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Déclaration universelle sur la diversité culturelle


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2001 / LA DIVERSITE CULTURELLE: UNE PLATE-FORME CONCEPTUELLE
__La diversité durable : l'indivisibilité de la culture et du développement

| I. LE DEFI | II. LA DIVERSITE DURABLE: UN CADRE CONCEPTUEL UNIFIE | III. DEVELOPPER LA DIVERSITE : UNE GRAMMAIRE POUR UNE POLITIQUE | IV. DIVERSIFIER LE DEVELOPPEMENT | VUN PLAN POUR LA COOPERATION INTERNATIONALE | VI. VERS UNE CULTURE DE LA DURABILITE |

I. LE DEFI

Le dialogue entre la culture et le développement a besoin d'une énergie et d'une finalité nouvelles. Des progrès importants ont été accomplis au cours des cinquante dernières années, grâce à de multiples résolutions et initiatives au niveau des communautés, des Etats et des organisations multilatérales, principalement au sein du système des Nations unies. Parmi ces organisations, l'UNESCO s'est avérée particulièrement importante pour défendre et renouveler un engagement global envers la diversité culturelle, la tolérance et le pluralisme comme autant de principes non négociables. Au cours de la même période, d'autres éléments du système des Nations unies, en particulier le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et le Programme des Nations Unies pour l'environnement (PNUE), ont travaillé intensément, en concertation autant avec la FAO qu'avec la Banque mondiale, afin de définir un nouvel agenda global sur le développement humain et ses modes d'évalua-tion. Joignant ces deux approches, un large éventail d'organisations internationales, sous la conduite à nouveau des agen-ces des Nations unies, ont introduit des questions relatives aux droits de l'homme au cœur de cet agenda global et fixé les bases permettant de penser les droits économiques et les droits culturels dans un cadre commun. Ce cadre de pensée s'est avéré particulièrement utile dans le cas des réfugiés, des enfants et des populations migrantes, mais il n'est pas encore fondé sur un consensus conceptuel très profond.

La culture en général, et la diversité culturelle en particulier, sont confrontées à trois nouveaux défis : (a) la mon-dialisation, par l'expansion galopante de l'économie de marché, a créé de nouvelles formes d'inégalité qui peuvent engendrer des tensions culturelles plutôt que favoriser le dialogue nécessaire au pluralisme culturel; (b) les Etats, qui parvenaient à traiter les demandes en matière de culture et d'éducation, sont aujourd'hui en peine de canaliser le flot d'idées, d'images et de ressources venant de l'extérieur, qui met à l'épreuve le développement culturel; et (c) les fractures croissantes en matière d'alphabétisation (digitale et conventionnelle) ont transformé le renouveau des discus-sions et des ressources culturelles en monopole élitiste, loin des capacités et des intérêts de plus de la moitié de la population mondiale, qui se retrouve aujourd'hui dangereusement en voie d'exclusion tant culturelle que financière.Up

Relever ce défi exige de revitaliser le dialogue entre cul-ture et développement -l'UNESCO étant idéalement pla-cée pour assurer ce rôle. Les idées qui suivent sont basées sur les principes énoncés dans la Déclaration universelle de l'UNESCO sur la diversité culturelle, adoptée par la 31e session de la Conférence générale de l'UNESCO, à Paris, le 2 novembre 2001. Ces principes, qui invitent à une nou-velle compréhension de la relation entre diversité, dialogue et développement, constituent un premier lexique en vue d'élaborer un cadre d'action au sein duquel l'UNESCO offrira une référence mondiale pour ses Etats membres et pour d'autres initiatives multilatérales et intergouvernementales dans le domaine de la culture et du développement.

II. LA DIVERSITE DURABLE : UN CADRE CONCEPTUEL UNIFIE

Les systèmes culturels sont composés d'éléments matériels et immatériels qui ne peuvent être dissociés; similairement, le patrimoine culturel se caractérise par une très profonde dimension immatérielle. Et dans la même perspective, le développement durable lui-même repose sur une très profonde infrastructure immatérielle, qui doit être reconnue et enrichie afin qu'il puisse devenir une véritable réalité.

La diversité durable constitue une exigence cruciale pour le développement immatériel, et sans celui-ci, il ne peut y avoir de développement durable. En dépit de nombreux efforts pour envisager le développement d'une manière intégrée, et pour considérer que les êtres humains, les valeurs aussi bien que le capital social en font partie, une puissante tendance se maintient pour définir et quantifier le développement sur la base de méthodes et de mesures qui sont essentiellement matérielles : combien d'écoles, d'hôpitaux, de barrages, d'usines, de labours, de graines, de maisons, de vêtements, de médicaments. Bien entendu, toute personne, toute agence investie dans les défis que pose le développement, reconnaît que ces objectifs matériels ne peuvent être atteints par des moyens uniquement matériels. Il faut de la connaissance, une vision, un enga-gement et une formation pour que ces objectifs puissent être approchés démocratiquement, qu'ils soient culturellement légitimes et qu'ils restent socialement acceptables à long terme. Ces dimensions immatérielles du développement n'ont pas été adéquatement liées aux capacités culturelles et à la diversité culturelle. Ce lien exige un plan ambitieux de coopération internationale.

Les défis de la diversité culturelle, du patrimoine (à la fois matériel et immatériel) et du développement durable ne peuvent, dès lors, pas être relevés séparé-ment. Il faut les envisager comme des éléments solidai-res d'un dispositif qui permet de prendre en charge la grande variété des ressources créatives humaines nécessaires à la mise en place d'un développement durable démocratique en cette époque de globalisation. Puisque nous vivons dans un monde de "marchés sans frontières", il faut que nos idées sur le développement durable puisent d'une manière globale dans les ressources de la diversité et du dialogue. L'idée centrale d'une telle approche est celle de diversité durable.Up

Dans cette perspective, les défis de la gouvernance globale, de la diversité culturelle et du développement démocratique ne peuvent être abordés en ordre dispersé. Ils doivent être appréhendés dans un cadre unique. Dans le passé, les politiques, les valeurs et les agences tournées vers la dignité humaine et la diversité se sont développées séparément de celles qui étaient concernées par la pauvreté, la technologie et l'équité sociale. Cette situation doit changer, pour les raisons suivantes.

Premièrement, il est aujourd'hui largement reconnu que le développement sans participation est voué à l'échec. Si l'enthousiasme des populations plus faibles et plus pauvres n'est pas mis au profit de leur propre autonomisation (empowerment), si leurs propres idées quant à la liberté, la dignité et le pouvoir ne sont pas prises en compte, le travail de développement restera un autre exercice de domination. En outre, le manque d'implica-tion des populations locales dans le travail de définition, de structuration et de finalisation des projets de développement au sein de leur propre communauté est sans doute une des raisons majeures du manque de succès des efforts de réduction de la pauvreté urbaine et rurale à travers le monde. Certes, un effort significatif a été fourni pour susciter la participation, l'autonomisation et l'inclusion à la fois comme moyens et comme objectifs des politiques de développement. Mais nombreux sont restés les obstacles à de tels engagements, qu'il s'agisse de la tournure d'esprit des technocrates, des idéologies des principaux bailleurs de fonds, des vues biaisées des communautés locales ou encore de la peur des élites locales de perdre leur pouvoir lorsque les femmes, les en-fants et les groupes plus faibles font entendre leurs voix distinctes dans la définition de leur propre avenir.

Deuxièmement, on commence à admettre que si la participation veut devenir un moyen efficace aussi bien qu'un objectif prioritaire du travail de développement, il faut que la culture soit une exigence centrale du dispositif d'encouragement à la participation, et non plus un bénéfice optionnel s'ajoutant aux objectifs matériels du développement. Pour appréhender l'"indivisibilité" de la relation entre culture et développement, on peut faire appel à la notion de "capacité d'aspiration" développée dans le cadre plus général d'une réflexion sur les cultures d'espérance (cultures of aspiration). En se focalisant sur celles-ci, l'UNESCO met en avant ces dimensions d'éner-gie humaine, de créativité et de solidarité (ancrées, on peut en être sûr, dans l'histoire, la langue et la tradition) qui aident les êtres humains ordinaires à être des partici-pants actifs à l'élaboration de leur avenir culturel. Ce cadre conceptuel nouveau reconnaît le lien qui unit l'aspiration collective à la culture et au développement, puisque l'aspiration, comme ressource collective, exige des formes culturellement diversifiées de créativité, d'imagination, de tolérance, de flexibilité et de tradition vivante. Au lieu de se concentrer exclusivement sur le patrimoine, les monuments, les langues, les formes artistiques, et même les valeurs comme autant de ressources historiques, l'UNESCO envisage la culture comme une vaste espèce de capital humain ou social qui peut ren-forcer la "capacité d'aspiration".Up

Troisièmement, si nous sommes d'accord pour dire que la capacité d'aspiration est une disposition que nous devons élaborer comme d'autres, et qu'elle peut même en être la condition préalable, nous devons également reconnaître que cette capacité ne peut être construite sans prendre en charge l'avenir de la diversité culturelle dans et à travers les sociétés. Les notions de dignité, d'espoir, d'avenir n'apparaissent pas sous des formes génériques et universelles. Les groupes et les populations les articulent en fonction de corps très spécifiques de valeurs, de sens et de croyances. Les idées sur ce qu'est le bien-vivre, pierre angulaire des aspirations, sont rarement abstraites. Elles apparaissent toujours sous forme d'images de beauté, d'harmonie, de vie sociale, de bien-être et de justice. Dans de telles images, les trames peuvent être universelles, mais les représentations sont locales. Elles sont, de ce fait, culturellement perçues et vécues. Si la diversité culturelle se réduit, si les minorités sont soumises à la terreur ou éliminées, nous subirons une réduction du vivier des représentations du bien-vivre. Ainsi, parallèlement à la menace sur la diversité culturelle, nous imposons une variété décroissante d'images du bien-vivre à des populations toujours plus importantes, qui ne retrouvent plus leurs propres conceptions dans les représentations officielles. Dès lors, la réduction de la diversité culturelle, que ce soit par accident ou à des-sein, constitue un danger immédiat dans l'élaboration de la capacité d'espérance, sans laquelle les projets de développement peuvent jamais réussir. C'est là l'argument clé de l'indivisibilité de la culture et du développement, entendus comme des bases conjointes pour l'avancement de la démocratie et de l'équité à travers le monde. Il s'en suit que, dans un monde sans frontières, la diversité culturelle ne peut être confinée aux frontières nationales ou locales: elle doit bénéficier d'un dialogue transnational. Un tel dialogue n'augmente pas seulement les chances de la coopération internatio-nale et interculturelle, il accroît aussi les ressources disponibles pour toute communauté en quête d'avenirs culturels. Le dialogue concrétise la globalisation.

Quatrièmement, si nous reconnaissons que le développement exige de la participation, que celle-ci exige de l'aspiration, que celle-ci n'a de sens que si elle est culturellement articulée, alors il s'en suit logiquement la conclusion suivante : nous devons également reconnaître que la relation entre le passé et le futur ne se réduit pas à zéro; passé culturel et futur culturel sont des ressources interdépendantes. Les capacités d'espérance et de remémoration doivent être entretenues comme des capacités jointes. Ainsi, en se plaçant dans la perspective deUp l'aspiration culturelle, on peut dégager une pertinence nouvelle pour l'engagement global envers le patrimoine culturel. Ce recadrage a une double valeur. Il faut admettre que l'héritage culturel peut inclure des souvenirs problématiques, des valeurs discordantes et des pratiques anti-démocratiques. En insistant sur la nécessité d'un dialogue constant entre la capacité d'aspiration et la capacité de remémoration, nous nous donnons les moyens de mettre en place un système auto-régulé, faisant en sorte que les aspirations ne deviennent pas irréalistes et que les souvenirs ne tom-bent pas dans l'exclusion ou la xénophobie.

Cinquièmement, si nous reconnaissons que le passé et le futur, la mémoire et l'aspiration sont intimement liés, nous pouvons également reconnaître les relations très étroites entre le patrimoine matériel et le patri-moine immatériel. Des progrès importants ont été faits pour lier les dimensions matérielles et immatérielles du patrimoine; on reconnaît aujourd'hui que le patrimoine matériel ne s'anime qu'au travers d'une interprétation fondée sur des formes immatérielles de savoir, d'art, de symbolisme et de pratiques artisanales. Le patrimoine culturel ne peut être dissocié par une intervention extérieure des cultures auxquelles on aspire, pas plus qu'il ne peut être, par une intervention intérieure, divisé entre dimensions matérielles et immatérielles.

ln fine, une telle indivisibilité exige la création de conditions optimales pour garantir la créativité culturelle. La créativité a toujours été le symbole de l'esprit humain, de notre capacité à imaginer de nouvelles formes de vérité, de beauté et de justice. Mais aujourd'hui la créativité est aussi le fondement de la diversité, face aux forces conduisant à l'homogénéisation culturelle. La créativité ne connaît pas de frontière; elle trouve son énergie dans le dialogue, l'échange et l'inte-raction. Et, tel Janus Bifron, elle regarde vers le passé, puisant dans la mémoire et le patrimoine, et se tourne vers le futur pour imaginer le nouveau et le possible.

III. DEVELOPPER LA DIVERSITE : UNE GRAMMAIRE POUR UNE POLITIQUE

La diversité culturelle peut être définie comme principe d'organisation d'une pluralité culturelle durable, dans et à travers les sociétés. La diversité culturelle est dès lors bien plus qu'un menu à liste ouverte de différences ou de variations. Il s'agit d'un mécanisme pour organiser le dialogue le plus productif possible entre des passés pertinents et des futurs désirables. Comme telle, la diversité culturelle ne peut fonctionner strictement au sein de confinements nationaux; elle doit bénéficier du dialogue entre les sociétés, de manière fort semblable à celle de la globalisation fondée sur l'économie de marché bénéficiant du commerce à travers les frontières.

Ainsi définie, la diversité culturelle est un mécanisme qui garantit que la créativité, la dignité et la tolérance se-ront des partenaires plutôt que des victimes dans l'établissement de modèles de développement durable. En d'autres mots, maximiser la diversité culturelle est la clé qui permet de faire de la culture une ressource renouvelable dans l'effort pour pérenniser le développement.Up

Pour garantir l'opérativité de la diversité culturelle comme partenaire indispensable du développement durable, nous devons reconnaître qu'elle présuppose un équilibre créatif entre débats internes et dialogues externes. Nous devons également reconnaître que la diversité culturelle est un mécanisme qui garantit une relation créative et durable entre le passé et le futur, c'est-à-dire entre le patrimoine et le développement.

La durabilité peut être définie comme un critère de chances de survie à long terme de toute aventure humaine désirable. Dès lors, la durabilité est la capacité de reproduire et de revitaliser des ressources humaines essentielles dans le contexte des nouvelles formes d'intégration globale des marchés et des nouvelles pos-sibilités de dialogue interculturel. Jusqu'à présent, le concept de durabilité a été utilisé essentiellement dans les discours économiques et environnementaux sur le développement. L'UNESCO doit insister sur le fait que la durabilité envisagée dans une perspective de pluralité culturelle ne peut être dissociée de la durabilité en matière de développement économique. Cette approche de la durabilité reconnaît que l'action collective humaine exige à la fois de la prévision et de la motivation, et que la motivation collective ne peut surgir que des cultures entendues comme des cadres intégrant du sens, de la croyance, de la connaissance et de la valeur. En un mot, la durabilité est indivisible en ses multiples dimensions (esthétique, économique, politique, etc.)

Cette conception de la durabilité repose sur les arguments suivants :

Le développement économique, ainsi que de nombreux experts l'ont reconnu au cours des cinquante der-nières années, a souvent échoué en raison de ses tendances hiérarchisantes, centralisatrices et technocratiques. Les schémas de développement ont eu tendance à ignorer un élément essentiel : le capital social contenu dans la créativité et l'engagement des multiples groupes de participants. Cette créativité et cet engagement sont des expressions directes de la diversité culturelle, parce que le mécanisme de la diversité culturelle garantit le maintien d'une importante réserve d'images évolutives décrivant des passés pertinents et des avenirs désirables.

De plus, en cette époque de globalisation économique et de progressif désengagement étatique en matière d'investissements prévisionnels et sociaux, les visions de l'avenir que les classes populaires peuvent proposer doivent être identifiées, encouragées et dotées de moyens afin qu'elles puissent fournir une réserve de représentations du développement contrastant avec celles offertes par le libre jeu du marché global.Up

Finalement, les mouvements violents des toutes dernières décennies (relevant souvent de la pureté ethnique ou du chauvinisme racial) ainsi que les événe-ments de cette dernière année nous rappellent que les populations pauvres et aliénées à travers le monde perçoivent une relation forte entre leur exclusion culturelle et leur marginalisation économique. Ainsi la paix elle-même peut être le jeu d'un développement régi par les lois du marché.

Pour concevoir la durabilité comme un engagement équilibré et réciproque dans les champs de la culture et du développement, il faut un point de vue plus précis sur le patrimoine, à la fois matériel et immatériel.

De la même façon qu'elle reconnaît l'indivisibilité de la culture et du développement, l'UNESCO cherche à établir un consensus solide autour des liens intimes et réciproques entre le patrimoine matériel et immatériel.

Le patrimoine matériel est cette composante de l'héritage physique de sociétés particulières et de l'humanité toute entière, qui est caractérisé par des lieux à haute résonance morale, religieuse, artistique ou historique. Cette dimension du patrimoine peut être contenue aussi bien dans des monuments à grande échelle que dans la relique sacrée du corps d'un héros religieux ou national. Le patrimoine matériel peut apparaître sous la forme d'aspects particuliers d'un paysage physique appartenant à un groupe (tel qu'une montagne ou une rivière) ou sous la forme d'objets hautement élaborés, de structures ou de systèmes physiques. De tels héritages peuvent aussi bien appartenir à de petits groupes, à des nations entières ou à l'humanité dans son ensemble, bien que les limites de ces formes de possession puissent être intensément débattues dans un monde sans frontières étanches. Le patrimoine matériel est une sorte de valeur culturelle cristallisée. Pour autant que toutes les communautés aient des idées sur la valeur culturelle, la diversité culturelle contribue à étoffer le patrimoine matériel.

Le patrimoine immatériel est défini au mieux comme une carte ou une boussole, à partir de laquelle les êtres humains interprètent, sélectionnent, reproduisent ou diffusent leur patrimoine culturel dans son ensemble. Ainsi, de la même manière que le patrimoine matériel n'est pas la somme totale de toutes les possessions phy-siques d'une société, le patrimoine immatériel n'est pas simplement une encyclopédie de ses valeurs et de ses trésors immatériels. Le patrimoine immatériel est un outil qui permet de définir et d'exprimer le patrimoine matériel et à partir duquel le paysage inerte des objets et des monuments est transformé en une archive vivante de valeurs culturelles. Sans patrimoine matériel, le patrimoine immatériel devient trop abstrait. Sans patri-moine immatériel, le patrimoine matériel devient une série illisible d'objets ou de sites.Up

Ainsi le patrimoine immatériel doit être conçu comme le cadre plus large à l'intérieur duquel le patri-moine matériel trouve sa forme et son sens. C'est l'outil crucial qui permet aux communautés et aux sociétés d'établir les archives de leurs relations entre valeurs culturelles et biens culturels précieux. Si le patrimoine culturel peut être envisagé comme un mode majeur de circulation des aspirations humaines, le patrimoine matériel en dessine la forme physique, mais le patrimoine immatériel en est le moteur et le mécanisme de conduite. Vus ainsi, les patrimoines matériel et immatériel entretiennent une relation créative et dynamique, au sein de laquelle chacun entraîne l'autre au cours du temps dans la définition de la richesse culturelle com-mune de l'humanité. Il y a là une base véritable pour l'établissement d'industries culturelles qui contribuent à la diversité durable. Les industries culturelles peuvent parfois être dangereuses, livrant des populations loca-les à la consommation globale, détournant des valeurs culturelles en spectacles pour touristes, transformant des produits culturels en marchandises sans considéra-tion pour la dignité de leurs producteurs. Mais si nous encourageons ces industries culturelles qui approfondissent les relations entre valeurs culturelles et biens culturels précieux, nous pouvons aider des communautés locales à entrer dans l'économie mondiale sans qu'ils doivent y sacrifier leur dignité ou leur créativité. Le développement, aux yeux de l'UNESCO, est un moyen de promouvoir la relation entre le bien-être matériel et spirituel en soulignant leur réciprocité plu-tôt que leur simple complémentarité. De nombreux experts seraient d'accord pour dire que le bilan du développement au cours des cinquante dernières an-nées n'a pas été uniformément positif. Certains experts diraient que la raison en est que le développement lui-même a été bien trop exclusivement défini en termes matériels - par exemple, nombre de barrages, d'usines, de maisons, quantité de nourriture et d'eau - bien qu'il s'agisse de biens indéniablement vitaux. Ce que nous pouvons appeler le développement immatériel (qui comprend des questions d'autonomisation, de participation, de transparence, de partage et de responsabilité) n'est que récemment entré dans le discours du développement.

En insistant sur la création d'un nouveau dialogue entre le développement matériel et immatériel, l'UNESCO peut injecter ses vues sur le patrimoine culturel (en particulier quant au principe d'indivisibilité) dans les débats globaux sur le développement durable.

Tout comme le patrimoine matériel n'acquiert du sens et de la lisibilité qu'à travers les outils du patrimoine immatériel, le développement matériel ne prend une forme que grâce à une saine utilisation des outils du développement immatériel.Up

Le développement immatériel peut être défini comme cet ensemble de capacités qui permet à des groupes, à des communautés et à des nations de définir leurs scénarios d'avenir d'une manière intégrée, en mettant en avant des valeurs comme la participation, la transparence et la responsabilité. Le développement immatériel, ainsi défini, est le lien crucial entre la diversité culturelle et le développement durable. La diversité culturelle enrichit le vivier des représentations qui assurent la médiation entre des passés pertinents et des avenirs désirables. La force de cette médiation fournit la liaison avec la durabilité, parce que le principal obstacle à la durabilité a toujours été le divorce entre les visions du développement matériel et du développement immatériel.

IV. DIVERSIFIER LE DEVELOPPEMENT

La diversité culturelle est plus que le fait de la diffé-rence culturelle. C'est une valeur qui reconnaît que les différences dans les sociétés humaines sont les com-posantes de systèmes et de relations. La diversité culturelle est la valeur par laquelle les différences sont en relation mutuelle et en soutien réciproque. Allons plus loin : la diversité culturelle comme valeur exprime et im-plique d'autres valeurs, plus fondamentales encore, que sont la créativité, la dignité et le sens de la communauté. L'UNESCO accorde une valeur non négociable à la diversité culturelle en raison de sa relation profonde avec cette constellation de valeurs. Et sans celles-ci, aucune vision du développement ne peut s'inscrire dans la durée, car elle ne reposera pas sur l'engagement moral des acteurs et des sujets du développement, qui appartiennent à des communautés culturelles particulières.

Il est aujourd'hui largement reconnu qu'une homologie existe entre la biodiversité et la diversité culturelle. Mais cette compréhension intuitive n'a pas fait l'objet d'une systématisation sous la forme d'un cadre conceptuel complet permettant de mettre en relation ces deux formes de diversité au sein d'une vision plus large du développement durable. Pour construire un tel cadre, il faut que nous nous posions les questions fondamentales suivantes:

1. Comment la diversité peut-elle se joindre à la lutte contre la pauvreté ?

Puisque les êtres humains appartiennent à l'univers du vivant mais sont souvent en position de déterminer l'avenir de celui-ci, ils ont l'obligation spéciale de garantir le maintien d'un équilibre approprié entre la santé environnementale (en particulier la biodiversité) et le développement équitable. A une époque où les marchés et leur logique semblent dominer les relations à l'échelle du globe, les préoccupations environnementales, les préoccupations du marché et les préoccupations du développement semblent être en tension permanente les unes contre les autres. Dans de nombreuses parties du monde, un fossé de plus en plus profond se creuse entre les valeurs environnementales, qui sont considérées comme des valeurs de la classe moyenne sinon de l'élite, et les besoins des popula-tions pauvres en matière de logement, de nourriture et d'emploi. Par exemple, les efforts de l'Inde pour préserver un environnement soigneusement régulé le long de la Côte Ouest se heurtent aux contestations de groupes urbains pauvres qui cherchent désespérément des espaces pour construire des habitations solides.Up

2. Quel est le bénéfice de visions diversifiées du développement ?

La diversité culturelle est le lien crucial entre les dimensions matérielle et immatérielle du développement. Le développement matériel peut être évalué en termes de santé humaine, de capacités économiques, de flux de marchandises et de garanties physiques quant à la sécurité et à la productivité. Le développement immatériel réside dans l'esprit de participation, l'enthousiasme de l'autonomisation, les joies de la reconnaissance et le bonheur de l'aspiration. Bien que ces marques immatérielles du développement puissent paraître évidentes, elles ont été trop souvent négligées, entraînant des faillites massives dans l'effort mondial pour développer des économies alternatives et transférer des technologies de survie.

La diversité culturelle fournit le lien essentiel entre ces deux dimensions critiques du développement, en elles-mêmes fondamentalement indivisibles, en garan-tissant le maintien de multiples visions du bien-vivre, et une large palette de connexions concrètes entre les représentations morales et matérielles du bien-être. De nombreux projets de développement ont échoué parce qu'ils n'ont pas réussi à établir une relation convaincante entre ces dimensions, ou parce qu'ils ont essayé d'imposer une vision unique de l'amélioration humaine et du bien-être matériel. En raison du fait qu'elle constitue un foyer créatif de visions du bien-vivre, et qu'elle constitue ainsi une source naturelle de motivation et d'engagement, la diversité culturelle est bien plus qu'une valeur décorative. C'est une ressource inépuisable de renforcement des liens entre valeurs culturelles et bien-être matériel.

3. Comment des cosmologies peuvent-elles coexister avec les marchés ?

Les principaux arguments en faveur de l'importance de la biodiversité sont fondés sur le constat que la terre ne possède pas de capacité infinie de régénérescence et que les stocks globaux dépendent de la préservation de la biodiversité et des soins qui lui sont prodigués, à tous les niveaux de l'échelle environnementale. Bien que de nombreux facteurs anciens aient contribué à la dégradation environnementale de la planète et de l'atmosphère, la tendance récente à l'escalade en matière de puissance des technologies extractives, d'intégration efficace des marchés à l'échelle mondiale, d'organisa-tion rentable des formes de commerce, a généralement troqué la productivité à long terme et l'équité des échanges contre les profits à court terme de populations spécifiques.Up

Il existe aussi une tendance pour certaines cultures et sociétés à sortir gagnantes de l'histoire longue des changements technologiques, et pour d'autres à en sortir affaiblies ou marginalisées. Les populations autochtones de multiples régions du monde se sont montrés de brillants mandataires de la biodiversité de leur propre environnement. Les populations autochtones ont également développé des cosmologies complexes où l'interdépendance de l'homme et de la nature apparaît comme une valeur fondamentale, où l'équilibre et l'harmonie ont été privilégiés par rapport à la croissance et à l'innovation.

4. Comment faire vivre à long terme la diversité et la créativité ?

Notre époque de globalisation pose des défis com-muns tant à la biodiversité et à la diversité culturelle, qu'à la relation spéciale qu'elles entretiennent. L'autonomie croissante des processus de marché (combinée àdes technologies de plus en plus puissantes) fait encourir des risques imprévus à la biodiversité et à la sécurité environnementale. En même temps, la globalisation dans ses aspects culturels les plus soumis aux lois du marché menace d'éroder et de diminuer des formes culturelles plus localisées et historiquement plus vulnérables, aussi bien au sein de chaque société qu'entre elles.

Au cours de la période qui a suivi la naissance de l'UNESCO, et plus spécialement depuis l'essor rapide des marchés globaux, des flux économiques transfrontaliers et des interdépendances technologiques (phénomènes que nous évoquons souvent sous le terme de globalisation), nous en sommes venus à comprendre que la diversité culturelle est fondamentalement liée à des questions de droit, d'éthique et de liberté. Les forces du consumérisme global sont telles que de nombreuses sociétés éprouvent beaucoup de peine à maintenir leur dignité culturelle, tandis que s'engouffrent, venus de sources extérieures, des produits, des slogans et des images flamboyantes, de richesse et de modernité. Les marchés financiers mondiaux exercent une pression constante sur les gouvernements nationaux pour qu'ils sacrifient leurs priorités culturelles en faveur de tendances compétitives globales. Le tourisme devenant une source vitale de revenus pour beaucoup de pays pauvres, de nombreuses cultures vivantes sont contraintes de se reconfigurer en autant de Disneylands pour l'amusement des visiteurs au lieu d'explorer leurs propres formes de créativité culturelle. Enfin, comme les immigrés, les réfugiés et d'autres étrangers en viennent à être vus comme des menaces pour la stabilité économique, une tendance croissante consiste à diaboliser les minorités culturelles et à substituer, souvent de manière violente, la pureté ethnique à la diversité culturelle.Up

Ce rétrécissement de l'espace dévolu à la créativité culturelle, à la dignité et à l'innovation comporte égaIe-ment des conséquences dangereuses pour la biodiversité. Dans les deux cas, un attachement aveugle et monothéiste aux principes du marché entraîne la marginalisation des valeurs transhistoriques. La diversité culturelle et la biodiversité sont chacune des valeurs du et pour le long terme. Et la diversité culturelle garantit l'éventail le plus ouvert de visions du bien-vivre, au sein duquel les relations à la nature peuvent également être variées, spécifiques, locales et autonomes.

V. UN PLAN POUR LA COOPÉRATION INTERNATIONALE

En concentrant une partie importante de sa mission pour le prochain millénaire sur la diversité durable, l'UNESCO peut offrir une nouvelle stratégie globale intégrant diversité culturelle, développement durable et patrimoine culturel (à la fois matériel et immatériel).

Pour développer pleinement cette mission, il s'agit de mettre au point un agenda précis, une série de priorités concrètes de politique et de prévision, un ensemble de mécanismes pratiques pour exécuter ces plans et une procédure d'évaluation pour tirer les leçons des succès et des échecs de cette entreprise. Un plan d'action aussi détaillé exige un haut niveau de consensus au sein de l'UNESCO, entre ses Etats membres et ses par-tenaires des Nations unies, afin de garantir l'échelle des ressources qu'il nécessitera.

En nous attelant à cette tâche, nous devons: évaluer la capacité juridique et fiscale des Etats à entreprendre un tel exercice; identifier les principales organisations de la société civile qui pourraient être partenaires dans un tel effort (musées, institutions académiques, médias, associations de professionnels de la culture, institutions philanthropiques, etc.); déterminer les principales voies par lesquelles les processus politiques démocratiques sont directement capitalisés par la diversité durable, en renforçant une prise de conscience publique autour d'une corrélation positive entre bien-être matériel et patrimoine immatériel.

Pour accomplir ces tâches, nous devons envisager les stratégies suivantes:

UNE NOUVELLE STRATÉGIE INSTITUTIONNELLE. Il s'agit d'établir des équipes spéciales sur la diversité durable afin de dégager, au niveau national, des méca-nismes qui soient adaptés aux objectifs décrits plus haut. Ces équipes spéciales doivent être financées de manière appropriée et mandatées de façon à pouvoir évaluer la faisabilité juridique, identifier des partenai-res et sensibiliser l'opinion publique en matière de développement durable. Ces équipes spéciales doivent être conçues sous forme de partenariats créatifs entre l'Etat et la société civile, et non comme autant de lieux de débats académiques ou de procédures administratives. Leur tâche consiste à produire, en un temps donné, un texte de politique nationale détaillée en matière de diversité durable, compatible avec les accords de coopération internationale à l'âge de la globalisation. Cette tâche peut être définie comme une stratégie institutionnelle.Up

UNE NOUVELLE STRATÉGIE DE COMMUNICATION. Il s'agit de créer de nouveaux mécanismes de débat public, de formation d'opinion, de prise de conscience qui puissent mettre en lumière les liens entre politiques culturelles nationales et internationales en matière de diversité durable. Une possibilité est de créer, au sein de chaque Etat membre, un Forum national sur la diversité durable. Ce mécanisme, qui doit accorder une attention spéciale aux médias et aux espaces publics de formation de l'opinion déjà existants (qui constitue ce que l'on appelle l'espace public national), aura pour responsabilité particulière d'identifier et de ren-forcer le consensus sur la synergie entre les défis nationaux et globaux relatifs à la diversité durable. Cette tâche peut être définie en termes de stratégie de communication.

UNE NOUVELLE STRATEGIE POLITIQUE. Il s'agit de constituer des liens explicites entre les organisations consacrées à la culture (à la fois dans et en dehors de l'Etat), les organisations consacrées à la diversité cultu-relle (que l'on trouve principalement dans la société civile) et les organisations consacrées au développement durable (que l'on trouve également dans et en dehors de l'état, dans les ONG, les mouvements sociaux, les organisations volontaires, etc.). Une façon concrète d'entreprendre ce processus de construction institutionnelle consiste à s'appuyer sur des Observatoires de la diversité culturelle, reliés entre eux au sein d'un Réseau Global des Observatoires de la diversité culturelle (RGODC) établis par l'UNESCO. L'objectif principal de ce maillage serait de créer une nouvelle écologie institutionnelle destinée à faire en sorte que les priorités de la diversité durable contribuent à l'enrichissement à la fois de la diversité culturelle et du dé-veloppement. Cette tâche peut être identifiée comme une stratégie politique.

VI. VERS UNE CULTURE DE LA DURABILITE

Nous avons une occasion historique de défendre plus vigoureusement la cause de l'indivisibilité de la culture et du développement. La culture est plus qu'un joyau sur la couronne du développement. Puisque la diversité culturelle est le facteur qui porte à leur puissance maximale les capacités d'aspiration, de mémoire et d'autonomisation, il faut également voir dans la culture un moteur du développement. Dans cette perspective, qui place le développement immatériel au centre de la scène, la durabilité est liée à la diversité des visions et des aspirations culturelles.

L'engagement global en faveur de la diversité culturelle et des attentes internationales d'un développement durable doivent joindre leurs forces, comme des stratégies solidaires et complémentaires. Si cette double stratégie, fondée sur la reconnaissance de l'indivisibilité de la culture et du dévelop-pement, peut constituer la base d'un nouveau consensus, alors la globalisation peut être pensée dans l'intérêt de la dignité et de l'équité, et non simplement abandonnée aux mains d'un marché débridé.

Source : documentation Unesco, Paris, 2001. Texte de Arjun Appadurai (Yale Univertsity).
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