A l'époque des barrières confessionnelles,la traite négrière s'effectua dans un cuménismerare. Les communautés chrétienne et israélite,à proportion de leur importance, ont toutes contribuéà la déportation des captifs, et il leur estarrivé plus d'une fois de s'agréger à unemême expédition, notamment à Bordeaux : l'armateurou le financier peut être catholique ou juif, le capitaineprotestant.

Les laïcs ne faisaient que suivre la ligne adoptéepar leurs dignitaires, notamment catholiques. Dans la premièremoitié du XVIe siècle, un prêtre et dominicainespagnol, Bartolomé de Las Casas, avait préconisél'utilisation des esclaves noirs pour remplacer les Indiens dontil était l'ardent défenseur. L'esclavage, que lesEcritures Saintes ne condamnaient pas, était alors choseadmise; aussi les expéditions négrières sefirent-elles avec la bénédiction des Eglises.

On donna aux navires négriers des noms issus de laBible (Abraham, David, Salomon) ou des Évangiles (Pierre,Luc, Jacques, Paul, Jean, André, Philippe). Le Saint-Esprit,Saint-Joseph, Sainte-Anne, et Saint-Jean-Baptiste eurent du succès.Il est vrai qu'à bord, un aumônier était censéreprendre auprès des Noirs la même fonction baptismale.Mais on en vit peu, ou de piètre mérite. Les négriersse recommandaient aux apôtres et à tous les sainteset saints, d'Antoine de Padoue à Charles Borromée.Quant aux registres de traite, leur première page pouvaits'ouvrir sur cette formule bellement calligraphiée et pieuse: "Au nom de Dieu".

On ne trouvait rien à redire à la pratiquede la traite et de l'esclavage tant qu'elle s'exerçaitsur les Noirs. Mais il en allait autrement quand les Blancsse retrouvaient aux mains des barbaresques ou de peuples africainsscandaleusement inaptes au moindre sentiment d'humanité.Les âmes charitables se mobilisaient alors derrièredes ordres religieux, tel celui de Notre Dame de la Merci àBordeaux, qui ne ménageaient pas leur peine pour fairelibérer les captifs chrétiens. On voit par làque la position de l'Eglise sur le sujet n'était pas franche.

Lorsque l'heure fut venue de dénoncer ces usages obsolèteset criminels, la hiérarchie apostolique et romaine se fitprier avant de dire qu'il était mal de faire la traite.En 1770, l'abbé Raynal publia contre la pratique négrièremais ses écrits furent jugés séditieux etcondamnés par les siens. A la Révolution française,l'abbé Grégoire, évêquede Blois, s'engagea dans une longue lutte pour les droits desJuifs et des Noirs et s'attira la "haine sacerdotale"jusqu'à la fin de sa vie en 1831.

Fondée en 1821, c'est la Société dela morale chrétienne de tendance protestante qui fut,sous l'égide du duc de Broglie, à la pointe du combatabolitionniste. Les catholiques attendaient-ils qu'on les y invited'en haut ? Ce fut fait en 1839 - quand tout étaitdit, et à la suite d'une démarche du gouvernementanglais (!). Le pape Grégoire XVI condamna "uncommerce inhumain, inique, pernicieux, dégradant, qui [devait]complètement disparaître entre Chrétiens",mais cela faisait belle lurette que les Quakers, par exemple,en étaient convaincus et l'avaient officiellement proclamé.