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FRANCE, 2004 / DROITS, DEVOIRS ET OBLIGATIONS
__Trop de droits tuent le droit
par Jacques Le Goff
Membre d'Amnesty, ancien inspecteur du travail, Jacques
Le Goff enseigne le droit social, les libertés publiques
et la philosophie du droit à l'Université de Brest.
Il s'interroge dans La chronique, le mensuel d'Amnesty
France [février 2004], sur la dérive inflationniste
des lois.
Année après année, le Conseil d'Etat attire
l'attention des pouvoirs publics sur l'inflation normative et
sur ses risques: environ 120 lois promulguées annuellement
au cours de la décennie 1990, plus de 600 décrets,
plus de 10'000 arrêtés ministériels, auxquels
il faut ajouter directives et règlements européens,
produc-tion conventionnelle par les partenaires sociaux sans oublier
les textes d'emprise locale... Bref, une pelote de règles
si énorme qu'elle finit par écraser les juristes
les mieux aguerris. Comment prétendre maîtriser un
droit si prolixe qu'il en devient flottant faute de lisibilité
? "Nul n'est censé ignorer la loi". De fiction
utile, l'adage tourne à l'illusion au mépris du
principe d'égalité bafoué par les disparités
croissantes entre les "sachants" et les autres.
Sur le constat, tout le monde est d'accord. Le "trop de
lois" fait l'unanimité dans les propos de table ou
de zinc. C'est sur son interprétation que les divergences
apparaissent. En particulier, combien de ces critiques de l'Etat
consentiraient à se reconnaître à leur manière
agents de la dérive inflationniste? "Comment, moi
partisan du service minimum textuel ? Cherchez ailleurs, dans
la monomanie réglementaire de nos gouver-nants, dans la
complexité de la société... mais pas moi,
pas nous, modestes citoyens lambda !". Est -ce si sûr
? Il suffit d'ouvrir les oreilles, de parcourir les jour-naux
pour se convaincre qu'avant d'être dans les textes, l'inflation
normative est dans les têtes.
Qu'on en juge. Face aux enseignants en grève, le Premier
ministre invoque le "droit de passer le bac". Où
l'a-t-il pêché ? Poursuivi pour diffamation, Houellebecq
défend son "droit à l'humour". En réplique
aux projets de restric-tion de la consommation de cannabis, les
fumeurs brandissent le "droit au pétard", et
pourquoi pas le "droit au plumard" cousin germain du
"droit de couette" défendu, il y a quelques années,
par Pierre George dans les colonnes du journal Le Monde ?
Et n'oublions pas le "droit au plaisir", au "couple",
"à la maternité", "à la fête"
(cf. les raveurs), de "rester jeune", sans parler du
"droit des baleines" récem-ment encore sous les
feux de l'actualité, etc.
Je peux, je veux, j'ai droit
On en rirait sans retenue si la banalisation de cette langue
des "droits" ne signalait un problème vraiment
sérieux. Soyons clair, ce qui est en cause, ce ne sont
pas ses objets aussi divers que la vie elle-même. On peut
comprendre, ou du moins entendre, la plupart de ces demandes sans
en être scandalisé, à l'exception cependant
du "droit des baleines" et plus générale-ment
des "droits des animaux" qui relèvent de l'absurdité
sous le rapport de la logique du droit. Le problème est
ailleurs: dans cette disposition qui consiste à faire de
tout désir, dès lors qu'il se heurte à quelque
résistance, l'objet d'un droit. L'enfant dit natu-rellement:
"je peux, donc j'ai droit". L'adulte, lui, tient un
discours similaire: "Je veux, donc je demande reconnaissance
du droit correspondant". Ce qui engage dans un processus
aussi infini que celui du désir. Kundera le décrit
ainsi dans L'immortalité: "Le monde est
devenu un droit de l'homme et tout s'est mué en droit:
le désir d'amour en droit à l'amour; le désir
de repos en droit au repos, le désir d'amitié en
droit à l'amitié, le désir de rouler trop
vite en droit de rouler trop vite, le désir de bonheur
en droit au bonheur".
Avec cette double conséquence que d'une part, la
multiplication de ces prétendus "droits essentiels"
finit pas brouiller l'image des droits véritablement fondamentaux,
assise du régime démocratique, dans une sorte d'espéranto
juridique où tout finit par se valoir, à peu près.
Les économistes savent depuis Gresham que "la mauvaise
monnaie chasse la bonne". Les juristes seraient bien avisés
de s'en inspirer. Si tout est droit, plus rien ne l'est. D'autre
part, une telle disposition subvertit insensiblement la citoyen-neté
qui, de conquête au nom d'un idéal exigeant, se dégrade
en une citoyenneté de perpétuelle requête
au nom de laquelle tout individu frustré dans ses désirs
se fait passer pour brimé dans son droit et donc, pour
pure victime à qui tout est dû. C'est prendre le
droit pour une vague sur laquelle on surfe et non pour le rocher
qui fonde et limite tout à la fois. Trop de droits tue
le droit en finis-sant par le démonétiser.
Jacques Le Goff, Face à l'événement,
25 ans de chroniques Ouest-France, Editions Apogée
2002.
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