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XXIe siècle
Le dialogue entre les religions




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L’AFFAIRE HANI RAMADAN / POINT DE VUE
__Jean Romain, philosophe et écrivain : Charia et punitions divines
Une rigidité intellectuelle qui ne laisse pas de place à la raison, à la critique, à la nuance
par Jean Romain, écrivain


L'avis que donne M. Hani Ramadan dans le Journal Le Monde du 10 septembre 2002, sous l'intitulé La charia incomprise, est éclairant à plus d'un titre. C'est l'occasion, comme le dit Albert Levy dans le même journal deux jours plus tard, "de saisir la pensée islamique en acte".

Voyons quelle est cette pensée. M. Ramadan se plaint du fait que l'Occident voie "dans l'application de la charia un retour à des règles moyenâgeuses". Non seulement il ignore que l'Occident a compris depuis longtemps que le Moyen Age ne se réduit pas au côté caricatural qu'il évoque, mais encore il pense que c'est là le reproche principal que notre civilisation adresse à l'Islam classique. C'est réduire à une simple esquisse la critique pour mieux s'en garantir ! On lui reproche bien autre chose, dans la version que défend M. Ramadan ! L'Islam est une religion qui n'a pas (encore ?) opéré sa transformation comme l'ont fait le christianisme et le judaïsme, et qui applique, assez logiquement d'ailleurs, des règles qui nous surprennent comme la lapidation des femmes adultères ou les diverses amputations invalidantes. En effet, le propre de ce que nous appelons la Modernité est une idée qui s'est développée depuis le XVIe siècle et qui peut, pour faire court, se résumer ainsi : afin d'assurer à l'individu son autonomie de pensée et d'action, il est nécessaire d'opérer une séparation entre la sphère privée (et religieuse) et la sphère publique (et étatique).

C'est parce que l'Etat est neutre en matière de religion que la liberté de culte et de croyance est assurée dans la sphère privée. C'est cette conception républicaine qui marque notre sortie de la chrétienté et notre entrée dans les Temps modernes. Chacun peut évidemment regretter cette partition en deux sphères, on peut réclamer un peu tyranniquement une "laïcité plurielle", mais il se trouve que c'est cette idée conductrice qui a organisé, non d'ailleurs sans de terribles querelles avec l'Eglise, notre vie et notre compréhension des affaires humaines. Depuis que Descartes a dit que la raison est la chose au monde la mieux partagée, est advenue l'idée que, en ce qui concerne au moins la sphère publique, c'est la raison qui serait mise en avant. Refuser cette vision moderne n'est pas un crime, mais c'est bel et bien une vision archaïque.

Par ailleurs, le discours habituel de M. Ramadan est assez malin parce qu'il fonctionne selon une double clef : d'une part la référence à une Transcendance pour expliquer toute chose, y compris la politique ou le sida; et d'autre part la tendance à se placer systématiquement, mais très sélectivement, du côté des plus faibles. Chacun de ces deux aspects, théologique et social, est tout à fait légitime. Il est hors de question de reprocher sa foi au Croyant ni sa confiance en Dieu; il est manifeste que la lutte contre les inégalités est une chose nécessaire, au moins la lutte pour la diminution des inégalités si l'on veut être réaliste.

Mais si, d'une part, la référence à la Transcendance devient obsessionnelle, on entre dans les arcanes infinies des théodicées (comment un Dieu bon et tout-puissant peut-il permette le mal sur la terre, sa création ?) et tout est, en définitive, justifié; la liberté de l'homme en est réduite à approuver ce qui se passe, par exemple le fait que le sida se soit répandu dans la communauté homosexuelle, qui le mérite bien puisqu'elle heurte la loi divine. Si, d'autre part, la dimension socialisante devient monomaniaque, si elle est considérée comme un but presque unique de toute politique sociale, elle est dangereuse de la même manière que la démagogie est un développement catastrophique de la démocratie. Tocqueville avait déjà dénoncé l'égalitarisme comme une possible dégénérescence des démocraties.

Dosez savamment ce cocktail à deux composants et votre mélange se répandra aisément auprès de ceux peu rompus à notre très moderne autonomie de pensée. Pourquoi ? Parce que quel que soit le côté où vous regardez, vous tombez sur une rigidité intellectuelle qui ne laisse pas de place à la raison, à la critique, à la nuance. Mais seulement à une sorte de pigmentation de surface qui ne provient que du dosage de deux fondamentalismes, mais non pas du contenu.

Devant ce discours en forme de pensée-gigogne, notre attitude risque d'être piégée, notre vigilance s'émousse et nous prenons tantôt pour de la clémence, tantôt pour de la profondeur, tantôt pour de la compassion ce qui n'est en définitive que la jonction d'un double fanatisme.

Jean Romain, écrivain, 24 septembre 2002. Cette tribune, publiée par le site Internet www.commentaires.com, a été reprise en partie, le 25 septembre 2002, par La Tribune de Genève. Site Internet : www.tdg.ch

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