droitshumains.org
XXIe siècle
Le dialogue entre les religions




>Retour

L’AFFAIRE HANI RAMADAN / Le Monde, PARIS, 13 SEPTEMBRE 2002
__La charia incomprise ?
Par Albert Levy, chercheur au CNRS, Paris


Hani Ramadan, directeur du centre islamique de Genève, nous a livré, dans les pages Débats du Monde [10 septembre 2002] son avis ("La charia incomprise") sur la charia, qui serait incomprise par les "Occidentaux", en nous expliquant ce qu'est la loi islamique.

Il faut l'en féliciter : c'est l'occasion de saisir la pensée islamique en acte, de comprendre le mode de raisonnement et d'argumentation développée par les intellectuels et responsables musulmans pour défendre et promouvoir leurs idées. Il ouvre ainsi le débat que l'on doit avoir avec eux sur ces questions.

Deux points sont reprochés aux "Occidentaux" dans ce point de vue : leur aveuglement sur certains crimes commis contre le monde musulman et leur vision réductrice et caricaturale de la charia.

Sur le premier point - les persécutions dont est victime le monde islamique -, nous sommes tout à fait d'accord avec lui pour nous indigner contre les massacres des Tchétchènes et contre les malheurs des Palestiniens (encore faudrait-il en analyser plus finement les causes et les origines pour éviter la simplicité des réponses).

Mais ne s'agit-il pas là, comme c'est souvent le cas, d'un procédé habituel de sélection-occultation de certains aspects politiques au détriment d'autres ? Ne faudrait-il pas s'indigner aussi du massacre de la population algérienne (plus de 100 000 morts depuis le début de cette guerre dite civile, en réalité religieuse) qui se poursuit, dont le drame (trop) quotidien est oublié ? Une population en danger est prise en étau entre l'armée et les islamistes. Ne faudrait-il pas compatir aussi avec les minorités persécutées (chrétiennes et animistes) au Soudan, en Indonésie, au Nigeria, en Irak (Kurdes) et ailleurs ? Ne faudrait-il pas se souvenir de la guerre (religieuse) du Liban, heureusement terminée, et de son cortège d'atrocités, et se demander quel nouveau Liban se met en place aujourd'hui sous l'occupation syrienne ?Up

Ne devrait-on pas, enfin, se demander quel usage fait le monde arabe des prodigieuses richesses énergétiques que la Providence lui a offertes, quand on sait que le sous-développement général y est chronique, que l'analphabétisme et l'illettrisme y sont massifs, que la misère des populations y est croissante et les pousse à fuir, à émigrer, vers... l'Occident ?

M. Ramadan vit et travaille à Genève, la Rome protestante (on sait que, dans le passé, le calvinisme n'a pas toujours été tolérant). En Arabie saoudite, quel autre culte que l'islam est-il, par exemple, admis ?

M. Ramadan jouit librement de l'Etat de droit et de la laïcité que lui offre l'Occident, c'est-à-dire la séparation de la religion et de l'Etat, sans doute une des plus grandes conquêtes humaines de l'Histoire, un des plus grands faits de civilisation que l'humanité a produits, qui permet à des gens de confessions différentes de vivre ensemble, en paix, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs pour tous.

Quelle est la position de la charia sur ces questions et que pense M. Ramadan de tous ces problèmes du monde arabo-musulman ?

Sur le deuxième point - la vision caricaturale de l'Occident sur la loi coranique -, il est intéressant de voir de quelle manière Hani Ramadan organise sa défense. C'est d'abord la référence médicale qu'il utilise pour légitimer les pratiques de la charia ("Réduire la richesse de la loi islamique aux seuls châtiments corporels, c'est un peu comme si l'on prétendait résumer toute la médecine aux seules amputations chirurgicales. La science médicale comprend une variété de disciplines, allant de la prévention aux traitements les moins éprouvants. Il en va de même pour la charia"). Cette opération vise paradoxalement à rechercher un fondement scientifique à la charia, argument auquel l'Occidental est sûrement sensible, alors que ce sont, à l'évidence, deux domaines de connaissance, foi et science, qui, par définition, sont antagonistes.

Plus important est le deuxième argument employé, selon lequel la charia obéirait aux lois de la nature ("Cette conviction n'est pas nourrie par un fanatisme aveugle, mais par un réalisme correspondant à la nature des choses de la vie"), opération idéologique classique de naturalisation de pratiques culturelles et cultuelles, pour gommer leur relativité et leur conférer un caractère absolu, non historique.

C'est ainsi que lorsque la nature est violentée, "elle se rebelle" contre ceux qui enfreignent ses lois. Et Hani Ramadan de citer, évidemment, l'exemple du sida. "Qui a créé le virus du sida ?", demande-t-il. Et de comparer ensuite la mort lente (naturelle) d'un malade atteint du sida et celle de la personne (adultère) lapidée, pour justifier le châtiment identique, la même punition dans l'agonie, pour ces deux fautes, ces deux transgressions de la nature dont l'analogie des peines n'est alors plus fortuite. C'est pourquoi, dit-il encore, cette punition est une purification (élimination des éléments impurs dangereux non conformes à la nature humaine).

Derrière ce discours, on voit évidemment poindre l'homophobie de l'islam (voir le procès actuel du Caire contre les homosexuels), qu'il partage avec d'autres religions, mais aggravée ici parce que sanctionnée par la loi (coranique) en vigueur.
Il faut rappeler à M. Ramadan que la peste, le choléra, la tuberculose... sont aussi des pathologies issues du non-respect de la nature humaine, de ses conditions biologiques nécessaires, notamment l'absence d'hygiène et la misère, et qu'elles ont fait - et font encore - des millions de morts dans le monde avant que l'Occident ne leur trouve des réponses médicales appropriées.

Pour conclure, M. Ramadan pointe un doigt accusateur sur "la libération des murs à l'origine d'une incommensurable détresse...". De là à prononcer une fatwa contre les agents de cette libération il n'y a qu'un pas, vite franchi par certains.
Derrière ce discours, c'est toujours le même cliché de la décadence de l'Occident (qui a quitté l'état de nature) face à la "santé" du monde musulman (qui le respecte) qui est insinué, et exploité - cette idée mériterait, là encore, d'être vérifiée dans les faits.
Finalement, si le propos tenu par Hani Ramadan n'est pas très éloigné de celui porté par la plupart des autres religions, la différence - et elle est de taille - est la place respective que la religion occupe en Occident et dans le monde arabe. Ce dernier n'a pas su, n'a pas pu, encore, opérer la désintrication de la sphère du religieux avec les sphères du politique, du juridique, du savoir... pour réaliser sa révolution démocratique.

Albert Levy est chercheur au CNRS (laboratoire Théorie des mutations urbaines, InstitutUp français d'urbanisme, Paris-VIII).