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UN FILM, 2005 / LE COMBAT CONTRE L’EXCISION
__"Moolaadé", un film de Ousmane Sembene


puce Entretien avec Sembene Ousmane

Affiche du film"Moolaadé", un film de Ousmane Sembene (Sénégal-France / 1h57) avec Fatoumata Coulibaly, Maïmouna Hélène Diarra. Présenté en Sélection officielle, Section Un certain regard au Festival de Cannes en 2004. Prix Un certain regard.

Collé Ardo vit dans un village sénégalais. Il y a sept ans, elle a refusé que sa fille soit excisée, pratique qu'elle juge barbare. Aujourd'hui, quatre fillettes s'enfuient pour échapper à ce rite de purification, et demandent protection à Collé. Deux valeurs s'affrontent alors : le respect du droit d'asile (le Moolaadé) et l'antique tradition de l'excision (la Salindé).

L'Afrique dans la tourmente, au cœur d'un douloureux combat contre l'excision

A plus de quatre-vingts printemps, Sembene Ousmane, vieux marabout du cinéma africain, continue de sonder sa culture, ses traditions, et de prôner pour l'Afrique des valeurs progressistes. Dans "Moolaadé", il s'agit des femmes, victimes de l'excision, un rite ancestral et barbare, que l'on pratique encore au couteau dans certains villages. D'un côté, il y a le clan des anciens, les exciseuses, sorcières au sceptre menaçant, vêtues d'un habit rouge sang ; de l'autre, une femme qui se bat, seule avec ses doutes et sa détermination, pour que l'on cesse de "couper" les petites filles.

Respectant le "moolaadé" (droit d'asile), Collé Ardo refuse de livrer à la "salindé" (la purification) les fillettes qu'elle a prises sous sa protection. Toute la communauté est en effervescence et s'affronte alors dans un douloureux combat : très vite, les hommes se mêlent à la partie, brûlent les radios, flagellent la rebelle. Hors de question d'épouser une "bilakoro" (femme non excisée), considérée comme impure au mariage...

Sembene Ousmane filme une société tribale où la violence se confond souvent avec l'ignorance, mais où la lumière peut soudain jaillir, telle une gerbe de flammes, de la lutte, du dialogue, du débat. Au nom d'un sacro-saint principe de soumission de la femme, qui n'a pas même de justification religieuse (rien à voir avec l'Islam !), on perpétue depuis des siècles une coutume de mutilation qui n'a aucune raison d'être.

"Mooladée", photo du film.D'après le rapport d'Amnesty International, qui soutient activement le film, ce ne sont pas moins de 2 millions de femmes victimes d'excision et d'infibulation chaque année, dont 35'000 en France, au sein des familles sénégalaises, maliennes et mauritaniennes, en dépit d'une stricte interdiction légale. Certaines meurent d'hémorragie, d'autres en subissent la souffrance et les conséquences toute leur vie (incontinence urinaire, rapports sexuels douloureux, déchirures lors de l'accouchement).Up

Sous des airs de fable moderne, "Moolaadé" est un film qui tranche clairement dans le vif et prend fermement position, mais sans désigner de coupables ni tirer de conclusions hâtives (pas de grand manitou du bien face à l'affreux démon du mal) : il soupèse, interroge, met en cause, condamne, et débroussaille les friches obscures de l'âme humaine. La cause est portée par une comédienne magnifique, un monument de courage et de dignité : l'actrice malienne Fatoumata Coulibaly, elle-même excisée, qui milite depuis de longues années pour l'abolition de cet acte odieux, et en faveur de l'émancipation de la femme africaine. Ce film remarquable oeuvre pour une prise de conscience, ici, là-bas, et maintenant, pour la reconnaissance du droit des femmes à disposer de leur propre corps. Devant l'urgence, souhaitons - pour Elles - que le message du patriarche soit entendu et compris, au-delà des conflits d'intérêts et de traditions. Laurence Berger, www.commeaucinema.com

Le Moolaadé (mot Pulaar). Droit d'asile, protection, a été transmis de génération en génération par le verbe, par des contes, par l'histoire, par les légendes et par des énigmes orales. Il est une juridiction orale avec ses lois, ses règles et décrets gravé dans les consciences. Il couve de funestes présages D'où sa crainte révérée par les hommes, les femmes et les enfants. Afin de l'exorciser, il est prévu de punir en public le tenant du mot clé, qui permet de chasser, éloigner la menace suspendue.

"Mooladée", photo du film.L'Ancêtre, le roi Yérim Dethlé kodé Ndiak a été le premier à transgresser le "moolaadé" - droit d'asile, en usant de son pouvoir régalien. Ses sujets révoltés, le tuèrent malgré sa puissance mystique d'alors. Sur sa tombe royale, les hommes plantèrent une jeune pousse. L'arbre grandit, le tronc bosselé, les branches tourmentées. Squelettique, l'arbre est vivant, toujours debout dans nos esprits.

La Salindé. Traduction Soninké : purification = excision de la fillette. Pratique rituelle ancrée dans les murs. La Salindé, un grand événement dans l'existence d'une femme, sous le regard bienveillant des hommes. Rien n'est assez beau et assez cher pour le faste de la fête. La quinzaine qui précède l'entrée des postulantes dans le bois sacré, les mères, les tantes entreprennent un travail psychologique auprès de leurs enfants. Elles doivent supporter la douleur physique, sans crier, sans geindre. La morsure vive, brûlante de la lame doit être domptée, dominée. Maîtriser la douleur aiguë, chaude, est la preuve que, devenue femme, on surmontera les tourments et les afflictions de l'existence.Up

Une fille non excisée est une Bilakoro (mot Mande = Malinké); elle est impure pour le mariage.

La Salindé, purifie, élève la jeune fille. Devenue épouse, la Salindé la hausse, l'installe au sommet de l'honorabilité, l'incorpore dans le cercle étroit des mères comblées et l'irradie en grande "Royale". La femme excisée est symbole de pureté. Elle est l'honneur de son mari, de sa famille élargie La Salindé permet aux hommes de contrôler la fidélité et la sexualité de leurs épouses.

Le rituel de la Salindé est plus ancien que les trois livres saints révélés : Talmud, Bible et Coran. Dans plus de 25 pays africains (Est-Nord-Ouest-Sud) sévissent encore en ce XXIe siècle les mutilations génitales féminines.

Le MondeLE COURAGE D'UNE FEMME, AU MILIEU DU VILLAGE. Au centre [du film], il y a la figure de Maman Collé, son beau visage et son corps fatigué, son énergie inépuisable. Face aux humiliations, aux agressions, Fatoumata Coulibaly dépasse la figure de la dignité bafouée pour glisser tantôt un éclair d'humour, tantôt un moment de sensualité.

"Mooladée", photo du film.Et puis, il y a la manière dont Sembène Ousmane filme une Afrique en voie de disparition. Dans son discours, le cinéaste est sans équivoque : la tradition, invoquée pour justifier les mutilations génitales, n'est que le paravent du patriarcat. Mais dans ses images, on le sent pris d'un amour sans espoir et sans illusion pour une vie, des formes, des images qui sont vouées à disparaître.

C'est ainsi qu'au sommet du minaret de la petite mosquée de Banco, il y a un uf d'autruche, qui cuit au soleil depuis des décennies. En un plan presque subliminal, Sembène Ousmane montre que ce point culminant du village sera un jour remplacé par une antenne de télévision. C'est non seulement inévitable, mais souhaitable, comme le cinéaste vient de le montrer. Pour que les femmes retournent à leur ancienne servitude, les hommes du village les ont privées de leurs postes de radio, par lesquels elles ont appris que le grand imam de la mosquée Al Ahzar condamnait l'excision.

Mais en même temps, Sembène filme cette mosquée (et pas seulement elle) avec tant d'amour que l'on sent comme un déchirement à l'idée que ce monde s'évanouit. Moolaadé prend ainsi une double nature, à la fois élégie et chant guerrier, qui en fait l'un des plus beaux films que Sembène Ousmane (et, par la même occasion, le cinéma africain) ait donnés depuis longtemps. Thomas Sotinel, "Le Monde", 9 mars 2005.
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