|
Retour

|
POINT DE VUE FRANCE 2004 / LE DEBAT SUR LA LAICITE
__Le pape mal informé sur la laïcité
par Bernard Stasi
Le pape Jean-Paul II a réservé une grande
part de son discours diplomatique annuel, le 12 janvier 2004,
au Vatican, à la laïcité. Il attend dans ce
domaine un "partenariat" et non plus une "concurrence"
entre Etat et religion. La situation française est particulièrement
visée dans ce texte, commente le quotidien français
La Croix [13.01.2004].
"Leçon à la France ? Elle n'a pas été nommée [...], mais [l]es propos [du pape] s'inscrivent à l'évidence dans le débat hexagonal : "On invoque souvent le principe de laïcité, en soi légitime [
] Mais distinction ne veut pas dire ignorance. La laïcité n'est pas le laïcisme ! Elle n'est autre que le respect de toutes les croyances de la part de l'Etat, qui assure le libre exercice des activités cultuelles, spirituelles, culturelles et caritatives des communautés de croyants".
"[
] Le contexte de sa remarque l'atteste. Introduite par un cri d'alarme : "Nous sommes témoins, ces derniers temps dans certains pays d'Europe, d'une attitude qui pourrait mettre en péril le respect effectif de la liberté de religion", elle se conclut par une évocation du débat sur les racines chrétiennes de l'Europe qui révèle "la difficulté à accepter le fait religieux dans l'espace public".
Le point de vue de Bernard Stasi
J'ai trop de respect pour le pape, infatigable et courageux combattant pour les droits de l'homme et apôtre de dialogues fraternels entre les religions, et je suis trop conscient de la distance qui sépare le chrétien de base que je suis du chef de l'Eglise catholique, pour me permettre de critiquer, si peu que ce soit, ses commentaires sur la laïcité française, tels qu'ils ont été rapportés dans [la presse française].
Je me crois cependant autorisé à dire combien je
regrette que le souverain pontife soit mal informé.
Il est mal informé, en effet, si, comme tout permet de
le penser, c'est à la France qu'il fait allusion lorsqu'il
affirme que dans certains pays d'Europe se manifeste "une
attitude qui pourrait mettre en péril le respect effectif
de la liberté de religion".
Une loi interdisant qu'à l'école les élèves
portent des insignes religieux trop voyants ne peut, me semble-t-il, être considérée comme une atteinte à la liberté religieuse.
L'école, en France, et aussi dans d'autres pays,
est le lieu où l'on enseigne aux enfants, aux
adolescents, les principes, les valeurs sur lesquels
est fondée l'unité nationale, au-delà
des différences ethniques, spirituelles, politiques.
Il est donc normal, il est souhaitable que, dans l'espace scolaire, les symboles de ces différences, si respectables que soient celles-ci, soient, en quelque sorte, mis en sourdine.
C'est ainsi que s'effectue dans les meilleures conditions l'apprentissage de la citoyenneté, c'est ainsi que se forge l'unité de la nation.
Bien entendu, en marge de la scolarité obligatoire, c'est-à-dire dans les cours de catéchisme et aussi en dehors de l'école et tout particulièrement dans la vie familiale, les futurs citoyens reçoivent la formation et l'éducation qui doivent leur permettre de faire leurs choix, aussi librement que possible, dans le domaine spirituel et philosophique, ainsi que sur le terrain politique.
Notre pays est riche de son pluralisme et celui-ci est généralement considéré comme un atout pour sa vitalité et son rayonnement, mais il peut être source de graves divisions et de conflits si l'expression légitime des diversités n'est pas compensée, n'est pas maîtrisée par l'attachement de tous à quelques valeurs communes et par le respect des lois de la République.
C'est dire que non seulement la laïcité à
la française ne porte pas atteinte à la liberté
religieuse, comme semble le redouter le Saint-Père, mais en veillant à ce que l'Etat ne favorise aucune religion et en manifestant le même respect à toutes les religions, elle crée les conditions d'un pluralisme vécu dans la sérénité et ne mettant pas en danger l'unité nationale.
Et je n'hésite pas à dire qu'en rappelant, dans son discours, que "la laïcité, c'est le respect de toutes les croyances de la part de l'Etat, qui assure le libre exercice des activités spirituelles, culturelles et caritatives des communautés de croyants", le pape rend hommage, sans le vouloir, à la laïcité française, telle qu'elle est voulue par les autorités politiques de notre pays, telle qu'elle est appréciée par la presque totalité de nos concitoyens et telle qu'elle est, d'une façon générale, vécue.
Qu'il me soit permis de dire qu'au lieu de donner des arguments, en agitant la menace d'une offensive contre la liberté religieuse, aux intégristes de tous bords, qui sont - est-il besoin de le dire ? - les pires ennemis de la laïcité, mais aussi de l'Eglise catholique, celle-ci, me semble-t-il, devrait au contraire aider fraternellement l'islam à prendre sa place dans cette France laïque, qui doit être prête à l'accueillir comme elle a accueilli les autres religions.
Oui, j'en ai l'intime conviction, le catholicisme, en raison de la place qu'il occupe dans notre pays, peut utilement servir de référence à l'islam, récemment venu dans notre paysage religieux.
C'est - faut-il le rappeler - à la suite d'un conflit de plusieurs décennies contre l'Eglise catholique, considérée comme jouant un rôle trop important dans la vie sociale et politique de notre pays, que la laïcité s'est imposée en 1905, une laïcité fondée sur deux principes : la séparation de l'Eglise et de l'Etat et le respect de la liberté religieuse.
Certes, pour un certain nombre de raisons, tenant à la fois à la nature même de l'islam, aux échecs de l'intégration et à la conjoncture internationale, l'acceptation par l'islam de la laïcité et son
intégration dans le paysage religieux de notre pays exigent
des efforts de part et d'autre et demanderont du temps.
Raison de plus pour que les catholiques, auxquels la position
dominante dans le paysage religieux crée des devoirs, au
lieu de dénoncer des menaces imaginaires, apportent
leur contribution au renforcement de la laïcité, pierre
angulaire de l'unité nationale.
En agissant ainsi, ils rendront une fois de plus service à notre pays.
Bernard Stasi, ancien ministre, est médiateur
de la République; il a présidé, en 2003,
la Commission de réflexion sur l'application du principe
de laïcité dans la République. Point de
vue publié par le quotidien Le Monde, 20 janvier 2004.

|