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Ils ont pris place dans un petit bois d'eucalyptus. Une poignée de détenus, en uniforme rose, se tient debout, à droite des seize juges alignés sur deux bancs de fortune. Autour de ce prétoire insolite, une centaine d'habitants de la colline se sont assis sur l'herbe, comme le faisaient autrefois les anciens pour trancher des litiges et des querelles de voisinage afin de préserver l'harmonie de la communauté. En guise d'introduction, le président de séance rappelle brièvement les huit règles de prise de parole : "chacun a droit à la parole, il faut cependant la demander en levant le doigt. Les violences verbales, les injures et intimidations sont prohibées. Il est interdit de monopoliser la parole ou de s'écarter de l'ordre du jour". Vêtu de son costume du dimanche - et non d'une toge - il présente ensuite trois détenus convoqués sur le lieu du crime afin de faire la "vérité" sur les actes d'accusation. Tous plaident non coupable.
L'échange sera un échec. Le dialogue de sourds durera plus de deux heures, entre les rescapés en situation minoritaire et la population enfermée dans son mutisme. Difficile pour un "muzungu" [un étranger], de décoder ce genre d'affaire d'autant que le cur du problème se déroule certainement avant et après les séances dans un cadre strictement confidentiel. Les juridictions gacaca ne sauraient se réduire à cette expérience malheureuse. Parfois, une voix s'élève, et la vérité ou une part de la vérité sur la violence inouïe du printemps de 1994, voit le jour. Responsable du programme gacaca à Penal reform international (PRI), Klaas de Jonge observe le processus depuis son origine. "Curieuse et motivée, la population assiste en grand nombre aux premières assemblées, mais rapidement le manque d'intérêt s'accroît à l'exception notable de beaucoup de rescapés". Le quorum de cent personnes, dont quatorze juges sur les dix-neuf, est difficile à atteindre. Le dispositif prend parfois des allures répressives, les "local défense" font alors le tour de la cellule (la plus petite entité administrative) pour inviter les retardataires et les réticents... "La majorité des personnes présentes ne témoigne pas, se garde de mettre en cause les détenus présentés ou seulement pour les disculper. Les participants font preuve d'une attitude attentiste, laissant aux rescapés la charge d'incriminer", résume l'anthropologue néerlandais de PRI, en Afrique depuis plus de trente ans. "Tu risques gros à prendre la parole", commente un rescapé. "Inévitablement, il te sera demandé comment tu es informé ? Quels sont tes complices ? Qui a tué ? Les conséquences peuvent être graves pour ta famille et les relations de voisinage. Il y a beaucoup de choses à mettre dans la balance". Il poursuit en prenant l'exemple de sa mère : "elle a tout vu, mais elle n'est pas prête à témoigner. Elle est âgée et sans moyens, elle a besoin de ses voisins". Plus prosaïquement, certains paysans ne cachent pas le
sacrifice économique que représente la participation
hebdomadaire aux gacaca. "Une journée pour le marché,
une autre pour l'umuganda (corvée), une nouvelle pour la
gacaca et le dimanche pour l'Eglise il nous reste trois jours
par semaine pour faire vivre la famille". Sur les collines,
les gens se déplacent nu-pieds et mangent un morceau de
viande tous les trois mois. Enclavé et dépourvu
de ressources naturelles, le Rwanda figure parmi les pays les
plus pauvres du monde avec environ 65 % des ménages en
dessous du seuil de pauvreté. D'autres résistances
sont liées à l'héritage culturel et historique.
Au premier rang des inquiétudes exprimées par le
ministère de la Justice lors de séminaires de sensibilisation
aux juridictions gacaca figurait la difficulté de trouver
des "juges intègres" en nombre suffisant occupait
la première place. Le fait de " ne pas dire la vérité
" arrivait en seconde position. Comme c'est le cas dans de
nombreux pays africains, la vérité individuelle
est subordonnée à l'intérêt du groupe.
Il est pour ainsi dire indécent de parler de soi, l'autocensure
reste fortement ancrée dans les mentalités rwandaises,
à plus forte raison dans le registre des émotions. Le psychologue Simon Gasibirege relève des constantes dans la manière dont les Rwandais expriment leur attitude vis-à-vis de la vérité dans leurs relations : " ils ne disent pas ce qu'ils pensent, s'enferment volontiers dans le silence, utilisent des calomnies pour obtenir des faveurs Cependant, l'opinion répandue comme quoi les Rwandais sont inaptes à l'aveu et au pardon relève d'une globalisation qu'il importe, comme tant d'autres, de démentir ". L'enjeu est de taille. Comment combattre efficacement une culture de l'impunité fortement ancrée dans l'histoire du pays, tout en réconciliant deux communautés dont la méfiance réciproque et les rivalités politiques ont causé autant de morts et de souffrance. Parmi les Hutu, figurent des extrémistes, des lampistes et ceux qui n'ont pas tué. Parmi les Tutsi, il y a les rescapés et ceux qui s'étaient réfugiés, à partir des années 1950, au Burundi, en Ouganda ou en Tanzanie et qui sont revenus après le génocide. Pour traiter d'un passé d'horreur à grande échelle, la lutte contre l'impunité ne peut se limiter à des mécanismes exclusivement juridiques. Les juridictions gacaca parviendront-elles à convoquer les mémoires et à rendre compte de l'engrenage tragique des faits et des comportements ? L'élection par la population de 250'000 juges intègres" en octobre 2001 (essentiellement des paysans dont 40 % d'entre eux n'ont pas terminé l'école primaire) a lancé concrètement le processus. Ensuite, une première phase a débuté, en juin 2002, sur la base d'un échantillon de 80 cellules. Une activité pilote étendue à 753 cellules en novembre 2002. La généralisation à l'ensemble du pays - quelque 9'500 cellules - devrait avoir lieu en mai prochain. Pour l'heure, aucun procès à proprement parler n'a encore eu lieu. La procédure d'aveux, malgré toutes les ambiguïtés, apparaît comme la pierre angulaire du dispositif. Nous manquons de recul pour porter un jugement général et définitif, néanmoins deux vices de forme menacent l'avenir de ce projet ambitieux et novateur. Si les autorités rwandaises assurent une sécurité des biens et des personnes, supérieure à celle que l'on connaît dans la région, la vie politique, en revanche, demeure étouffée. Amnesty International dénonce les entraves à la liberté d'association et d'expression. Combattre les idées "divisionnistes", intention certes louable, conduit dans les faits les autorités à interdire tout débat ouvert et contradictoire sur la façon dont la population perçoit la question de l'identité ethnique. Est-il possible d'envisager une "justice participative" en occultant ce clivage ? Par ailleurs, les juridictions ne sont compétentes que pour juger les crimes de génocide dont la minorité tutsi et des opposants hutu aux massacres ont été la cible. Les crimes de guerre commis par des soldats tutsi du FPR et les actes de vengeance relèvent des tribunaux militaires ou des juridictions classiques. Si les autorités ne nient pas ces violations, elles ne se donnent pas les moyens de les juger. Dans ces conditions, la réconciliation ne sera que partielle. Aux yeux de la population hutu, la justice rwandaise donne le sentiment d'une justice des "vainqueurs". Une justice à deux vitesses même si les crimes commis par les soldats du FPR, aussi condamnables soient-ils, sont sans commune mesure avec le génocide. Cette mémoire sélective des gacaca est source récurrente de polémiques, de frustrations voire de boycotts actifs ou passifs. Benoît Guillou, "La Chronique", Amnesty France, avril 2004. 1. Pour protéger les témoins, tous les
prénoms ont été modifiés. |