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POINT DE VUE, 2004 / LE DEBAT SUR LES RESPONSABILITES DE LA COMMUNAUTE INTERNATIONALE
__Rwanda : une commémoration incomplète
par Alain Destexhe
Le secrétariat des Nations unies, la Belgique, la France
et les Etats-Unis portent une responsabilité spécifique
dans le génocide de 1994 au Rwanda. Jamais sans
doute dans l'histoire humaine les chancelleries n'avaient disposé
d'autant d'informations sur la préparation d'un génocide.
Le document le plus parlant reste le télex du général
Dallaire adressé en janvier 1994 - trois mois avant
le début du génocide - au Département des
opérations de maintien de la paix (DOMP) à New York
évoquant l'établissement de listes de Tutsis et
la possibilité d'en tuer mille toutes les vingt minutes.
Si ce texte avait été publié dans Le
Monde ou le New York Times, chacun aurait su
à quoi s'en tenir mais, persuadé que la diplomatie
silencieuse valait mieux que des prises de position publiques,
le DOMP, dirigé par Kofi Annan, choisit de demander à
ses représentants sur place et aux ambassadeurs belge,
français et américain d'informer le président
Habyarimana et son entourage de la découverte des plans
d'extermination !
Au Rwanda, en 1994, la réalité a toujours dépassé
la fiction : par l'intermédiaire de ses représentants
sur place les plus éminents, l'ONU annonçait donc
aux principaux organisateurs du génocide que leurs plans
étaient découverts mais que rien ne serait fait
pour les arrêter !
Ce document était loin d'être isolé. La
commission d'enquête du Sénat belge a dénombré
près d'une centaine de sources belges, diplomatiques ou
militaires, évoquant la préparation de massacres
à grande échelle.
Kofi Annan explique désormais que la communauté
internationale "aurait pu arrêter les tueries mais
que la volonté politique n'existait pas" (Le Monde
du 30 mars). En tout état de cause, avec l'information à leur disposition, il était difficile pour Bruxelles, Paris, Washington et New York de ne pas conclure, dès le début des massacres, à la mise en uvre d'un plan d'extermination systématique.
Pourtant, après la mort de 10 casques bleus, le gouvernement
belge choisit non seulement de retirer son bataillon de la Minuar
(Mission des Nations unies au Rwanda) mais de mener auprès
des membres du Conseil de sécurité une campagne
active pour entraîner le retrait de l'ensemble de la force.
A peine sortis du guêpier somalien, les Etats-Unis se rallièrent
d'emblée aux conclusions de l'ancienne métropole
coloniale mais, de Buenos Aires à Wellington, de Prague
à Islamabad, les membres non permanents du Conseil, qui
ne disposaient pas d'ambassade sur place, furent littéralement
abusés par l'analyse belge dont la pertinence dans cette
région du monde était généralement
reconnue.
Un épisode encore trop peu connu du retrait des soldats
belges est l'abandon à l'Ecole technique officielle Don
Bosco à Kicukiro, un quartier de Kigali, de 2'000 réfugiés
- tutsis pour la plupart mais aussi hutus, comme l'ancien ministre
des affaires étrangères Ngulinzira - venus se mettre
sous la protection des 92 paras belges cantonnés sur place.
Dans des circonstances mal éclaircies, alors que l'ordre
d'évacuation n'avait pas encore été donné
par Bruxelles, un regroupement des forces autour de l'aéroport
fut décidé. En évacuant la position, les
soldats durent tirer en l'air pour se frayer un chemin à
travers des réfugiés terrorisés par les milices
qui entouraient le camp : après avoir été
contraints d'effectuer une marche de la mort, ils furent presque
tous massacrés dans les heures qui suivirent sur la colline
de Nyanza, où on peut encore voir leurs tombes.
A travers différentes enquêtes (commission d'enquête
du Sénat belge, mission d'information de l'Assemblée
nationale française, commission de l'ONU présidée
par l'ancien premier ministre suédois Ingvar Carlson),
la Belgique, la France (jusqu'à un certain point) et le
secrétariat général ont cherché à
faire la lumière sur leurs responsabilités.
Quant aux Etats-Unis, il n'y a jamais eu de relais suffisamment
puissant dans l'opinion pour amener le Congrès à
mener une investigation. A ce jour, l'étude la plus poussée
reste celle de Samantha Power, professeur à la Kennedy
School de l'université Harvard. Dans son livre, hélas
non traduit, A Problem from Hell : America at the Age
of Genocide, elle montre les contorsions de l'administration
Clinton pour éviter l'utilisation du mot génocide
et donc toute forme d'obligation d'intervenir. En 1998, lors d'une
brève escale à Kigali, le président Clinton
avait présenté des regrets ambigus, loin des excuses
sincères du premier ministre belge, Guy Verhofstadt.
Enfin, l'Eglise catholique n'a pas non plus cherché
à comprendre pourquoi, dans le pays le plus évangélisé
d'Afrique, les Tutsis venus se réfugier dans les églises
y ont été systématiquement mis à mort,
parfois avec la complicité de prêtres ou de religieuses,
comme le procès des "4 de Butare" aux assises
de Bruxelles l'a démontré.
A côté des coupables rwandais, des responsabilités
internationales ont donc été mises en évidence
dans plusieurs rapports officiels. Les rescapés furent
pourtant les grands oubliés de l'après-génocide
: oubliés des programmes d'aide internationale ainsi que,
faute de moyens, du gouvernement de Kigali. Dix ans plus tard,
sur la base de ces rapports, il est peut-être temps d'ouvrir
un nouveau chapitre de la tragédie rwandaise, celui des
réparations pour les (rares) survivants, qui ont parfois
perdu leurs proches parce qu'ils avaient cru dans la protection
internationale, sans laquelle ils auraient quitté le pays
depuis longtemps.
Boniface Ngulinzira, le principal négociateur gouvernemental
des Accords d'Arusha - et, à ce titre, un "traître"
aux yeux du Hutu Power -, dont l'épouse a survécu,
disposait d'une escorte permanente de soldats belges de la Minuar,
ce qui ne les a pas empêchés de l'abandonner à
ses assassins avec les autres réfugiés à
l'école Don Bosco.
Dans l'accord de siège établissant la Minuar,
conclu en novembre 1993 entre l'ONU et le Rwanda, il était
prévu l'établissement d'une Commission des réclamations
pouvant recevoir des plaintes individuelles. Sous des prétextes
peu convaincants, l'ONU s'est toujours opposée à
la mise en place de cette commission réclamée par
le Rwanda et des rescapés de 1994. Alors que le monde commémore
le 10e anniversaire du génocide, plutôt que des regrets
tardifs, la manifestation concrète d'une solidarité
avec les victimes ainsi que des excuses officielles, comme celles
du premier ministre belge, seraient plus appropriées.
Alain Destexhe, ancien secrétaire général
de "Médecins sans frontières", est sénateur
belge, initiateur de la commission d'enquête du Sénat
belge sur le Rwanda. Point de vue publié par le
quotidien Le Monde, 3 avril 2004.

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