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LAFFAIRE HANI RAMADAN /
Voilà, à gros traits, le plaidoyer de Hani Ramadan, directeur du Centre islamique de Genève, en faveur de la charia, la Loi islamique. Une défense publiée dans Le Monde du 10 septembre [2002]. A ce collier philosophique, le Genevois a ajouté quelques perles de son cru. Ainsi, demande-t-il, qui donc a inventé le virus du sida, sinon Dieu créateur de toute chose? "La personne qui res-pecte strictement les commandements divins est à l'abri de cette infection, qui ne peut atteindre, à moins d'une erreur de transfusion sanguine, un individu qui n'entretient aucun rapport extraconjugal qui n'a pas de pratique homosexuelle et qui évite la consomma-tion de drogue." Le Vatican tient à peu près ce discours. Plus loin, il promet d'être "plus explicite, au risque de heurter la sensibilité des partisans invétérés des Lu-mières [ ] : que ceux qui nient qu'un Dieu d'amour ait ordonné ou maintenu la lapidation de l'homme et de la femme adultères se souviennent que le vIrus du sida n'est pas issu du néant". En clair: ce bon dieu, qui a créé le sida, est bien capable d'inventer la lapidation. Cela va sans dire, ce brûlot a vite fait d'incendier une partie du monde intellectuel français. Y compris parmi les musulmans, qui auraient probablement préféré un réquisitoire qu'un plaidoyer de cette facture. Tandis que ces braises fument encore, Hani Ramadan a repris
la plume dans la Tribune du 19 septembre [2002]. Une plume
de colombe, cette fois-ci, qui invoque les "valeurs universelles
qui constituent le fondement de toute civilisation authentique:
opposer l'humanisme à la barbarie". Entre l'humaniste
et le théocrate, quel Ra-madan faut-il croire? Revenons à la charia. Incomprise des Occidentaux? Soit. Même pour un musulman, l'interprétation de la charia présente des risques. Le texte est parfait, mais l'homme peut mal le comprendre. "Il n'y a pas d'au-torité en dehors du texte lui-même, et l'autorité du texte ne s'applique que dans la mesure où son langage est explicite et où la pensée humaine peut le saisir Tous les hommes sont humains: aucun homme n'est parfait ni infaillible." C'est sans doute vrai, puisque c'est le docteur Saïd Ramadan lui-même, père de Hani, qui l'écrit. [1] Que dit vraiment le texte concernant la lapidation de l'adultère? Rien. Rien "d'explicite", du moins pour le Coran. Le verset 2 de la sourate 24: "La fornicatrice et le fornicateur, flagellez chacun d'eux de cent coups de fouet!" Cette sourate abroge la sourate 4, versets 19-20, qui condamnait les femmes adultères à l'enfermement à domicile "jusqu'à ce que la mort les rappelle". De lapidation, il n'est question qu'à partir du deuxième calife, Omar Ben al-Khattab, qui fait allusion à un "verset sur la lapidation" aujourd'hui disparu: "Le Messager d'Allah a lapidé et nous avons lapidé après lui. Je crains que si le temps passe, certains disent: "Par Allah, nous ne trouvons pas le verset sur la lapi-dation dans le Livre d'Allah." Ils vont s'égarer pour avoir délaissé une obligation révélée par Allah." Le fondement juridique de la lapidation n'est donc pas le Coran, mais le discours d'un successeur de Ma-homet. Un successeur qui, selon la tradition musul-mane, n'est point infaillible, puisqu'il n'est qu'homme. Et s'il s'était trompé? Tous les musulmans ne sont d'ailleurs pas unanimes sur la question. Au lieu d'expliquer cette diversité, Hani Ramadan s'étonne qu'on s'indigne de l'assassinat col-lectif de Safiya et Amina. Alors que, dit-il, nous serions indifférents au sort des Palestiniens et des Tchétchènes victimes du "terrorisme d'Etat". Reproche inconsis-tant. Assurément, la barbarie existe sous toutes les latitudes. Que Monsieur le directeur permette à notre indignation de la dénoncer sur tous les continents. Hani Ramadan ne parvient pas à masquer le fond du problème. Sa pensée - et non celle des musulmans dans leur ensemble - s'ap-puie sur un machisme plus noir qu'une nuit sans lune. "L'islam a donné à la femme tant sur le plan spirituel que sur le plan communautaire, un sta-tut jamais égalé par aucune société humaine" [2], af-firme-t-il dans son opuscule "La femme en islam". En effet, "celui qui a une fille et qui ne l'enterre pas vive, qui ne l'insulte pas, et qui ne favorise pas son fils sur elle, Dieu le fera entrer au Paradis. [3]" La belle affaire! L'égalité entre les sexes, selon le même auteur, se ré-duit à cette doctrine coranique: "Les femmes ont des droits équivalents à leurs devoirs, conformément au bon usage. Les hommes ont une prééminence sur elles." [4] Hani Ramadan, en bon humaniste, poursuit: "L'homme a plusieurs avantages sur la femme: sa force physique, sa puissance de travail, la faculté de prendre en outre des décisions mesurées." [5] Avec un tel exégète, on ne s'étonnera pas que l'Oc-cident peine à comprendre la charia. Dommage. Le monde a besoin de personnes capables de bâtir des ponts entre les cultures. On regrette que Hani Ramadan préfère se servir de sa plume pour creuser des tran-chées. Bernard Favre, La Tribune de Genève, Genève, 25 septembre 2002. Site Internet : www.tdg.ch |