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Noirs dans les camps nazis, film de Serge Bilé
  DEBAT  
Les nazis n'ont pas déporté les Noirs
par Joel Kotek, Tal Bruttmann, Odile Morisseau
Noirs et déportés
par Serge Bilé


2005, DEBAT / UN FILM, UN LIVRE, "NOIRS DANS LES CAMPS NAZIS"
__Les nazis n'ont pas déporté les Noirs
par Joel Kotek, Tal Bruttmann et Odile Morisseau


Noirs dans les camps nazisTonnant ouvrage que "Noirs dans les camps nazis". Dans la déferlante qui a accompagné les commémorations, celui-ci se détache singulièrement par le large écho qu'il a reçu. Or, dépourvu d'introduction et de conclusion, on ignore à la fois quel est le point de départ de l'auteur et les leçons de ses recherches. Il faudrait donc s'en référer au titre pour en connaître l'objet. Mais des "Noirs dans les camps nazis", il n'est que peu question. Moins du tiers de l'ouvrage aborde cette question; la majeure partie est consacrée à tout autre chose (génocide des Hereros, crimes coloniaux, violence nazie). Et parmi les points portants sur les camps, peu de chose, en fait.

Ainsi, le chapitre consacré au "kapo noir" d'Auschwitz compte cinq pages, dont une seule a trait à cet homme. Pour le reste, il s'agit de rappel de généralités sur le fonctionnement du camp et la révolte du Sonderkommando, transformé en "réseau de résistance". Et lorsque l'on regarde l'origine de ce témoignage, on s'aperçoit qu'il s'agit d'un fils de rescapé d'Auschwitz ayant rapporté les souvenirs de son père. Or le passage est rédigé à la première personne, laissant supposer qu'il s'agit d'un témoignage direct.

La méthode est bien peu historienne, et l'ensemble bâti sur ce modèle : des faits parfois sans rapport, accolés et largement délayés, un tissu d'anecdotes, voire de rumeurs, glanées ici et là, sans souci scientifique : pas la moindre statistique ni référence d'archives. Tout est au premier degré, à la première personne, à l'esbroufe. L'auteur, Serge Bilé, préfère assener des faits trop spectaculaires, extraordinaires. Le problème est qu'ils se révèlent le plus souvent faux ou approximatifs.

En témoigne l'improbable chapitre sur le génocide des Hereros, que nous connaissons bien. Contrairement à ce qu'il affirme, l'expression "camp de concentration" n'a pas été créée dans la colonie allemande sud-africaine (l'actuelle Namibie), mais six ans plus tôt, à Cuba (1896). Lors du génocide des Hereros, Heinrich Goering n'était plus gouverneur de la colonie depuis quatorze ans. Ils ne furent pas tatoués, mais bien obligés de porter autour du cou un collier immatriculé. On pourrait multiplier les exemples d'erreurs, comme la confusion entre Rudolf Hess, second d'Hitler, et Rudolf Hoess, commandant d'Auschwitz.

Le génocide herero ne méritait pas ces exagérations. La réalité suffit amplement : il fut bien le premier génocide du siècle. C'est en Namibie qu'on créa les premiers camps de travaux forcés, là que furent effectuées les premières "études" raciales sur les bâtards et les jumeaux. Eh oui, les Noirs furent persécutés dans le Grand Reich. Oui, ils furent victimes de la violence nazie. A elle seule, la politique nazie de stérilisation forcée mériterait un ouvrage. Mais, s'agissant de la thèse principale du livre, l'historien se doit de l'infirmer complètement. Les Noirs ne furent pas déportés en raison de leur couleur dans les camps nazis, ni même l'objet d'une attention particulière des nazis. Les lois de Nuremberg ne s'adressent qu'aux juifs.

S'il en fallait une seule preuve, il suffit de rappeler que les nazis ne leur consacrèrent pas un triangle de couleur, contrairement aux juifs (jaune), tziganes (brun), droits communs (vert), "asociaux" (noir), témoins de Jéhovah (violet), homosexuels (rose) ou résistants (rouge). Ils ne procédèrent à aucune rafle ni déportation de populations noires des territoires occupés.

Il y eut bien des Noirs dans les camps nazis, mais arrêtés pour diverses raisons : résistants, victimes de représailles ou même... juifs. Mais, le IIIe Reich n'a pas eu de plan de déportation des Noirs d'Europe. Rappelons que l'écrasante majorité des juifs fut exterminée hors des camps de concentration : près de 1,3 million tombèrent sous les balles des Einsatz-gruppen, 2,7 millions dans les chambres à gaz des quatre centres d'extermination installés en Pologne (comme Treblinka) et des deux camps mixtes (extermination et concentration) de Birkenau (Auschwitz) et Majdanek. Seuls les Tziganes partagèrent en partie ce sort.

Cette spécificité du destin des juifs explique l'extraordinaire accueil réservé au livre de Bilé. En mettant l'accent sur les Noirs dans les camps, a-t-on cru trouver l'occasion d'en terminer enfin avec l'insupportable face-à-face judéo-européen ? Et notre propos s'inscrirait-il dans ce que certains appellent - à tort - la "concurrence des victimes", au détriment des Noirs ? Certes non. Mais que dire, sinon qu'une belle occasion a été gâchée ?

La "question noire", à l'instar de la question dite "juive", hante, à juste titre, les consciences européennes. C'est en Afrique qu'eurent lieu le premier et le dernier génocide du XXe siècle (Namibie 1904, Rwanda 1994). D'Afrique que partirent, dans le cadre des traites "orientales" et atlantique, près de 32 millions d'humains pour ne plus revenir. En France, l'évocation de ces persécutions reste encore très faible. Mais pourquoi s'en référer à l'horreur nazie pour que les victimes noires trouvent enfin leur place dans le champ médiatique ? Cinq siècles de persécutions suffisent, nul besoin d'exagérer une histoire aussi tragique.

Joel Kotek, professeur de sciences politiques à l'université libre de Bruxelles, est responsable de la formation pédagogique au Mémorial de la Shoah, à Paris; Tal Bruttmann, historien, est chargé de mission auprès de la ville de Grenoble; Odile Morisseau, professeur d'histoire-géographie au lycée Henri-IV à Paris. Point de vue publié par le quotidien Le Monde, Paris, 20 mars 2005.
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