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JEUX OLYMPIQUES DE PEKIN, AOUT 2008 | LE DEBAT POINT DE VUE
Les dés sont jetés. Ils indiquent des 8 en ribambelle - même si le chiffre porte-bonheur des responsables chinois des JO n'a pas la même signification pour une bonne partie des peuples de Birmanie sous la botte d'une junte militaire résolument fermée sur ses a priori. Entre la cérémonie voulue grandiose et hautement politique par la Cité interdite et l'écho toujours douloureusement vivace de la révolte étudiante noyée dans le sang il y a vingt ans à Rangoun, le gouffre est impossible à combler. Et pourtant : se glissant dans les interstices du temps ou les replis imprévus de l'histoire, le Tibet renvoie aujourd'hui à sa manière ce double écho. Comme si tous les jeux étaient désormais inexorablement faits, d'aucuns dressent des constats souhaités sans appel. Si une chose apparaît cependant pour l'instant certaine, c'est que les actuels maîtres de Pékin, grands ordonnateurs d'un épisode honteux de l'olympisme moderne, n'en ont pas fini avec l'esprit toujours rétif du peuple des hauts plateaux tibétains. A preuve, le déploiement sous prétexte sécuritaire de forces hétéroclites - militaires, policières ou masquées, armées dernier cri et prêtes à en découdre - illustrant la volonté officielle de faire rendre gorge aux insoumis. Répression et peur sont manifestes dans ce choix, de même qu'en dépit des annonces officielles, les visas pour les journalistes ou enquêteurs potentiels sur le terrain sont octroyés au compte-gouttes bureaucratique et drastiquement encadrés. Et si les responsables chinois brandissent la menace d'un hypothétique terrorisme attisé par des mécontentements divers pour justifier des précautions dignes d'un film de James Bond, les déclarations qui filtrent sur leurs intentions réelles afin de mater la moindre volonté de contestation ne laissent aucun doute : le pire est à venir une fois les Jeux achevés et les trublions potentiels étrangers repartis chez eux. Cette manière forte fièrement revendiquée et appliquée sans état d'âme entraîne un double effet : elle conforte les dérives autoritaires de tous bords, tout en paralysant d'éventuelles velléités d'affronter crânement cette réalité déplaisante chez ceux dont le coeur balance entre le respect, ne serait-ce que de façade, de leurs propres principes et des intérêts mercantiles peu reluisants. Certains y trouvent certes leur compte, d'autres pas vraiment. Difficile de tenir tête à cette vaste campagne d'intimidation pour les uns, de répression pour les autres soumis à une loi qu'ils considèrent comme étrangère - et pourtant, résister s'impose comme seul choix de survie. Les Tibétains l'ont bien compris, acculés dans leurs derniers retranchements pour tenter d'assurer la pérennité de leur altérité sur leur territoire ancestral et sous la botte chinoise. Ils font ce que font un jour ou l'autre tous les peuples occupés : ils saisissent la moindre occasion de donner de la voix, au risque de leur vie et quel que soit le prix à payer. Dans la communauté exilée, marches, coups d'éclat, grève de la faim illimitée, manifestations de solidarité sont autant d'appels à la communauté internationale à les aider à faire entendre raison aux autocrates chinois. Les démocrates birmans eux non plus ne sont pas à la fête à l'heure des 8.8.8. Après les démonstrations pacifiques des moines à l'automne dernier et la répression qui s'en est suivie, le cyclone de mai passé a étalé sur la grand-place mondiale l'incurie, voire l'inhumanité (ou la déshumanisation ?) d'une junte militaire soucieuse uniquement de l'intérêt personnel de ses plus hauts gradés et de leur clientèle. Vingt ans après les tragiques événements de l'écrasement à huis clos de la révolte étudiante du 8 août 1988, la date magique des satrapes chinois sonne comme un nouveau glas pour un peuple pris en otage par une junte usurpatrice clairement désavouée par les urnes en 1990. Et à y regarder d'un peu plus près, force est de se rendre à l'évidence que si les militaires sont toujours à la tête du pays, c'est qu'ils comptent sur le soutien sans faille d'une clique au pouvoir à Pékin. L'histoire de ces derniers temps témoigne que composer avec la dictature est un choix qui ne conduit nulle part, sauf dans le mur à échéance plus ou moins proche. Les grands du monde d'aujourd'hui prétendent lors de leurs conciliabules dans les enceintes feutrées où ils louvoient que les conditions ont changé et que la société s'est "civilisée". A chacun d'en juger. Mais, à supposer que tel est le cas, comment sortir de l'impasse birmane ou faire comprendre aux despotes version contemporaine chinoise qu'il est de leur intérêt de trouver d'urgence un accommodement avec le Tibet insoumis ? Le défi est à la mesure des enjeux - planétaire, car il concerne tout un chacun. C'est à cette aune-là que jugeront les générations à venir, pourvu qu'elles en aient encore le choix... Claude B. Levenson, écrivain, traductrice, spécialiste du Tibet. Point de vue publié par le quotidien Le Monde, Paris, 9 août 2008. |