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XXIe siècle
Le dialogue entre les religions




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L’AFFAIRE HANI RAMADAN
__Hani Ramadan, enseignant et martyr ?


Hani Ramadan "avait-il en face de lui, des interlocuteurs disposant de l'entendement pour comprendre son discours et le restituer dans son contexte? ", se demande Hafid Ouardiri, imam de la mosquée de Genève, dans la Tribune de Genève du 15 octobre 2002. Une saine approche de la lapidation et autres variantes de la charia nécessite, semble-t-il, des compétences qui nous échappent. C'est pourquoi il se trouvera bien peu de Genevois pour pleurer sur la suspension qui frappe l'enseignant Ramadan. Depuis des années que ce directeur du Centre islamique de Genève dit cette loi "islamique" au quotidien, qu'il dirige les consciences de ses fidèles, relaye des fatwas, appelle au nom d'Allah les jeunes filles à braver la loi en portant le voile à l'école, il a fini par agacer sérieusement les pauvres infidèles à l'entendement défaillant que nous sommes.

On devrait donc se réjouir que le Conseil d'Etat [exécutif du Canton de Genève, ndlr] ait enfin agi après des années de tergiversations sur le voile islamique. Et pourtant, à y regarder de plus près on ne peut que ressentir un profond malaise face aux dispositions juridiques invoquées par la Conseil d'Etat pour suspendre l'enseignant :

Le "devoir de réserve" s'applique normalement à l'obligation qui est faite à tout fonctionnaire de ne pas divulguer, ou exploiter, des informations confidentielles qu'il détient par sa profession pour nuire à des personnes, ou à l'administration qui l'emploie.
Quant à l'art. 120 alinéa 1 de la Loi sur l'instruction publique intimant aux enseignants d'"observer dans leur attitude la dignité qui correspond aux responsabilités leur incombant vis-à-vis du pays", il vise des activités publiques contraires aux bonnes murs comme la prostitution, l'exhibition de comportements choquants.

L'extension de la notion d'attitude de dignité et du "devoir de réserve" à l'expression de convictions, qu'elles se réclament de la religion ou non, pose de très nombreux problèmes. Qui va décider quelles opinions sont dignes ou indignes d'un enseignant hors de l'exercice de sa profession ? Et qui va-t-on sanctionner demain pour ses propos ? Maître Baudelaire pour Les Fleurs du Mal ? Monsieur Torracinta pour son Temps présent qui a si longtemps scandalisé les milieux conservateurs valaisans ? Le professeur Jean Ziegler pour l'ensemble de son œuvre? Le citoyen Voltaire pour blasphème ? Ce dernier, il est vrai, les intégristes genevois l'ont déjà cloué en obtenant de la Ville de Genève la suppression des représentations d'une de ses pièces jugée "blasphématoire".Up

En frappant l'enseignant Ramadan dans sa profession pour des opinions qu'il proclame en tant que musulman, les Autorités genevoises risquent de l'installer une fois de plus dans la pose du martyr aux yeux d'une fraction d'une communauté mouvante qui hésite encore entre intégrisme et intégration. Il ne pouvait sans doute rêver meilleure légitimation. Et, avec un peu de chance, la Cour européenne, à laquelle il ne manquera pas de s'adresser en dernier ressort, désavouera le Conseil d'Etat genevois.

Malgré la réprobation justifiée que suscitent ses propos, la revendication de Hani Ramadan de pouvoir s'exprimer librement en dehors de son enseignement ne saurait être prise à la légère sans risquer d'ouvrir la porte à d'autres exclusions arbitraires. Il est essentiel de qualifier en bonne et due forme les fautes qui lui sont reprochées et qui ne relèvent pas de sa pratique d'enseignant. Cela regarde le droit pénal et le procureur. En confiant l'enquête à Bernard Bertossa, le Conseil d'Etat n'a fait qu'embrouiller un peu plus le dossier. Car celui-ci, si compétent qu'il est, n'est plus procureur général. On le voit mal désavouer son mandataire en s'éloignant d'une sanction frappant l'enseignant pour traiter le cas du justiciable au sens pénal de notre droit. Or, la charia que Hani Ramadan entend imposer en Occident, tient lieu de droit coutumier dans des pays non démocratiques qui ne connaissent pas de société civile ni la séparation des pouvoirs. Elle comporte au regard de notre législation des pratiques discriminatoires à l'égard des femmes et de certains groupes humains, et même criminelles en ce qui concerne la lapidation. Elle est dans son essence incompatible avec les droits de l'homme tant dans son fonctionnement, qui ne respecte pas les libertés fondamentales, que dans ses pratiques. Devra-t-on dorénavant accepter au nom de la liberté religieuse l'installation d'une communauté fermée sur elle-même obéissant à des lois propres contraires à nos valeurs et notre législation ? Cette question est d'une toute autre ampleur que la condamnation d'un enseignant pour avoir dit une fois de trop les mauvaises choses au mauvais moment dans le mauvais journal. La charia est-elle consubstantielle à l'islam ou relève-t-elle de l'état d'une société pré-démocratique ? Quelle place l'islam peut-il occuper dans notre pays ?

Ce qui fait problème, dans la mesure frappant Hani Ramadan en tant qu'enseignant, c'est son effet de contamination sur nos usages démocratiques. Durant des années, cet enseignant a pu impunément appeler à la violation du principe de laïcité, qu'il est tenu de respecter en tant qu'enseignant et inciter publiquement des jeunes filles à s'affubler d'une marque religieuse interdite, et à la discrimination des filles, que cette pratique implique. Il fallait faire preuve de souplesse, nous disait-on, accepter d'autres murs. Durant des années, nos bien pensants qui taxaient d'intolérance ceux qui protestaient en demandant l'application de la loi, ont cruUp dialoguer avec un représentant de la communauté musulmane qu'ils ont contribué à installer dans ce rôle, alors qu'il n'est qu'un représentant d'un mouvement politique extrémiste. On aurait pu alors, sans incriminer ses opinions, le prendre à son propre jeu. En son deuxième alinéa, en effet, l'article 120 de la LIP cité stipule que les enseignants "doivent être laïcs. " Les prêtres catholiques, les pasteurs, les rabbins ne peuvent enseigner dans nos écoles. Pourquoi y aurait-il un passe-droit pour un imam musulman ?

La laïcité, c'est le moyen que notre peuple s'est donné pour garantir la paix confessionnelle, la coexistence des différentes religions - donc aussi des musulmans - et l'exercice de l'instruction publique. Notre démocratie a dû au préalable se dégager d'un ordre social antérieur qui ne distinguait pas le religieux du politique, ni le politique du civile. Cela n'a pas été sans mal. La Suisse a été dévastée durant deux siècles par des guerres dites de religion, comme celles que nous observons dans le monde où des intégrismes s'affrontent. Il a fallu à un moment de notre histoire dire clairement "non" aux menées de certains ordres militants de l'aile conservatrice de l'Eglise catholique qui voulaient contrecarrer l'instauration de l'ordre républicain en 1848, interdire notamment la congrégation des Jésuites. Aujourd'hui, plus aucun catholique ne se trouve en conflit de loyauté entre sa croyance et sa citoyenneté. Les libertés religieuse et d'expression garanties par notre Constitution et notre législation ne sont pas infinies. Elles sont intimement liées à la définition que nous donnons de la sphère privée et de la religion. Que Hani Ramadan conteste ces distinctions, c'est son affaire personnelle. Mais la loi, le régime sous lequel le peuple genevois et suisse entend vivre, c'est celle du peuple tout entier.

Que l'Autorité scolaire transige avec cette loi et ne réagisse que sous le coup de l'émotion et d'un événement médiatique est plus qu'inquiétant au moment où une nouvelle communauté est en train de chercher ses marques. Exiger le respect de la laïcité, c'était l'occasion d'envoyer un signe très clair à la communauté musulmane sur les conditions auxquelles elle peut s'établir dans notre pays. Les musulmans n'y ont pas de racines historiques, mais ils sont là désormais, et méritent d'être respectés conformément à notre mode de vie, que nous voulons transmettre en paix dans nos écoles. C'est grâce à nos valeurs et nos lois, fruits de notre histoire, qu'on peut les accueillir. Et il en est des lois de la République comme du respect des lieux de culte : les Genevois sont en droit d'attendre des musulmans qu'ils respectent nos écoles, ce qu'ils font déjà dans leur écrasante majorité, comme nous respectons leurs mosquées.

Enfin, on ne saurait passer sous silence le caractère discriminatoire des raisons invoquées à l'égard d'un enseignant pour sa suspension. De nombreux enseignants qui condamnent fermement les propos de Hani Ramadan en sont troublés. A juste titre.

Marco Polli, enseignant. Ancien responsable de l'Union du corps enseignant secondaire genevois( UCESG), novembre 2002
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