_______L A L E T T RE_______
Bulletin trimestriel de l'Association suisse
des Amis du Dr Janusz Korczak
________________VOL XXIII N° 41 Novembre 2002________________
| LE MOT DU PRESIDENT Treblinka, 60 ans plus tard | PRIX KORCZAK 2002 : UN FABULEUX CRU ! |
| EDUCATEURS ISRAELIENS ET PALESTINIENS ONT REPRIS LE DIALOGUE A GENEVE | DIFFUSION DES OEUVRES DE KORCZAK | UNE TABLE RONDE SUR LA PAIX | A LIRE | CONFERENCE | VARSOVIE : MONUMENTS KORCZAK | KORCZAK : UNE NOUVELLE ANTHROPOLOGIE DE LEDUCATION |
LE MOT DU PRESIDENT Treblinka, 60 ans plus tard
Le 5 août 1942, Janusz Korczak, Stefa
Wilczynska, sa fidèle collaboratrice, et les 200 orphelins
dont ils avaient la charge quittaient le ghetto de Varsovie pour
s'embarquer vers leur ultime destination: le camp d'extermination
nazi de Treblinka. Soixante ans plus tard, que reste-t-il de ces
personnes et de ces lieux ? Du ghetto de Varsovie : presque rien.
Une seule synagogue (sur 40, avant guerre) a survécu et
elle doit cette survie au fait que les nazis l'avaient transformée
en écurie... Non loin d'elle, à la place de la grande
synagogue de Varsovie, brûlée lors de l'insurrection
du ghetto en 1943, il y a aujourd'hui un immense gratte-ciel en
verre, ultra-moderne, abritant le siège polonais de Peugeot
: impossible - sans être bien informé par ceux qui
savent et se souviennent encore - de deviner ce qui constitue
les fondations de cet immeuble apparemment sans histoire. De Treblinka
(où, entre juillet 1942 et novembre 1943, les nazis massacrèrent
quelque 800'000 Juifs), il ne resterait strictement rien si, après
la minutieuse destruction de cette usine de la mort par les Allemands
eux-mêmes, soucieux d'effacer les traces de leur crime,
une aire du souvenir n'avait été bâtie bien
plus tard, sur les indications de rares témoins et survivants.

Aujourd'hui, le visiteur a peine à croire que la belle
et paisible forêt de pins où il déambule,
à un peu plus d'une heure seulement de Varsovie, ait été
le théâtre, pendant 16 mois, de près de 2'000
assassinats quotidiens. Des pierres, des milliers de pierres,
modestes et anonymes, mais toutes fièrement érigées
vers le ciel, représentent un cimetière virtuel
: les cendres des crématoires se sont envolées depuis
longtemps, mais leur poids incommensurable est là, incarné
dans ces pierres. Certaines d'entre elles portent le nom d'une
ville ou d'un village dont les communautés juives furent
anéanties à Treblinka. Hommage collectif et égalitaire
à des victimes trop nombreuses pour qu'on pût les
nommer toutes. Une pierre, une seule, cependant, fait exception
: elle porte le nom de Janusz Korcazk (auquel elle associe "ses enfants"), comme pour mieux rappeler au visiteur qu'il ne se trouve pas dans un musée ou face à un mémorial abstrait, mais bel et bien sur le lieu réel d'une barbarie réelle. Ainsi, si les personnes, comme les bâtiments, ont disparu, leur souvenir demeure qui est par lui-même une victoire sur l'anéantissement et l'oubli. Et demeurent plus actuelles et plus fortes que jamais, les idées, le courage et l'engagement social d'un Janusz Korczak que l'on aurait peut-être oublié si - ironie du sort - ses assassins n'en avaient pas fait, malgré eux, un symbole et un monument. Daniel Halpérin
Prix Korczak 2002 : un fameux cru !
Juin 2002 : un jury renouvelé et enthousiaste a décerné
le prix Korczak aux travaux de maturité répondant
aux critères prévus par le règlement du concours.
Rappelons-le : ce travail de maturité, pour être
sélectionné par notre jury, doit concerner le monde
de l'enfant, que ce soit une recherche, une recherche-action ou
un récit fictionnel.
Tous les travaux présentaient des qualités incontestables
mais le jury, a choisi les candidats méritant un encouragement.
La présence dans le jury de membres ayant travaillé
longtemps dans le domaine de l'éducation a permis de confronter
les points de vue et d'étayer les arguments dans des discussions
passionnées. Ce fut un moment fort vécu dans les
locaux de l'Association .
Citons, parmi les sujets traités : l'organisation d'un
camp pour jeunes, une recherche sur l'autisme, la pédophilie,
la thérapie par le rire, les conséquences pour un
enfant abusé sexuellement, l'impact des contes, le remarquable
travail sur la condition des enfants en Inde : Child and education
in India....
Mais d'emblée, un travail fut remarqué pour ses
qualités d'écriture : Devoir de vie, de Laura
Houvet (collège Sismondi), écrit spécialement
pour le concours, traite de la problématique de l'enfant
caché qui ne reverra jamais ses parents assassinés.
Il rappelle les témoignages authentiques des enfants juifs
cités dans Je ne lui ai pas dit au revoir de Claudine
Vegh. Nous avons eu grand plaisir à constater les progrès
de cette jeune fille qui unit sensibilité et maturité
à un talent incontestable. Penser ses blessures,
présenté lors de l'ouverture d'un colloque sur les
droits des enfants migrants, narre la réalité vécue
par un émigré d'un pays africain et a été
à nouveau dit sur l'arteplage d'Yverdon (Expo 02) dans
le cadre du Village du Respect. Devoir de mémoire,
présenté en avril 2001 devant le président
du Conseil d'Etat et la présidente du Département
de l'Instruction Publique, avait été écrit
pour la Commémoration de la Shoah et de la Résistance.
Ces trois textes illustrent les thèmes chers à
Korczak : préparation des jeunes à la vie, compréhension
de l'âme enfantine et, en même temps, ancrage dans
la réalité. A la lecture de ces "essais",
le lecteur est pris par l'émotion. Laura recevra le prix
spécial .
Autre engagement personnel récompensé par un
second prix : celui concernant des millions de fillettes mutilées.
L'excision, coutume barbare dont les différents aspects
ont été minutieusement décrits par Sarah
Flores (collège Rousseau) est une étude particulièrement
bien documentée, et rédigée avec beaucoup
de sensibilité et de réalisme.
Enfin le premier prix a été attribué à
"Conception et réalisation d'une "semaine"
hors-cadre au cycle d'orientation sur le thème de la solidarité
" une recherche-action de Julie Campiche, Mathilde
de Greck et Lena Hässig (élèves
du collège de Saussure) qui ont accompli un travail impressionnant
avec des jeunes écoliers. Ces collégiennes ont non
seulement créé des séquences pédagogiques,
mais ont aussi animé pendant une semaine des classes du
cycle d'orientation afin de sensibiliser les élèves
aux problèmes de racisme et de violence. Une documentation
importante et un travail minutieux qui a enthousiasmé enseignants
et élèves et qui aurait enthousiasmé Korczak
lui-même par les valeurs que cette recherche-action véhicule
: responsabilisation des jeunes, qualités pédagogiques
de la préparation, engagement personnel des trois lauréates....
Alors que celles-ci obtenaient la fameuse " maturité
", leurs parents étaient particulièrement fiers
que leurs enfants aient été récompensées
par le prix Korczak. Et on les comprend ! Sarah Benamram
L'Association Korczak de Russie et la Faculté de pédagogie de l'Université de Kazan organisent à l'occasion du 125e anniversaire de la naissance de Korczak un colloque international sur le thème : Idées pédagogiques et pratique korczakienne face aux problèmes actuels dans l'éducation du 28 au 30 mai 2003 à Kazan. Infos plus détaillées au secrétariat de l'association suisse.
Educateurs israéliens et palestiniens ont repris le dialogue à Genève
Malgré les conditions d'extrême tension politique
et militaire prévalant au Proche-Orient - le 2e séminaire
israélo-palestinien de la Middle East Children Association
(MECA) s'est tenu à Genève du 11 au 18 août
2002, sous les auspices de notre Association, et avec le soutien
de la Ville et de l'Etat de Genève, ainsi que du Département
fédéral des Affaires étrangères. Accompagnés
par les deux co-directeurs de leur organisation - Mme Adina
Shapiro du côté israélien et M. Ghassan
Abdullah du côté palestinien - une trentaine
de "facilitateurs" ont été accueillis
pendant une semaine au Foyer John Knox à Genève.
Le terme "facilitateurs" désigne ici des personnes
entraînées à la dynamique de groupe et qui
ont pour mission d'animer et d'assurer la cohésion de groupes
d'enseignants; MECA compte une quinzaine de groupes différents,
selon la spécialisation des enseignants - musique, mathématiques,
histoire, etc. - et chacun de ces groupes est co-dirigé
par un duo de facilitateurs, l'un palestinien, l'autre israélien.
Sans ces facilitateurs (qui sont souvent eux-mêmes des enseignants,
mais aussi des médecins ou des psychologues), les groupes
n'auraient sans doute pas résisté au raidissement
des esprits et aux tensions de ces deux années de guerre.
Mais les facilitateurs eux-mêmes ont besoin de se ressourcer
et de puiser une énergie nouvelle nécessaire à
la poursuite de leur propre engagement.
Tel était le but de ce séminaire dont les deux
premières journées furent consacrées à
rétablir le dialogue malgré les blessures, physiques
et morales, subies lourdement de part et d'autre ces derniers
mois. Sous la guidance de médiateurs venus tout exprès
de Paris, M. Jacques Salzer et Mme Hassina Ossedik-Giraud,
on a travaillé à identifier et à corriger
les obstacles au dialogue et les représentations stéréotypées
de l'autre, à affiner les capacités d'écoute
et les compétences de communication ou de résolution
de problèmes. Des sessions de "brainstorming"
et le partage d'expériences et d'émotions ont créé
(ou rétabli) un sentiment de partenariat et de coopération
entre les facilitateurs.
Le troisième jour, les participants ont commencé
par mettre en pratique certaines techniques de "réchauffement"
(ice-breaking); ils ont ensuite été accueillis par
le conseiller administratif genevois Manuel Tornare pour
une réception officielle dans le magnifique cadre du Palais
Eynard, puis ils ont suivi un cours sur l'éducation à
la paix donné par Mme Sara Clarke (Université
de Landegg) qui en a une riche expérience en Bosnie-Herzégovine.
Ce soir là, les facilitateurs palestiniens ont organisé
une soirée culturelle au cours de laquelle ils ont présenté
les coutumes du mariage traditionnel palestinien. Sous forme d'une
représentation théâtrale, ils ont montré
alors comment la situation actuelle empêche la communauté
palestinienne de vivre dans la joie ces coutumes cérémoniales.
En guise d'illustration, ils ont invité leurs partenaires
israéliens à traverser un simulacre de barrage militaire
(où eux-mêmes jouaient le rôle des soldats)
et à découvrir ainsi l'impact de ces contrôles.
Piqués au vif, certains Israéliens ont quitté
la scène, dénonçant à leur tour la
terreur qu'on leur fait subir depuis le retour de l'intifada.
Rapidement les esprits se sont échauffés, chaque
partie reprochant à l'autre son manque d'empathie. Ce qui
devait être une soirée de détente, s'est transformée
en une houleuse confrontation où les uns et les autres
se sont sentis insultés par une symétrique insensibilité.
La fraîche soirée helvétique était
devenue la scène d'une brûlante controverse moyen-orientale...

Il a fallu toute la finesse et le professionnalisme des co-directeurs,
et l'organisation de plusieurs sessions urgentes, tard dans la
nuit et le lendemain matin, pour que chacun puisse enfin exprimer
ses sentiments de façon cadrée, que les canaux de
communication se rouvrent et que le sentiment d'appartenance au
groupe émerge à nouveau. Juste à temps pour
accueillir à déjeuner Mme Martine Brunschwig-Graf,
présidente du Département de l'instruction publique
de Genève, dont les paroles constituèrent alors
un encouragement particulièrement précieux et opportun.
Après une visite du Musée de la Croix-Rouge, l'après-midi
fut plus détendue (balade en ville, shopping) et, au terme
de cette quatrième journée, les participants se
sont sentis rassurés d'avoir su surmonter une crise, de
s'en être, en réalité, enrichis - car la crise
leur avait permis d'en apprendre davantage sur l'autre et sur
soi-même - d'avoir donc transformé la crise en occasion
et, en fin de compte, d'y avoir survécu en tant que groupe,
ce qui a assurément constitué un utile modèle
de travail pour l'avenir.
Le cinquième jour a été consacré
à une excursion en bateau et en car, à la découverte
du Léman, de Château-d'Oex et de Gruyère,
sous la conduite dynamique d'un trio de bénévoles
korczakiens (André Renk, Liv Halpérin
et Joël Dicker) qui fut unanimement apprécié
par les séminaristes. Cette journée informelle a
permis de renforcer encore les liens tissés entre les participants
et d'enrichir leur bagage d'événements partagés.
Enfin, le sixième jour, priorité a été
donnée à l'élaboration d'un programme de
travail et de rencontres pour l'année à venir, ainsi
qu'à l'anticipation des difficultés logistiques
et émotionnelles susceptibles de compliquer la réalisation
de ce programme. Des moyens de pallier ces difficultés
potentielles ont aussi été recherchés.
Au terme de ce séminaire, on peut se réjouir qu'il y ait eu chez tous les participants le sentiment d'avoir progressé et d'être plus fermement intégrés à une activité partenariale à la fois uni- et bi-nationale. Les questions soulevées ont certes été plus nombreuses que les réponses données, mais en fin de compte - et c'est là l'essentiel - il y avait un groupe solidaire, raffermi et prêt à affronter les défis qui l'attendent, dès demain.
Diffusion des uvres du docteur Korczak
Le conseil de la Fondation internationale pour la diffusion des uvres de Janusz Korczak s'est réuni le 20 septembre
dernier au siège de l'Institut d'histoire juive à
Varsovie. Ce conseil comprend les représentants des Associations
korczakiennes d'Allemagne, Autriche, Israël, Pologne et Suisse
qui se sont engagées sur le plan scientifique et financier
pour mener à bien la publication et la diffusion des oeuvres
complètes du grand ami des enfants.
La réunion a été endeuillée par
l'annonce du décès d'Aleksander Lewin,
grand Korczakien et infatigable animateur du groupe scientifique
chargé depuis plus de dix ans de la préparation
de l'édition originale en polonais. Celle-ci compte déjà
13 volumes et attend toujours la parution des cinq derniers, dont
deux manuscrits sont d'ores et déjà en grande partie
disponibles. Le vide que laisse le professeur Lewin est immense.
Son équipe demeurera telle qu'il l'avait constituée.
Maria Ciesielska qui en fait partie pourra compter sur la compétence et le dévouement de chacun. Les difficultés survenues du côté de l'éditeur Latona dont les bureaux ont quitté Varsovie se sont aggravées, si bien que la décision de confier l'achèvement de la collection à un autre éditeur a été prise. Des conversations ont cours avec l'Académie des Sciences de Pologne et l'accord formel devrait être signé en novembre 2002. L'impression des livres sera toujours financée par la Fondation germano-polonaise, et l'achèvement de la collection est espéré pour 2003. Le projet de rééditer les uvres complètes en polonais avec une nouvelle grande maison d'édition est à l'ordre du jour pour les années prochaines.
Quant aux éditions complètes en hébreu
et en allemand, elles progressent de manière satisfaisante.
La publication en 2002 en français aux Editions Noir sur
Blanc des écrits de Korczak sur la Palestine a été
vivement saluée et la traductrice Zofia Bobowicz, félicitée.
"Seul avec Dieu" a été édité
en ukrainien. L'édition en arabe du "Droit de l'enfant
au respect" et de "Comment aimer un enfant", réalisée par l'Unesco en partenariat avec l'Association suisse des Amis du Dr J. Korczak, est en cours.
Jean-Baptiste de Weck
MORAT : une table ronde sur "la paix"
A l'occasion de la Conférence annuelle des Ambassadeurs
de Suisse, une journée consacrée à la
paix a été organisée le 22 août
2002 sur le site d'Expo.02 à Morat par l'Association
Swisspeace, en partenariat avec le Département fédéral
des Affaires étrangères. L'une des tables rondes
portait sur le conflit du Proche-Orient et se proposait d'examiner
le rôle que notre pays pourrait jouer, au travers de son
gouvernement ou de la société dite "civile",
pour y favoriser l'émergence de la paix. 
Aux côtés des ambassadeurs de Suisse en Iran, en Israël et auprès de l'Autorité nationale palestinienne, d'une part, de Mme A.-C. Ménetrey, conseillère nationale, et de M. R. Bocco, enseignant à l'Institut universitaire d'Etudes du Développement d'autre part, D. Halpérin avait été invité à présenter le point de vue de l'Association suisse des Amis du Dr Korczak dont on sait l'engagement en faveur d'une active pédagogie de la paix. Le débat a été difficile, tant il est vrai que se sont opposés un discours appelant la Suisse à uvrer au rapprochement israélo-palestinien, et un autre appelant notre pays à mettre en uvre des sanctions,
notamment économiques, très unilatéralement
d'ailleurs dirigées contre Israël.
Citant Isaiah Berlin ("Rien n'est plus fatal, en morale
et en politique, que les idées uniques, même nobles,
auxquelles on croit fanatiquement"), D. Halpérin a
affirmé que derrière les idées uniques -
celles qui mènent au totalitarisme et à la guerre
- il y a toujours un meneur : qu'il se nomme duc, grand-duc, duce,
condottiere, ou conducteur... la racine est la même, qui
traduit cette capacité qu'ont certains à conduire
les autres, voire à les forcer à marcher dans une
direction donnée. Or l'éducation est précisément
ce qui permet de changer de direction, de sortir de la pensée
unique, de comprendre que la réalité des choses
et des gens est toujours complexe et de s'affranchir de la peur
de cette complexité. Elle est un antidote à la pensée
unique et par conséquent à la guerre. Pas n'importe
quelle éducation, bien sûr, mais celle qui se fonde
sur le respect de soi et des autres, ainsi que sur les valeurs
démocratiques, à commencer par les droits de la
personne.
J. Korczak, a rappelé D. Halpérin, fut un pionnier d'une telle éducation. Fondateur, avec Claparède, Freinet, Freire et d'autres, de la pédagogie constitutionnelle, il fut l'un des promoteurs les plus actifs des droits de l'enfant. Proche de la pensée de Buber, qu'il avait rencontré, et ayant séjourné plusieurs fois dans la Palestine du mandat britannique, Korczak était aussi très conscient des difficultés qu'avaient, déjà dans les années 30, Juifs et Arabes de Palestine à se parler, à se connaître, à se rencontrer. C'est sur cette toile de fonds que l'Association suisse des Amis du Dr Korczak s'efforce de promouvoir, contre vents et marées, une éducation qui permette aux enfants d'Israël et de Palestine de se voir, de se découvrir, de se reconnaître sous d'autres traits que ceux, stéréotypés, de l'"ennemi", du "terroriste" ou de l'"oppresseur". Histoire d'essayer de changer le cours de l'histoire, un peu comme l'Office Franco-allemand a permis - et permet encore - aux jeunes d'Allemagne et de France de sortir des représentations mutuelles caricaturales et de se découvrir des points communs et des émotions partagées. Le soutien qu'apporte l'Association au Jardin de la Paix (Gan Hashalom/Raoud-al Salam) de Jérusalem et à la Middle East Children Association (cf., dans ce même numéro de La Lettre, le compte rendu du séminaire de cette association) reflète bien cet état d'esprit. Reste à espérer que cette manière de voir aura été jugée plus convaincante par nos autorités fédérales que les opinions radicales, polarisantes et parfois franchement agressives exprimées par d'autres.
A LIRE
Janusz Korczak : La Palestine - Notes de voyage et correspondance 1927-1939
C'est un très bel ouvrage que viennent de nous offrir Zofia Bobowicz, traductrice et présentatrice des textes réunis sous le titre ci-dessus, les Editions Noir et Blanc qui le publient, et Théo Klein qui le préface. En 1934 et 1936, Korczak visite à deux reprises la Palestine; il y retrouve, entre autres, d'anciens pupilles et des amis de Pologne qui y ont émigré depuis une ou deux décennies et avec lesquels il entretient une correspondance régulière.
Ce sont ces lettres, ainsi que deux conférences données à Varsovie après ces deux voyages qui composent l'essentiel de cet ouvrage. Il s'agit là de documents miraculeusement préservés, car la plupart des papiers personnels de Korczak et ses manuscrits ont disparu dans l'incendie de Varsovie en 1944. Leur contenu est d'une grande valeur, d'une part parce qu'il nous éclaire sur les conditions de vie de la Palestine des années 30, sur les espoirs et les combats des pionniers sionistes et sur les déjà difficiles relations entre Juifs et Arabes; d'autre part parce qu'il livre de Korczak lui-même les reflets tout à la fois d'un esprit critique et lucide, d'une pensée pleine d'humour, d'une rare force vitale et d'un élan poétique aux accents parfois prophétiques. Korczak a été tenté de s'installer en Palestine : "Je n'ai pas renoncé à l'espoir de pouvoir passer mes dernières années en Palestine, et d'avoir de là-bas la nostalgie de la Pologne", écrit-il en 1932. Et encore, en 1937 : "Si j'ai voulu (et veux toujours) venir en Palestine, ce n'est pas que je me nourrisse encore d'illusions, mais il est temps de dire aux gens que Dieu seul (mais pas celui d'il y a deux mille ans) peut apporter à la Palestine sa raison d'être et l'espoir de trouver sa voie. Pas le Dieu du ciel, mais celui de la terre, un Dieu humain, à notre portée bien qu'inconnu." Il s'en est fallu de peu qu'il ne réalise cette aspiration : la lettre l'invitant à faire un troisième et peut-être déterminant séjour en Palestine ne lui est jamais parvenue : postée de Jérusalem le 2 septembre 1939, soit le lendemain de l'invasion de la Pologne par l'Allemagne, elle sera retournée à son expéditrice par les services postaux du Mandat britannique "pour raison de suspension de toute communication entre la Palestine et la Pologne".
P.S. La joie de recevoir et de découvrir ce livre a été assombrie par le décès inattendu de Jon Michalski, co-directeur des Editions Noir et Blanc. A sa femme Vera, nous adressons ici nos très sincères condoléances et l'expression de notre grande amitié.
CONFERENCE
Entre silence et bruit : quelle place pour la musique à l'hôpital des enfants ?
C'est sous ce titre que le Dr Daniel Halpérin a prononcé
une conférence à l'Hôpital pédiatrique
Meyer de Florence, le 28 septembre dernier, dans le cadre de l'Université
européenne d'été consacrée à
la "Musique en milieu de la santé et du handicap".

Organisée par le Centre de Formation de Musiciens Intervenants
(CFMI) de l'Université Marc Bloch de Strasbourg, en collaboration
avec diverses associations privées, cette rencontre avait
pour but de promouvoir la création d'un réseau d'institutions
et d'individus intéressés par le thème de
la musique en milieu de santé, de définir des critères
d'évaluation et de qualité des projets musicaux
dans les hôpitaux, et de construire les bases d'une formation
européenne de musiciens spécialisés dans
ce domaine. Une centaine de personnes ont participé à
ces journées de réflexion, de débat et de
musique, parmi lesquelles, outre les étudiants en musique,
des médecins, des infirmières, des éducateurs
et même des administrateurs de la santé.
Plaçant son exposé sous le double éclairage
de Janusz Korczak et de Giovanni Mastropaolo, D.
Halpérin a voulu souligner à la fois la force vitale
de la musique et son rôle potentiel en tant qu'outil au
service de la dignité et des droits de la personne. Comme
toute éducation korczakienne, l'expérience musicale
renvoie d'abord à l'écoute. La musique à
l'hôpital des enfants, dès lors, ne saurait se contenter
d'être une simple distraction sensorielle ou un bruit de
fond distillé par un anonyme walkman. Pour se faire une
juste place dans un cadre thérapeutique, elle doit au contraire
être conçue comme un dialogue ou un pont entre celui
qui la donne et celui qui la reçoit (ces deux actions étant
d'ailleurs interchangeables). Il doit s'agir d'un partage affectif,
d'une vibration entre deux âmes, d'une interaction unique
qui exige non seulement la présence de l'homme mais aussi
son attention, sa concentration, sa disponibilité et son
accordage à l'autre. A ces conditions-là, la musique
(comme chez Korczak le théâtre, même au plus
fort de la misère du ghetto de Varsovie) peut devenir un
réel allié de la médecine et aider enfants
et adultes à surmonter la peur, l'angoisse et la souffrance.
Pour plus de renseignements : CFMI - 1, rue Froelich - BP 186 - F 67604 Sélestat - Tél. +33 3.88.92.34.44 - E-mail : cfmi@umb.u-strasbg.fr, ou bien : Hôpital pédiatrique Meyer à Florence - http://www.meyer.it, ou encore : Fondation Livia Benini à Florence - http://www.fondazione-livia-benini.org
VARSOVIE, monuments Korczak : restauration achevée et nouveau projet
C'est avec plaisir et soulagement que nous avons appris que le monument dédié à Korczak et à ses orphelins au cimetière juif de Varsovie a été récemment restauré. La statue originale datait d'une vingtaine d'années. Il s'agissait en fait d'un moulage en résine qui aurait dû être rapidement remplacé par une statue définitive en bronze. Les fonds manquant, on a laissé le monument se détériorer lentement mais sûrement jusqu'à ce que, avertie par le Prof.
D.H. Schmerling de Gossau, notre Association lance un cri d'alarme, il y a tout juste un an. Ce cri a été entendu et, grâce à la générosité personnelle de Mme Sandra Joseph, psychothérapeute londonienne et auteur d'un petit livre sur Korczak ("A Voice for the Child"), la statue de bronze a pu être rapidement achevée. Son inauguration a eu lieu au mois d'août, à l'occasion du 60e anniversaire de la mort de Korczak, en présence de Mme Joseph, des cinéastes polonais Andrej Wajda
et Janusz Morgenstern, ainsi que des ambassadeurs d'Israël, de Grande-Bretagne et d'Allemagne en Pologne. Nous ne saurions trop encourager les personnes découvrant Varsovie d'ajouter à leur itinéraire une visite au cimetière juif et un moment de recueillement devant cet émouvant monument.
Par ailleurs, un autre monument à Korczak devrait voir le jour dans un parc public, au coeur même de Varsovie. Un concours international a été lancé dans ce but par la Fondation Shalom et plusieurs artistes ont d'ores et déjà soumis leurs esquisses (voir photos). Nous vous tiendrons au courant de l'évolution de ce projet.
KORCZAK : une nouvelle anthropologie de léducation
Sous l'égide de l'Académie polonaise des sciences
et de l'Association Korczak de Pologne s'est tenue à Varsovie
du 19 au 21 septembre 2002 une importante conférence internationale
intitulée : "Korczak : une nouvelle anthropologie
de l'éducation".
Pilotée par Mme Jadwiga Binczycka, présidente
de l'Association Korczak de Pologne, cette conférence a
permis à une bonne centaine d'experts korczakiens venus
du monde entier de se retrouver dans le cadre de l'Institut d'Histoire
juive et dans celui de l'Université de Varsovie, et de
réfléchir ensemble sur des thèmes très
divers. Citons, parmi ceux-ci : Korczak et la violence des jeunes
(T. Cappon, Hollande); L'enfant selon Locke, Rousseau et
Korczak (B. Smolinska-Theiss, Pologne); L'enfant comme
un texte hiéroglyphique (M. Kirchner, Allemagne); La pédagogie
de Korczak dans le contexte de la philosophie de Levinas (M.
Kaminska, Allemagne); L'enseignement de l'Holocauste dans
les écoles israéliennes et polonaises (B. Gilad,
Israël, R. Szuchta, Pologne); ou encore La mise en pratique
des idées de Korczak : l'exemple de l'Ecole Bednarska (K.
Starczewska, Pologne).
Notre propre Association était représentée
par J.-B. de Weck, L. Jost et D. Halpérin. Ce dernier a exposé en séance plénière les projets en cours de l'Association suisse, soulignant que ce qui résume le mieux la pensée et l'action korczakienne - et qui a valeur universelle - c'est l'écoute de l'autre et le respect de sa dignité. Ces deux éléments fondamentaux de la vie sociale nous inspirent et nous guident dans toutes nos actions, qu'il s'agisse d'amener les jeunes à une réflexion sur la place de l'enfant dans la société (par le biais, en particulier, du Prix Janusz Korczak), de favoriser le dialogue israélo-palestinien par une active éducation au respect et à la tolérance, ou encore de faire connaître l'oeuvre de Korczak non seulement en Suisse mais aussi en Bosnie, en Croatie, au Vietnam, au Tibet, en Argentine ou en Inde, par exemple.
Les personnes intéressées peuvent obtenir auprès
de notre secrétariat une copie du programme complet de
la Conférence, ainsi qu'une sélection de résumés
des communications (en anglais).
INFO. La remarquable autobiographie L'Adolescence volée
de Stanislas Tomkiewicz est sortie en poche aux éditions
Hachette - Pluriel
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