droitshumains.org
XXIe siècle
Le dialogue entre les religions




>Retour

16 OCTOBRE 2003 / L’AFFAIRE TARIQ RAMADAN
__Affaire Tariq Ramadan: deux poids, deux mesures
LE COURRIER
par Mona Chollet, Le Courrier, Genève


FRANCE - La publication d'un texte de l'intellectuel musulman genevois Tariq Ramadan a provoqué une importante polémique en France. On constate que d'autres propos de ses contradicteurs, bien plus virulents, ne suscitent pas les mêmes critiques.

"L'encombrant M. Ramadan" (Le Nouvel Observateur), "Des relents d'antisémitisme sur la toile altermondialiste" (Libération)... Diffusé par ses soins sur une liste de discussion consacrée à la préparation du Forum social européen (FSE) de Saint-Denis, le texte de Tariq Ramadan "Critique des (nouveaux) intellectuels communautaires", dans lequel il met en cause certains intellectuels juifs français (Le Courrier du 8 octobre), a déclenché en France une polémique prévisible. Le climat y est en effet explosif: au printemps dernier, déjà, une campagne de presse un rien malhonnête avait réduit les énormes manifestations anti-guerre aux actes antisémites d'une infime minorité.

Depuis, le mouvement altermondialiste, ainsi que les partis de gauche et d'extrême gauche faisaient l'objet d'une surveillance étroite de la part de nombre d'observateurs, qui traquaient le moindre de leurs faux pas - réel ou perçu comme tel: en septembre, le reporter de Proche-Orient.info trouvait le moyen de s'indigner de la vente de sandwiches halal à la Fête de l'Humanité... Alors, un article d'un orateur musulman déjà controversé, s'en prenant à des intellectuels juifs, vous pensez...!

Antisémite, ce texte? Pour le moins maladroit, c'est certain. M. Ramadan néglige le fait que se dessine aujourd'hui une alliance idéologique inédite: pour les "nouveaux réactionnaires", les cultures chrétienne et juive seraient les détentrices naturelles des lumières, de la civilisation, de la démocratie, de l'égalité des sexes..., alors que l'islam, devenu, selon l'expression de l'historienne Sophie Bessis, le "tiers exclu de la révélation monothéiste", se voit rejeté dans les ténèbres du terrorisme, du fanatisme, de la misogynie, de l'antisémitisme...Up

Cette thèse, plus ou moins implicite selon les idéologues, suscite des adhésions diverses: certes, on sait depuis longtemps que leur rapport à leur judéité et leur soutien inconditionnel - quoi qu'ils en disent- à Israël peuvent pousser certains intellectuels juifs à la promouvoir. Mais elle séduit également, à des degrés divers, des personnalités d'origine chrétienne - comme Alexandre Del Valle, penseur phare de la "nouvelle droite", ou Eric Marty, auteur de Bref séjour à Jérusalem - voire musulmane, comme Malek Boutih, ancien président de SOS Racisme aujourd'hui en charge des questions de société au Parti socialiste. De même, elle se voit opposer des démentis catégoriques par des penseurs des trois confessions.

TERRAIN MALSAIN

En expliquant tout par l'appartenance religieuse, M. Ramadan adopte une logique douteuse et prend de surcroît le risque de se tromper: il pourfend ainsi Pierre-André Taguieff, qui n'est pas juif - "on rougit d'avoir à le préciser", écrit Bernard-Henri Lévy. Oui, on rougit, car M. Ramadan nous entraîne, même malgré lui, sur ce terrain malsain où l'on se demande qui est juif, qui ne l'est pas... Son texte a également des allures de théorie du complot (BHL, par exemple, diaboliserait le Pakistan pour mieux mettre en valeur l'ennemi naturel de celui-ci, l'Inde, et ainsi appuyer les accords diplomatiques d'Israël avec ce pays) et prête donc fâcheusement le flanc aux soupçons d'antisémitisme.

Cela dit, il faut souligner que son discours n'a habituellement rien d'antisémite, au contraire: c'est à raison qu'il affirme au Monde qu'il "n'a eu de cesse de combattre toutes les dérives antisémites parmi les musulmans". Il écrivait l'été dernier dans Le Courrier (28 juin) et dans Politis: "Si l'on prête l'oreille au discours dominant de la société arabe, une chose paraît claire: la cause de tous les maux est "Israël". [...] Or, il faut répéter que si la question palestinienne est effectivement centrale, elle ne saurait servir d'alibi". Il est d'autant plus dommage que son texte contribue aujourd'hui à communautariser encore davantage le débat, comme en atteste cette réplique d'Alexandre Adler, lui aussi mis en cause, et qui déclare à Proche-Orient.info: "Je suis effectivement dominé par un point de vue juif, et le point de vue juif, aujourd'hui, passe par le sionisme. Tariq Ramadan, lui, est habité par l'islam. Il y a chez lui une part de fidélité aux siens et de fanatisme [sic] que je partage. Ce ne sont pas [ses attaques] qui me choquent le plus: je suis bien plus choqué par des traîtres juifs comme [Rony] Brauman et autres".

LE FEU DANS LES ESPRITS

Pour le reste, les ennemis de M. Ramadan, pour qui l'occasion est trop belle, se déchaînent en propos outranciers: "Ce qui est étonnant, ce n'est pas que monsieur Ramadan soit antisémite, mais qu'il ose désormais se revendiquer comme tel", écrit André Glucksmann dans Le Nouvel Observateur. Pour BHL, "Le Protocole des Sages de Sion n'est pas loin" (Le Point); quant à Jean-Yves Camus, sur Proche-Orient.info, il assène carrément que M. Ramadan remet en cause "le droit à l'existence même de l'Etat juif". Il estime même qu'il pourrait, grâce à cela, trouver un surcroît d'influence au sein de la gauche altermondialiste! Les vannes sont ouvertes. Et l'on constate qu'il y a deux poids, deux mesures. BHL adjure ses "chers amis altermondialistes" de prendre leurs distances "avec un personnage qui ne fait que jeter le feu dans les esprits et ouvrir la voie au pire".

Or on voit au moins un autre intellectuel dont la virulence et l'extrémisme sont, pour le coup, franchement avérés, sans pour autant que quiconque juge nécessaire de prendre ses distances avec lui: Alain Finkielkraut, qui n'avait pas craint d'estimer qu'Oriana Fallaci, dans La rage et l'orgueil, son pamphlet ordurier comparant les musulmans à des animaux, "regardait la réalité en face" (Le Point, 24 mai 2002). Dans son dernier livre, Au nom de l'Autre, réflexions sur l'antisémitisme qui vient (Gallimard), il déplore que les progressistes persistent à voir dans le jeune descendant d'immigrés arabo-musulmans la figure de "l'Autre", et non de l'ennemi enragé, agressif, barbare et antisémite qu'il est. Tout cela, s'afflige-t-il, parce qu'aux yeux de ces naïfs, "le ventre encore fécond d'où a surgi la Bête immonde ne peut, en aucun cas, accoucher de l'Autre". Si cela, ce n'est pas "jeter le feu dans les esprits"...

Mona Chollet, Le Courrier, Genève, 16 octobre 2003.
Up