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Dès les premiers jours du génocide, du côté des militants des droits de l'homme, c'est la stupéfaction : la France procède à l'évacuation de certains membres de " l'ancien régime " rwandais, parmi les pires... Symbole de cette "complicité", Agathe Habyarimana, l'épouse du chef de l'Etat assassiné le 6 avril 1994 lors de l'attentat contre l'avion présidentiel. Aussitôt connue sa présence en France, "Reporters sans frontières" dépose plainte. L'ex-première dame, transportée dans un avion militaire français, aurait bénéficié, d'une allocation conséquente du ministère de la coopération pour ses frais d'installation. Or, Agathe Habyarimana est, pour beaucoup, le "chef occulte", la tête pensante de l'Akazu [1] et l'un des principaux bailleurs de fonds de la tristement célèbre "Radio-Télévision des Mille collines". Mais le juge français en charge du dossier va rapidement renvoyer dans les cordes l'association de défense de la liberté de la presse. Un trop grand décalage entre les allégations et les preuves avancées. Agathe Habyarimana n'est pas la seule à se réfugier en France. Le 12 juillet 1995, c'est au tour d'un prêtre, l'abbé Wenceslas Munyeshyaka, d'être placé sous les feux de l'actualité alors qu'il s'installe dans le sud. Dès le début du génocide, l'ecclésiastique a ouvert l'enceinte de son église à la plupart des personnes qui cherchent un refuge. Il s'en trouvera environ 16'000 au plus fort des massacres. Certains l'accusent d'avoir profité de sa position de force pour violer et abuser de jeunes filles en échange de sa protection. Il est également soupçonné d'avoir laissé entrer, sans s'y opposer, les Interahamwés dans son église. De plus, l'abbé Wenceslas portait un gilet pare-balles et un revolver à la ceinture. Les accusations sont graves. Les allégations de viols et de mauvais traitements ont
d'abord été avancées par l'organisation "African
Rights" dont l'impartialité sera par la suite mise
en doute à plusieurs reprises : elle reviendra partiellement
sur ses accusations, ne parlant plus que de certaines "avantages"
accordés à des jeunes femmes. Par ailleurs, on voit
mal comment l'abbé aurait pu s'opposer aux Interahamwés,
ni pourquoi on lui reprocherait d'avoir livré d'abord les
hommes, cherchant au maximum à protéger femmes et
enfants... Quant à son arme, personne n'a été
en mesure jusqu'ici de prouver qu'il s'en était servi.
L'abbé parle de manipulation politique : "Puisqu'on
ne peut pas chasser l'Eglise, on s'en prend à certaines
têtes [] pour l'humilier, la réduire au silence".
Restent des témoignages troublants : " Il [l'abbé]
me traitait de kanyenzi. Cela veut dire cancrelat minable, et
puis aussi de indaya yiinyenzi, qui veut dire pute de cancrelat.
L'abbé tenait des réunions dans ses locaux avec
des militaires, mais aussi avec le préfet de Kigali, Tharcisse
Renzaho. C'est là qu'ils établissaient les listes
de personnes recherchées pour être exécutées".
Un autre témoin : "j'ai bien noté que les Interahamwés obéissaient au père Wenceslas". A l'inverse, certains estiment que l'abbé Wenceslas a joué un rôle prépondérant dans la protection des réfugiés venus chercher asile dans l'enceinte de la Sainte-Famille. "L'abbé Wenceslas a ouvert les dépôts de l'église catholique pour nourrir les affamés en commençant par les femmes et les enfants". Interrogée, l'historienne américaine Alison DesForges, plusieurs fois expert-témoin devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), ne cache pas son trouble. Certains, fait-elle remarquer, l'accablent alors que, pour des faits assez similaires, d'autres sont présentés comme des héros. "Ceux qui ont sauvé des vies, mais ont dû en remettre d'autres aux miliciens, par exemple, sont considérés comme des héros, et l'abbé Wenceslas comme un "génocidaire"... C'est à la justice de résoudre de telles contradictions". L'instruction en cours contre le "représentant de l'Eglise catholique" dure depuis maintenant presque dix ans. Sans décision. Volonté délibérée de freiner l'instruction,
concours de circonstances, manque d'opiniâtreté des
juges en charge du dossier ? Après la première
plainte instruite à Nîmes, une bataille judiciaire
s'est engagée pour décider si le juge d'instruction
était compétent pour instruire l'affaire. Elle est
fondée sur le principe de compétence universelle,
ce qui complique encore un peu les choses. Un arrêt de la
Cour de cassation du 6 janvier 1998 ayant déclaré
le juge compétent, le dossier est délocalisé
sur Paris, en vertu d'une décision de la Chambre criminelle
de cette Cour le 13 septembre 2001. Une victoire pour les plaignants
! L'instruction échoit alors au juge Leloire, qui s'est
illustré dans le dossier Pinochet. L'affaire passe de bureau
en bureau. D'abord sur celui de Mme Sylvie Pantz. Puis, celle-ci
nommée au Kosovo, il atterrit chez Mme Pouce. A chaque
nouvelle nomination, le dossier repart presque à zéro.
Et que dire des délais pris par certains actes de procédures.
Un exemple ? Il faudra plus d'une année à l'expert
en informatique du Tribunal de grande instance de Paris pour transférer
le contenu de trois cédéroms sur papier... Néanmoins,
le dossier de l'abbé Wenceslas avance. Lentement certes,
mais la magistrate semble déterminée. Deux auditions
ont eu lieu ces derniers mois, l'une fin novembre 2003, l'autre
en février 2004. Des piles de témoignages - à
charge et à décharge - s'entassent au Palais de
justice. C'est moins vrai pour les autres dossiers rwandais. Avec des conséquences fâcheuses : n'a-t-on pas vu s'envoler l'ancien préfet de Kigali, Tharcisse Renzaho ? Arrêté à Kinshasa, en République démocratique du Congo le 29 septembre 2002, il sera finalement expédié à Arusha dès le lendemain. Il est accusé, par le TPIR, de génocide, complicité de génocide et crimes contre l'humanité. Les autres affaires concernent Sosthène Munyemana, Cyprien Kayumba, Laurent Bucyibaruta, Casimir Bizimungu, Emmanuel Neretse et Laurent Serubuga. Pour certains, des mandats d'arrêt ont été délivrés. Sosthène Munyemana, lui, comparaît en tant que témoin assisté. Mais pour d'autres, on ne dispose d'aucune information. Cyprien Kayumba, par exemple, a été localisé à Laon et une plainte engagée à son encontre, le 2 février 2001. Sans nouvelles des suites données à la saisine du procureur, une nouvelle plainte avec constitution de parties civiles a été déposée le 10 décembre de la même année. Depuis, aucune trace du dossier, qui aurait dû pourtant être délocalisé comme tous les autres vers Paris. Plus de traces non plus de Casimir Bizimungu qui a organisé les plus importantes livraisons d'armes à destination du Rwanda... Il aurait obtenu le statut de réfugié en France en décembre 2001. Quant à l'affaire Neretse, elle a été classée, en mars 2000, pour défaut de présence sur le territoire. Il semblerait pourtant qu'on ait retrouvé des traces de notre homme ultérieurement. On attendait également avec impatience les résultats de l'enquête menée par le juge Bruguière depuis six ans sur l'attentat contre l'avion du président Habyarimana. On en connaît depuis peu les conclusions : la resposabilité du crash serait imputable à Paul Kagame, aujourd'hui au pouvoir à Kigali. Des conclusions sans complaisances, qui vont compliquer encore les relations déjà tendues entre la France et le Rwanda. Une même question revient parmi les familles et les associations de rescapés : pourquoi si peu d'empressement dans les poursuites ? "Il n'y a en France aucune volonté politique de faire avancer ces dossiers", assène Monsieur Gauthier, président du Collectif des parties civiles en France, qui poursuit : tant qu'on ne donnera pas d'instruction au juge pour faire de ces dossiers une priorité, les plaintes continueront de traîner". Nos voisins belges et suisses ont déjà mené à bien certains procès. Au Canada en revanche, les procès n'ont toujours pas débuté. Certains avancent une explication sur les lenteurs françaises : à Paris, on attendait que le TPIR réclame certains dossiers parmi les plus gênants... Il semblerait même que les autorités aient officiellement interpellé le tribunal d'Arusha pour que ce dernier les dessaisisse de ces affaires bien encombrantes. En vain, la juridiction internationale souhaite jouer la carte de la coopération judiciaire avec les Etats et voir ces derniers... prendre leurs responsabilités ! Emmanuelle Duverger, "La Chronique", Amnesty France, avril 2004. 1. Les apparentés et proches de la famille dirigeante,
membres de l'élite militaire et civile. Ils constituent
non seulement un réseau de pouvoir parallèle dans
l'armée, le parti et l'administration mais aussi un groupe
parasite du système économique et financier du pays. |