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2003, UNE EXPOSITION, UN LIVRE / LES BLESSURES DU SILENCE
__Les témoignages : "Suicidez-vous madame, le Dieu des Tutsi est mort, vous n'avez aucune chance de survie"
CLEMENCE K., 24 ans, rescapée du génocide,
Nyamata.
"Nous nous étions réfugiés à
l'église. Les Interahamwe étaient autour de nous,
mais ne nous adressaient pas la parole. Les militaires nous ont
encerclés et nous ont dit qu'ils nous protégeaient.
Nous étions très heureux. Mais le dimanche suivant,
les militaires et les Interahamwe se sont mis ensemble pour nous
assassiner.
Je me suis évanouie sous un coup de gourdin.
Le soir, je me suis réveillée parmi les cadavres
des miens. Tout le monde était nu, comme moi. Je me suis
cachée dans un champ de sorgho. J'avais froid. Au bout
de trois jours, j'ai eu faim et je suis rentrée vers ma
maison.
J'ai peut-être fait 4 kilomètres ainsi, toujours
nue.
Lorsque je voyais des gens, je me cachais dans les fourrés.
Arrivée chez moi, j'ai constaté que la maison
était détruite et j'ai demandé à manger
à nos voisins hutu. Ils ont ri. Ils ont appelé les
voisins, j'ai été encerclée et l'on m'a assise
de force au sol. Les gens riaient et me demandaient ou étaient
ma famille. Je ne répondais pas, je cachais ma poitrine
avec mes bras. Finalement, l'un d'eux m'a emmenée et enfermée,
toujours nue, dans une pièce sans fenêtre. Le jour
il assassinait. Le soir, il me battait et me violait...
Lorsque je me suis retrouvée enceinte, j'ai d'abord
eu honte. Mais aujourd'hui, je dois reconnaître que cet
enfant est la seule richesse qui me reste. Je l'ai appelée
Umumararungu, celle qui me sort de ma solitude.
ALICE M., 28 ans, rescapée.
Un camion a débarqué devant notre maison, des
hommes en tenue de militaire et des gendarmes sont entrés.
L'un a dit : "quel bel enfant, je n'ose pas le tuer".
Il a fouillé la maison, il a tout pillé, il a même
pris les habits que je portais. Un second assassin a pris mon
enfant dans ses bras et le lançait violemment en l'air.
C'est ainsi qu'il l'a tué. "Suicidez-vous madame,
disait-il, le Dieu des Tusti est mort, vous n'avez aucune chance
de survie". Mon mari avait réussi à se cacher.
Moi j'ai reçu un coup sur la tête et je me suis évanouie.
Quand ils sont partis, mon mari m'a secoué pour m'éveiller
et fuir vers l'église de Ntarama.
Là, il n'y avait que des cadavres.
Nous avons alors rejoint la résistance dans notre zone
et y sommes restés jusqu'à la mort de tous les survivants.
Nous nous sommes alors cachés dans les marais, c'est là
qu'on m'a tranché le bras... Nous avons été
attaqués par différents groupes de tueurs. Ce dont
je me souviens, c'est que le jour ou j'ai eu le bras coupé,
j'ai vu qu'on balançait mon mari dans l'eau alors qu'il
ne sait pas nager... Quand je me suis réveillée
plusieurs jours après, j'étais dans une espèce
d'hôpital.
Alice a eu deux enfants après le génocide. Je
les aime aussi, mais rien ne peut me faire oublier mon enfant
mort, c'est une blessure qui ne cicatrisera jamais.
CASSIUS N., 10 ans, orphelin, survivant du génocide,
Ntarama.
Yolande Mukagasana - Tu avais 5 ans pendant le génocide.
Te souviens-tu ? Comment cela s'est-il passé ? Où
habitiez-vous ?
Cassius - Ntarama
YM - Tu étais avec tes parents ?
CN - Oui
YM - Comment ont-ils été assassinés ?
CN - Les assassins sont entrés dans l'église
ou nous nous étions réfugiés avec des centaines
d'autres personnes. Il y avait des hommes, des femmes, des vieux,
des enfants.
Ils hurlaient, comme s'ils étaient ivres. Ils ont frappé
avec des gourdins. Nous nous évanouissions, et les enfants
achevaient à la machette.
YM - Il y avait des enfants du même âge que toi
qui assassinaient ?
CN - Oui. Et même des plus jeunes. Leurs parents leur
apprenaient à assassiner les vieux. On a coupé les
bras et les jambes de maman. Elle m'a crié de courir dehors
parce qu'elle allait mourir et qu'elle ne pourrait plus me protéger...
BEATA M., 25 ans, rescapée, Nyamirambo.
[Béata est la nièce de Yolande Mukagasana dont
elle a accompagné les enfants jusqu'à la fosse où
ils ont été assassinés].
Tous les Hutu du quartier n'avaient qu'une chose en tête, c'était de tuer. Pas de sauver. Le lendemain de la mort de tes enfants, la femme de Camille m'a dit : "il y a un homme qui est là dans la rue et il veut te voir. C'est un milicien qui vient peut-être t'assassiner. Il se nomme Bizimungu". Mais moi je ne souhaitais qu'une chose : la mort. Penser que je pouvais mourir était un plaisir pour moi, je me suis précipitée vers le milicien. Mais il a hésité. "Non, a-t-il dit, c'est sûr que tu n'es pas la Béata que je viens chercher. Celle que je cherche est une hutu, la sur de Véné. Ce n'est sans doute pas toi. Je retourne pour demander si c'est toi". Il est parti et est revenu au bout d'un quart d'heure. Il m'a dit "viens, on y va" Nous sommes partis, nous avons pris la direction de la fosse. Je marchais avec bonheur.
Arrivés tout près de la fosse, Gaspard ton voisin a crié : "Bizimungu, amènes-moi cette jeune fille. Elle doit rentrer dans ma maison". Bizimungu répondit : "Tu connais Ruvubu, le plus grand milicien ? C'est lui qui m'envoie la chercher. S'il apprend que tu l'as prise pour toi, ce sera la guerre entre vous, c'est à toi de choisir." J'ai compris qu'on me cherchait pour me violer. Le matin même, on m'avait mis une grenade dans la bouche pour me forcer à dire où tu étais cachée. Depuis cette grenade, je suis un peu folle. Je crois parfois encore qu'elle va exploser. Il m'arrive de regretter qu'elle n'ait jamais explosé..."
Photos : Alain Kazinierakis
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