Home
Mémoire de l'esclavage


Retour





ESCLAVAGE – LIVRE, 2009 | LA CONNAISSANCE ET LA MEMOIRE DE L’ESCLAVAGE
__Les traites négrières coloniales. Histoire d'un crime

| ENTRETIEN AVEC MARCEL DORIGNY |

      Présentation du livre

Alors que la mémoire de la traite négrière et de l'esclavage est devenue objet de grandes controverses au sein de la société française d'aujourd'hui, au point de provoquer débats dans les médias et formation de "commissions" de toutes natures - gouvernementale, comme celle pilotée par André Kaspi ou parlementaire, comme celle créée au printemps 2008 par le président de l'Assemblée nationale - pour réfléchir aux supposés méfaits de "l'abus de mémoire", il a paru indispensable de fournir à un large public une information historique solidement fondée sur ces questions trop souvent occultées.

L'ouvrage publié par les Editions Cercle d'Art réunis les textes présentés à l'occasion de la rencontre organisée à Dakar et à Gorée (l'île aux Esclaves) à la fin de l'année 2007. Cette conférence internationale, organisée à l'initiative de l'ADEN, Association des descendants d'esclaves noirs, avait pour objectif principal de croiser les regards portés sur la traite négrière et l'esclavage de part et d'autre des trois faces du fameux triangle qui a lié entre elles les côtes d'Europe, les côtes d'Afrique et celles des Amériques.

Ainsi se sont trouvés confrontés les regards de ceux qui venaient des pays organisateurs du commerce des esclaves, de ceux issus des pays fournisseurs de captifs et, enfin, des destinataires du terrible voyage à travers l'Océan, descendants d'esclaves ou de colons.

Très abondamment illustré de plus de 120 oeuvres d'art, y compris d'aujourd'hui, ou de documents historiques, cet ouvrage propose des analyses neuves du vaste phénomène négrier et esclavagiste qui a transporté en un peu plus de trois siècles plus de 12 millions d'Africains aux Amériques et dans les îles de l'océan Indien. Le monde contemporain, métissé et mêlé, est en grande partie le fruit de ces immenses migrations humaines imposées par l'Europe alors en pleine expansion aux peuples d'Afrique pour remplacer les populations amérindiennes décimées sous le choc frontal des conquérants.

Traites, esclavages, résistances, abolitions, mémoire et enseignement forment la trame du livre proposé au public. Il ne s'agit pas d'un imposant volume de plus sur un sujet souvent considéré comme austère, mais d'une série d'analyses aiguës, confrontées aux débats actuels de notre société qui a encore les plus grandes difficultés à intégrer la connaissance et la mémoire de l'esclavage dans son histoire nationale, allant jusqu'à la refouler dans une "mémoire communautaire", voire "ethnique". Texte de présentation de l’éditeur.

Docteur de l’université Paris I, spécialiste de l'histoire de l'esclavage, Marcel Dorigny est enseignant-chercheur en histoire à l'université Paris-VIII. Il est directeur de la revue Dix-Huitième Siècle et président de l'Association pour l'étude de la colonisation européenne, 1750-1850.maître de conférences au département d’histoire de l’université Paris VIII Saint-Denis. Max Jean Zins est historien, politologue spécialiste de l'Inde et du Pakistan.

Les Traites négrières coloniales. Histoire d'un crime, sous la direction de Marcel Dorigny et Max-Jean Zins, présentation de Daniel Voguet. Editions Cercle d'art, 2009, avec l'Association des descendants d'esclaves noirs et de leurs amis et la Caisse centrale des activités sociales du personnel des industries électrique et gazière, 256 p., 130 documents en couleurs.

MARCEL DORIGNY, HISTORIEN : LA TRANSMISSION ENTRE RECHERCHE ET "GRAND PUBLIC" SE FAIT DE MIEUX EN MIEUX

— En 2004, dans son livre "Les Traites négrières, essai d'histoire globale", qui a suscité la polémique, Olivier Pétré-Grenouilleau disait qu'il voulait libérer la mémoire des ravages des "on dit" et des "je crois". Y est-on parvenu ?

J'ai commencé à travailler sur cette question il y a plus de vingt ans. Mais, ce fut le bicentenaire de la Révolution, en 1989, qui l'a mise pour moi au premier plan. Les précédentes célébrations de la Révolution (1889 et 1939) avaient écarté la question coloniale. En 1989, tout cela est remonté à la surface : la Révolution française a proclamé les droits de l'homme dès août 1789, mais n'a pas aboli immédiatement l'esclavage. Il fallait expliquer la contradiction. C'est le livre d'Yves Benot, en 1987, La Révolution française et la fin des colonies, qui a marqué un tournant.

Pour ce qui concerne Pétré-Grenouilleau, j'ai avec lui certaines divergences qui n'ont rien à voir avec la procédure judiciaire pour négation de crime contre l'humanité, lancée principalement par Patrick Karam, alors président d'un "collectif ultramarin" et aujourd'hui délégué du Premier ministre pour l'outre-mer. Cette accusation portait sur un plan qui n'est pas historique.

Mes divergences relèvent de la légitime controverse historique, notamment sur la manière dont la synthèse proposée revient à mettre les trois traites négrières -intra-africaine, orientale et coloniale européenne - sur le même plan alors que leurs durées et leurs conséquences ne sont pas de même nature. Des divergences portent également sur "l'argent de la traite", dont le rôle me semble sous-estimé.

— Beaucoup affirment que cette question de l'esclavage ne parvient toujours pas à être un objet d'histoire comme les autres.


Je ne sais si l'on peut utiliser l'expression "un objet d'histoire comme les autres", car, pour cela, il faudrait admettre qu'il y a des objets historiques froids, ce qui n'est pas fréquent... Que l'on songe à la collaboration sous Vichy, à l'affaire Dreyfus, au massacre de la Saint-Barthélemy... Mais, il est vrai qu'il est assez rare qu'une question d'histoire dégénère au point de susciter une action en justice. Il faut préciser qu'on était en 2005, une année où la politique a beaucoup secoué le milieu des historiens en raison de la polémique sur la loi préconisant de reconnaître "les aspects positifs de la colonisation française".

— Vous dites vous-même que l'histoire de l'esclavage est peu connue, en quelque sorte un angle mort de l'histoire...


Il y a un paradoxe. Elle est peu connue du grand public et a été longtemps peu enseignée. Toutefois, la recherche savante est très importante. Si on se limite à la traite, un colloque qui a fait date s'est tenu en France, à Nantes, dès 1985. Ensuite, il y eut les commémorations de la première abolition de l'esclavage, en 1994, dans le sillage du bicentenaire de 1789; surtout, il y eut le grand mouvement qui a marqué l'année 1998, cent cinquantième anniversaire de l'abolition définitive décrétée en 1848. Un constat s'impose aujourd'hui : la transmission entre recherche et "grand public" se fait de mieux en mieux.

On note des changements dans les manuels scolaires et dans les directives de l'Education nationale. Le comité institué par la loi Taubira avait fait valoir dans son rapport au Premier ministre d'avril 2005 les retards de l'enseignement et, surtout, de la recherche institutionnelle. […]

Le Monde, Paris, 24 avril 2009. Propos recueillis par Josyane Savigneau.
Up