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NOVEMBRE 2003 / TARIQ RAMADAN ET L’ALTERMONDIALISME
__Pour le Parti socialiste français, Tariq Ramadan n'a "pas sa place" au Forum social européen

Le Parti socialiste français (PS) récuse la participation de Tariq Ramadan au Forum social européen (FSE) qui aura lieu à St-Denis et à Paris du 12 au 15 novembre 2003. Le PS accuse l'intellectuel musulman de s'inscrire "dans la tradition classique de l'extrême droite".

Tariq Ramadan a mis en cause "des intellectuels juifs français" (parmi lesquels figurent André Glucksmann) accusés notamment de défendre Israël par réflexe communautaire dans une tribune libre - refusée par les quotidiens Libération et Le Monde - publiée sur un site musulman. Ce texte a immédiatement suscité la polémique.

Pour le porte-parole du PS Julien Dray, l'intellectuel musulman "n'a pas sa place" dans le forum. "On ne peut pas tenir les propos qu'il a tenus et se revendiquer des valeurs d'humanisme que nous défendons dans le cadre de ce forum social - un forum qui a pour vocation de défendre l'humanisme, la solidarité, la citoyenneté". Kader Arif, secrétaire national du PS chargé de la mondialisation assure que Tariq Ramadan "cherche à élargir le champ de ses propos. Son objectif est de créer une internationale musulmane. Les réseaux altermondialistes et leur porosité lui servent de base de recrutement".

"En pointant des intellectuels désignés comme "juifs" et en les plaçant en dehors de la raison commune, M. Ramadan s'est inscrit dans la tradition classique de l'extrême droite", affirment, de leur côté, trois dirigeants du PS, Vincent Peillon, Jean-Luc Mélenchon et Manuel Valls, dans une tribune à l'hebdomadaire Le Nouvel Observateur. Ils lui reprochent d'obéir à des logiques communautaire ou nationaliste pro-israélienne et estiment que, par ses propos, il "porte bel et bien à la haine raciale".

"Ce sont les fascistes qui pensent et parlent ainsi. C'est Jean-Marie Le Pen (leader d'extrême droite français), qui pourfendait "l'internationale juive, constitutive de l'esprit antinational", et livrait à la vindicte populaire des noms à consonance juive", écrivent-ils. Ils ont été rejoints par Harlem Désir, député européen du PS, auteur d'une tribune publiée le 28 octobre 2003 dans le quotidien Libération, intitulée Amis, vous faites fausse route.Up

Pour Pierre Khalfa, l'un des animateurs du FSE, il s'agit d'un "mauvais procès". La tribune de Tariq Ramadan n'est pas, selon lui, "antisémite, mais communautariste. Cette forme de pensée tend hélas, à sa développer dans ne nombreux secteurs de la société du fait de la crise du modèle d'intégration républicaine". Il ajoute que "la décision d'accepter Tariq Ramadan comme l'un des nombreux orateurs du FSE est le fruit d'un processus démocratique, commun aux 1'500 organisations européennes participant au FSE".

Dans Le Monde du 1er septembre 2003, Bernard-Henry Lévy, s'adressant à ses "chers altermondialistes", leur décrit l'autre visage de Tariq Ramadan, celui d'un homme qui a "une vision raciste du monde" et n'est ni plus ni moins un "fondamentaliste". Il conclut: "Les dirigeants altermondialistes qui s'obstineraient à vouloir [l'] accueillir commettraient une grave faute politique".

Dans un communiqué publié le même jour, les organisateurs du Forum social réaffirment que le théologien à "sa place" parmi eux. Son "texte [publié début octobre sur www.oumma.com] n'est nullement antisémite", écrivent-ils, sinon ils "en [auraient] tiré toutes les conséquences".

Hôte du FSE, en tant que maire de St-Denis, le refondateur communiste Patrick Braouezec a recommandé de ne pas répondre à la provocation de Tariq Ramadan.

[Sources : presse française et quotidien Libération, 24 octobre 2003.]


23 OCTOBRE 2003 / VINCENT PEILLON, JEAN-LUC MELENCHON, MANUEL VALLS
__ "On ne trie pas les citoyens français en fonction de leur origine ou de leur religion : Monsieur Ramadan ne peut pas être des nôtres"

Nous sommes altermondialistes. Nous nous battons tous les jours pour un autre monde possible. Nous nous battons contre les dictatures des marques, contre l'emprise des marchés, contre l'indécence des puissants, contre l'arrogance des multinationales, contre les capitulations des gouvernements face à une logique étroitement économique et financière qui confisque la démocratie, aggrave les inégalités, n'assure pas le développement, défigure notre planète, fait une utilisation sélective et cynique des droits de l'homme, s'accommode de trop de conflits, de guerres et de génocides.

Nous sommes antiracistes. Les discriminations que subissent, trop souvent, les Français d'origine maghrébine ou africaine, les délits de faciès, les refus d'embauche, les soupçons permanents, les mises en demeure, l'exclusion sournoise, tout cela nous scandalise, nous indigne et nous le combattons. Les insultes, les coups, les brimades que subissent d'autres Français, juifs ceux-là, nous répugnent de la même façon.

Nous sommes socialistes. Nous voulons que notre parti, que toute la gauche avec lui, dans la fidélité à leurs valeurs, s'exprime avec clarté et force sur ces sujets et s'engage résolument dans le combat pour une autre mondialisation. Et nous voulons construire un avenir de paix. Nous nous sommes battus contre la guerre en Irak. Nous refusons l'unilatéralisme de l'administration américaine. Nous souhaitons la réussite de Lula. Nous nous engageons pour que vivent côte à côte deux Etats, Israël et la Palestine, également libres, dignes et démocratiques. Nous sommes, spontanément, naturellement, des combats que l'on menait hier à Porto Alegre, ou demain à Paris et Saint-Denis. La tenue du Forum social européen, chez nous, au moment où certains veulent entraîner l'Europe dans un chemin sans retour vers l'ultralibéralisme, est un événement qui nous réjouit, qui nous mobilise et que nous soutenons.Up

C'est pour cela que nous le voulons sans tâche, sans ambiguïté, sans concession au racisme ou au communautarisme.

Nous sommes altermondialistes. Nous sommes républicains. Et nous voulons pouvoir être les deux ensemble sans contradiction ni gêne. Républicains, nous ne pouvons admettre que l'on trie les citoyens français en fonction de leur race, de leur origine, de leur religion. Ce déterminisme nous fait horreur. Nous ne supportons pas que l'on introduise, dans ce pays, ces discours de haine. Or ce que vient de faire Tariq Ramadan porte bel et bien à la haine et à la discorde raciale. C'est un crime contre la République.

En pointant des intellectuels désignés comme "juifs" et en les plaçant en dehors de la raison commune, M. Ramadan s'est inscrit dans la tradition classique de l'extrême-droite. Ce sont les fascistes qui pensent et parlent ainsi. C'est Jean-Marie Le Pen qui pourfendait "l'internationale juive, constitutive de l'esprit antinational" et livrait à la vindicte populaire des noms à consonance juive.

L'extrême droite est notre ennemie, sans doute ni ambiguïté. M. Ramadan, lui, prétend être notre ami. Il inscrit sa dénonciation des juifs dans un cadre progressiste, au nom de la défense de la Palestine, des valeurs de l'humanité. Il le fait dans le cadre de la préparation du Forum social. Cette manipulation est d'autant plus odieuse.

Il ne s'agit pas pour nous, ici, de rejoindre les positions de tel ou tel. Nous sommes parfois d'accord, parfois en désaccord, avec les positions de Bernard-Henri Lévy, de Bernard Kouchner, d'Alain Finkielkraut, d'Alexandre Adler, d'André Glucksmann, de Pierre-André Taguieff, tous rassemblés par Ramadan dans une vindicte commune. Mais nous savons une chose. Ces intellectuels ne pensent pas de conserve, ni selon une logique de complot, ni guidés par des considérations de race ou de religion. Et tous, pour nous, pensent en tant qu'hommes, sont approuvables ou réfutables dans le champ des idées, de la conscience, de la raison commune et dans le respect de leur humanité et de leur sincérité. Les réduire à une origine est une infamie.

Tariq Ramadan, malgré ses prétentions, n'agit ni en musulman, ni en Arabe, mais d'après un principe d'action spécifique à l'extrême droite. Pour nous, cette démarche n'a rien à faire au Forum social européen. En habillant d'un prétendu progressisme l'antisémitisme, en dévoyant un combat qui nous est indispensable, M. Ramadan a franchi une étape. C'est sa faute. Mais c'est notre problème si ce monsieur prétend participer aux combats qui sont les nôtres. Le présenter comme un membre de la famille altermondialiste, comme un interlocuteur valable de nos débats communs nous est insupportable. Notre problème, et celui de tous les progressistes, qui ne peuvent admettre d'être associés, de près ou de loin, à de tels propos.

Il ne s'agit pas de rejeter l'islam, les Arabes, l'Autre, la diversité culturelle. Pour nous, Tariq Ramadan ne représente rien de tout cela. Mais de rester fidèles à nos principes, à notre morale, à nos espoirs. Un autre monde est possible et souhaitable. Il ne peut faire place aux démons du racisme et de l'antisémitisme. Nous sommes socialistes, républicains, altermondialistes. Et pour cela M. Ramadan ne peut pas être des nôtres.

Jean-Luc Mélenchon, ancien ministre, anime aux côtés d'Henri Emmanuelli le courant Nouveau Monde du Parti socialiste. Vincent Peillon, ancien député, est avec Arnaud Montebourg, l'un des deux chefs de file du Nouveau parti socialiste. Manuel Valls, député, maire d'Evry, ancien responsable de la communication de Lionel Jospin, est membre du courant majoritaire du Parti socialiste.

UpLe Nouvel Observateur, Paris, 23 octobre 2003.