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LAFFAIRE HANI RAMADAN /
Deux points sont reprochés aux "Occidentaux" dans ce point de vue : leur aveuglement sur certains crimes commis contre le monde musulman et leur vision réductrice et caricaturale de la charia. Sur le premier point - les persécutions dont est victime le monde islamique -, nous sommes tout à fait d'accord avec lui pour nous indigner contre les massacres des Tchétchènes et contre les malheurs des Palestiniens (encore faudrait-il en analyser plus finement les causes et les origines pour éviter la simplicité des réponses). Mais ne s'agit-il pas là, comme c'est souvent le cas,
d'un procédé habituel de sélection-occultation
de certains aspects politiques au détriment d'autres ?
Ne faudrait-il pas s'indigner aussi du massacre de la population
algérienne (plus de 100 000 morts depuis le début
de cette guerre dite civile, en réalité religieuse)
qui se poursuit, dont le drame (trop) quotidien est oublié
? Une population en danger est prise en étau entre l'armée
et les islamistes. Ne faudrait-il pas compatir aussi avec les
minorités persécutées (chrétiennes
et animistes) au Soudan, en Indonésie, au Nigeria, en Irak
(Kurdes) et ailleurs ? Ne faudrait-il pas se souvenir de la guerre
(religieuse) du Liban, heureusement terminée, et de son
cortège d'atrocités, et se demander quel nouveau
Liban se met en place aujourd'hui sous l'occupation syrienne ? Ne devrait-on pas, enfin, se demander quel usage fait le monde arabe des prodigieuses richesses énergétiques que la Providence lui a offertes, quand on sait que le sous-développement général y est chronique, que l'analphabétisme et l'illettrisme y sont massifs, que la misère des populations y est croissante et les pousse à fuir, à émigrer, vers... l'Occident ? M. Ramadan vit et travaille à Genève, la Rome protestante (on sait que, dans le passé, le calvinisme n'a pas toujours été tolérant). En Arabie saoudite, quel autre culte que l'islam est-il, par exemple, admis ? M. Ramadan jouit librement de l'Etat de droit et de la laïcité que lui offre l'Occident, c'est-à-dire la séparation de la religion et de l'Etat, sans doute une des plus grandes conquêtes humaines de l'Histoire, un des plus grands faits de civilisation que l'humanité a produits, qui permet à des gens de confessions différentes de vivre ensemble, en paix, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs pour tous. Quelle est la position de la charia sur ces questions et que pense M. Ramadan de tous ces problèmes du monde arabo-musulman ? Sur le deuxième point - la vision caricaturale de l'Occident sur la loi coranique -, il est intéressant de voir de quelle manière Hani Ramadan organise sa défense. C'est d'abord la référence médicale qu'il utilise pour légitimer les pratiques de la charia ("Réduire la richesse de la loi islamique aux seuls châtiments corporels, c'est un peu comme si l'on prétendait résumer toute la médecine aux seules amputations chirurgicales. La science médicale comprend une variété de disciplines, allant de la prévention aux traitements les moins éprouvants. Il en va de même pour la charia"). Cette opération vise paradoxalement à rechercher un fondement scientifique à la charia, argument auquel l'Occidental est sûrement sensible, alors que ce sont, à l'évidence, deux domaines de connaissance, foi et science, qui, par définition, sont antagonistes. Plus important est le deuxième argument employé, selon lequel la charia obéirait aux lois de la nature ("Cette conviction n'est pas nourrie par un fanatisme aveugle, mais par un réalisme correspondant à la nature des choses de la vie"), opération idéologique classique de naturalisation de pratiques culturelles et cultuelles, pour gommer leur relativité et leur conférer un caractère absolu, non historique. C'est ainsi que lorsque la nature est violentée, "elle se rebelle" contre ceux qui enfreignent ses lois. Et Hani Ramadan de citer, évidemment, l'exemple du sida. "Qui a créé le virus du sida ?", demande-t-il. Et de comparer ensuite la mort lente (naturelle) d'un malade atteint du sida et celle de la personne (adultère) lapidée, pour justifier le châtiment identique, la même punition dans l'agonie, pour ces deux fautes, ces deux transgressions de la nature dont l'analogie des peines n'est alors plus fortuite. C'est pourquoi, dit-il encore, cette punition est une purification (élimination des éléments impurs dangereux non conformes à la nature humaine). Derrière ce discours, on voit évidemment poindre
l'homophobie de l'islam (voir le procès actuel du Caire
contre les homosexuels), qu'il partage avec d'autres religions,
mais aggravée ici parce que sanctionnée par la loi
(coranique) en vigueur. Pour conclure, M. Ramadan pointe un doigt accusateur sur "la
libération des murs à l'origine d'une incommensurable
détresse...". De là à prononcer une
fatwa contre les agents de cette libération il n'y a qu'un
pas, vite franchi par certains. Albert Levy est chercheur au CNRS (laboratoire Théorie des mutations urbaines, Institut |