porret, historien, est Maître d'enseignement et de recherches à l'Université de Genève. Il est co-rédacteur des Annales J.-J. Rousseau et rédacteur associé de Crime, Histoires et Sociétés (revue internationale d'histoire de la justice).

[Tribune publiée dans le quotidien Le Courrier, 14 octobre 2002. Site Internet : www.lecourrier.ch]
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