droitshumains.org
XXIe siècle
La torture-Guerre d'Algérie 1954-62


retour>torture
LE DOSSIER DE www.lexpress.fr

©DR



Les réponses de Jacques Duquesne aux lecteurs de ”L’Express”


Les lettres des lecteurs de ”L'Express” - outre des témoignages d'appelés ou de rappelés confirmant tous, sauf un, ce que nous avions publié - posent quatre questions. Devait-on le faire (c'est-à-dire pratiquer la torture et des exécutions sommaires) ? Devait-on le dire ? Comment le dire ? Pourquoi le redire aujourd'hui ?

Devait-on le faire ? Personne ne justifie les viols, hélas! fréquents en de nombreuses guerres, ni les exécutions sommaires. Quelques lettres admettent la torture comme moyen d'obtenir des renseignements qui permettraient de sauver des vies humaines. Comme je l'ai écrit, cela a pu se produire, parfois, et les situations concrètes étaient très complexes. Mais, en de nombreuses occasions, surtout pendant la bataille d'Alger (les situations évoluaient selon les lieux, les périodes et la qualité de l'encadrement), la torture est devenue une routine, un procédé habituel d'interrogatoire à l'efficacité très discutable. Sauf sur un point: chaque récit de torture, propagé très vite dans la population arabe ou kabyle, suscitait de nombreuses vocations de terroristes ou de djoundi (maquisards).

Devait-on le dire ? Dans une guerre de cette sorte, le poids des opinions publiques est considérable. Cette question, même pour un journaliste soucieux d'analyser toute la réalité, n'était pas simple. Dénoncer les "exactions", comme on disait alors, des militaires français, n'était-ce pas, dès lors, rendre service à l'adversaire? Non. Car la population algérienne était déjà largement informée de ces pratiques. Il importait au contraire, pour tenter de préserver l'avenir, de lui montrer que tous les Français ne les approuvaient pas. D'autant que le pouvoir français - que l'on relise les textes de cette époque - prétendait combattre au nom de la civilisation et du droit contre le crime et la barbarie. Dénoncer les "exactions" était le seul moyen - d'efficacité limitée, étant donné leur ampleur - d'empêcher qu'elles se poursuivent, ou de freiner leur développement. Je l'ai toujours fait le coeur serré, car je me sentais solidaire de l'armée française. Je ne voulais donc pas que son honneur soit davantage terni par la poursuite de ces pratiques.top

Comment le dire ? En essayant de "comprendre, non d'approuver", comme je l'ai écrit. En tentant d'analyser toutes les responsabilités, comme nous l'avons fait dans le numéro qui a provoqué ce courrier. Celles du pouvoir politique. Celles de certains chefs militaires. Celles du FLN, dont cet article a souligné la sauvagerie, évoqué les massacres et les attentats qui tuaient des innocents (à commencer, dès le 1er novembre 1954, par l'assassinat de l'instituteur Guy Monnerot - d'autres enseignants, d'après la lettre d'une lectrice, étaient visés ce jour-là). Mais les pratiques du FLN ne justifiaient pas les exactions. On ne peut à la fois dénoncer ces pratiques comme barbares et en faire autant, ou presque. Les Français sont solidaires et responsables de ce que fait l'armée française, mais ni solidaires du FLN ni responsables de ce qu'il a fait.

Pourquoi le redire aujourd'hui ? Ou, plutôt, pourquoi cette blessure s'est-elle rouverte ? Certains évoquent un "complot communiste". C'est se faire beaucoup d'illusions sur l'influence du PC aujourd'hui. Les communistes n'ont d'ailleurs qu'un intérêt très relatif à rappeler cette histoire: n'ont-ils pas voté les "pouvoirs spéciaux" au gouvernement Guy Mollet, mettant l'Algérie hors la légalité républicaine ? Même s'ils ont dénoncé, très vite, la répression, ne se sont-ils pas émus surtout, à l'époque, quand des militants communistes algériens ont été torturés ou assassinés? On a vu surgir un comité Maurice Audin, mais on n'avait pas vu naître - ce n'est qu'un exemple - un comité Lagha Omar, dirigeant scout algérien qui figura auparavant au nombre des disparus.

Enquête faite, il semble que ce soit la publication, voilà quelques mois, par "Le Monde", du témoignage d'une Algérienne violée qui en ait suscité d'autres. Comme dans une conversation où un récit en entraîne un autre, du même type, et provoque bientôt un débat. La preuve: "L'Express" a reçu des lettres de lecteurs sur ce sujet avant le 30 novembre [2000], alors que nous n'y avions pas consacré encore une seule ligne.

Quelques-uns, enfin, voient dans ces publications une opération destinée à distraire les Français de préoccupations plus actuelles. Il suffit de parcourir les journaux, d'y mesurer la place que tient cette affaire par rapport, par exemple, aux histoires de corruption pour constater qu'il n'en est rien. Simplement - bien des appelés de ce temps-là nous l'ont écrit - ils ont pu enfin "dire". La parole a été libérée. L'image aussi, car j'ai reçu d'autres photos, témoignages pour l'Histoire, tout comme celles des atrocités du FLN, qui furent, elles, les seules à être très largement répandues dans la presse de l'époque, et qui étaient donc connues. Il serait souhaitable que ces témoignages en tous sens soient libérés aussi en Algérie. Hélas! nous ne pouvons pas rêver. Nous pouvons seulement nous interroger sur le mal qui gît au coeur de l'homme. De tout homme. Mais qui est une condition de sa liberté.

Copyright L'EXPRESS et Jacques Duquesne, Paris. "L'Express en ligne", 4 janvier 2001.
topInternet : www.lexpress.fr