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XXIe siècle
Le dialogue entre les religions




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NOVEMBRE 2003 / TARIQ RAMADAN ET L’ALTERMONDIALISME
__Altermondialisation et Islam, Bernard Cassen répond à Tariq Ramadan


Président d'honneur d'Attac France* et coordonnateur de sa commission internationale, Bernard Cassen répond ici, à titre personnel, à Tariq Ramadan [hebdomadaire Politis, Paris, 11 septembre 2003]. Celui-ci regrettait le manque d'ouverture des militants de l'alter- mondialisation vers le "monde de l'islam".

Dans sa tribune "Les défis du pluralisme", publiée dans le numéro de Politis du 19 juin 2003 [n° 756], Tariq Ramadan s'adonne à son exercice favori du moment : instruire le procès d'un mouvement altermondialiste qui, selon lui, serait réfractaire à la "diversité culturelle et religieuse". Et de dresser un acte d'accusation - ou plutôt, comme on le verra, de culpabilisation - sur mesure, débouchant sur ce qui n'est pas une conclusion, mais un postulat, intéressé, de départ. C'est bien, en effet, en commençant par la fin de son texte que l'on en comprend mieux ensuite la construction, car notre homme est un très subtil rhéteur : "Il n'y aura pas d'avenir pour l'altermondialisme sans un dialogue fécond et ouvert avec le monde de l'islam".

Pour en arriver à ce tête-à-tête exclusif qui fait quand même bon marché de la "diversité" culturelle et religieuse, Ramadan se livre préalablement à une double manoeuvre en balisant à sa convenance le périmètre du débat :

affaiblir, en la culpabilisant au maximum, l'une des parties prenantes (l'altermondialisme) censée constituer un bloc homogène, porteuse de "vieux schémas coloniaux", armée de "la seule rationalité occidentale" (dont, au passage, l'argumentation de l'auteur constitue un cas d'école), souffrant d'un "déficit de démocratie et d'ouverture", et dont les revendications "ne sont pas nées ni n'ont été discutées avec la base populaire au nom de laquelle elle s'exprime", etc.; ?

renforcer l'autre partie prenante, qu'il a unilatéralement promue à ce statut ("le monde de l'islam"), érigée en unique porte-parole des "populations les plus touchées (habitants des banlieues, jeunes d'"origine immigrée") quasiment absentes des multiples forums où l'on pense pour eux, sans eux".Up

Avant de soulever le fond du problème, car il existe bel et bien (et Ramadan, par glissements successifs, en joue fort habilement), il faut déblayer le terrain sur lequel il se pose, en réfutant des arguments de pure opportunité, voire totalement démagogiques, qui peuvent cependant impressionner des esprits faibles Tout d'abord, le mouvement altermondialiste n'a pas attendu que Tariq Ramadan s'y intéresse pour commencer à se diversifier au niveau mondial.

J'en prendrai deux exemples : le mouvement international Attac et le processus des Forums sociaux. Attac est certes née en France, mais a ensuite essaimé dans le reste de l'Europe, puis dans les Amériques, au Mahgreb, en Afrique sub-saharienne et au Japon. Pour ne parler que d'eux, nos camarades des Attac existantes (et indépendantes, car Attac est un réseau sans tête de réseau) du Maroc, de Tunisie, de Côte d'Ivoire, du Sénégal, du Burkina Faso, et ceux qui, en Algérie, en Egypte, au Liban veulent eux aussi créer des structures Attac ne participent-ils pas, eux aussi, de la diversité revendiquée par Ramadan ? J'ignore combien d'entre eux sont musulmans ou pratiquants d'autres cultes - et il y en a sans doute un bon nombre - car, dans leurs textes et leurs actions, ils ne réduisent pas leur identité à leur religion : ils l'inscrivent, en tant que militants d'Attac, dans les luttes sociales. Leurs croyances, pour autant que je sache, restent du domaine de la sphère privée.

Plus généralement, le mouvement altermondialiste est déjà lui-même très divers. Sans doute est-il parti de l'Amérique du Nord et de l'Europe de l'Ouest, mais grâce au Forum social mondial (FSM) tenu pour la première fois à Porto Alegre en 2001, il a incorporé de puissantes forces populaires d'Amérique latine, en particulier les mouvements des peuples indigènes dont la vision du monde est fort loin d'obéir à la "rationalité occidentale" incriminée par Ramadan. Des forums sociaux continentaux ont été ensuite organisés en Afrique (Mali et Ethiopie), en Asie (Inde), en Amazonie et en Europe. Des dizaines de forums sociaux nationaux ont également eu lieu aux quatre coins de la planète, du Venezuela au Maroc, du Liban à l'Autriche. Le fait que, en janvier 2004, le quatrième FSM se tienne à Bombay, en Inde, est à lui seul un gage de considérable élargissement culturel, voire religieux, dans un pays où, heureusement, la grande majorité des Hindous ne se reconnaissent pas dans le fascisme hindou et violemment anti-musulman qui tente le parti au pouvoir, le BJP.

Ce processus de "mondialisation de l'altermondialisation" est encore embryonnaire, mais quand même extraordinairement rapide, et il ne mérite certainement pas les diatribes de Tariq Ramadan.

Je passerai rapidement sur la grosse ficelle de sa tentative de monopolisation de la représentation, par ce qu'il appelle "le monde de l'islam", des "populations les plus touchées" par le néolibéralisme. En France, les populations privées d'exercice effectif de la citoyenneté vont malheureusement très au-delà des "banlieues" et, si l'on en juge par les résultats des élections, représenteraient un bon tiers des habitants du pays : le chômeur des Vosges ou des Landes, l'ouvrier ou l'employée au Smic, le paysan ultra-endetté de Bretagne, le petit commerçant qui plie boutique en font aussi partie. Quant à ces fameuses "banlieues", elles ne comptent pas que des populations d'"origine immigrée", qui ne sont pas elles-mêmes toutes musulmanes. Et les musulmans ne sont qu'une minorité à se reconnaître dans les organisations ou les porte-parole autoproclamés qui, comme Tariq Ramadan, sont très présents, eux, dans ces forums "où l'on pense pour eux, sans eux, notamment dans la préparation du prochain Forum social européen (FSE) de Paris, Saint-Denis, Bobigny et Ivry (12 au 15 novembre 2003).

Ces rappels de simple bon sens étant faits, le problème de la représentation de l'ensemble des exclus de la citoyenneté, de leur prise de parole et de leur implication dans les luttes contre le néolibéralisme reste entier. Il touche toutes les structures - partis, syndicats et associations - et le cadre limité de cette tribune ne me permet pas de l'aborder. Il ne saurait en tout cas se réduire à un dialogue étriqué entre l'altermondialisation et le "monde de l'islam" version Ramadan. Une suggestion à Politis: à partir de tout ce qui a déjà été (et sera) publié dans ses colonnes, en faire le fil conducteur d'un débat qui déboucherait sur un séminaire des prochains FSE et FSM.

* Attac: Association pour une taxation sur les transactions financières pour l'aide aux citoyens est un réseau citoyen international né à Paris en juin 1998 et décidé à reconquérir les espaces perdus par la démocratie au profit de la sphère financière. A la mondialisation actuelle, exclusivement économique et financière, ATTAC entend opposer une mondialisation prenant comme critère premier l'ensemble des intérêts citoyens.

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